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Valeurs de l'Armée de Terre

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«Bon sang ne saurait mentir» ou quelques traits persistants du caractère français à travers les âges militaires.

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Par le Lieutenant-colonel Didier OZANNE

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L’heure est à l’Histoire. Pas une publication militaire un peu sérieuse n’échappe à la règle et n’omet d’inciter fortement les militaires, et surtout les officiers, à se pencher sur les braises encore chaudes des plus éclatantes victoires ou les cendres glacées des plus ternes déroutes. L’offre est louable et digne d’intérêt, la cause est entendue. Du passé jaillissent des leçons pérennes; l’intelligence, la ruse, la ténacité ou le courage, qui font basculer le destin des peuples, valent bien que l’on se les approprie.

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Il y a peut-être d’autres leçons à tirer de l’histoire, des leçons que l’on a du mal à voir parce que les comportements ou les actions, qui en sont l’origine, sont tellement consubstantiels à l’âme d’un peuple qu’ils en brouillent la perception. Après tout, rien d’étonnant à cela, et malgré la mondialisation sans cesse rappelée, la diversité culturelle reste bien la règle dans notre monde. Ainsi, fallait-il bien être britannique pour faire jouer de la cornemuse à Pegasus Bridge et français pour charger en casoar et gants blancs aux premiers jours de la Grande Guerre. De là à dire que tous les Britanniques sont des amateurs distingués et originaux ou que les Français sont d’incorrigibles amoureux du beau geste peu rentable, c’est aller un peu vite en besogne. Cependant, une visite même rapide de notre histoire militaire permet de dégager quelques traits essentiels du caractère français qui l’éclairent sous un autre jour.

Certes, ces traits de caractère ne sont pas l’apanage des militaires et se retrouvent dans toutes les autres composantes de la société. Cependant, dans les armées, ils prennent une dimension particulière parce que celles-ci se trouvent toujours aux moments les plus dramatiques de notre histoire, le point de rendez-vous entre un peuple et son destin.

 Il y a donc un intérêt à connaître notre caractère national et surtout à en identifier le côté obscur, tant il est vrai, que si l’on ne veut pas dépendre des erreurs de l’adversaire, on gagne grâce à ses qualités et l’on perd à cause de ses défauts. Les lignes qui vont suivre n’ont donc d’autre but que de tenter, à travers l’histoire, d’en identifier certains car mieux se connaître, c’est aussi mieux se combattre. Si l’affaire relève du caractère de chacun, nous sommes tous et avant tout, indépendamment de notre volonté, des produits de la matrice culturelle française.


«Toutes les affaires de France n’ont rien de chaud que les commencements»

Richelieu (Testament Politique)

Le manque de prédisposition à persévérer dans les vicissitudes est la première constance de caractère que l’on peut relever au long de l’histoire de France. Les Français sont généralement capables de grandes envolées, d’actes de bravoure ou de témérité mais ceux-ci, par manque de persévérance, ne sont pas exploités.

Au commencement étaient les Gaulois et déjà César faisait ressortir ce trait de caractère. Dans «La Guerre des Gaules», il écrit «Ils [les Gaulois] sont prompts et rapides à se mettre en guerre, mais tout aussi mous et peu résistants, quand il faut supporter les tribulations». Quelques siècles plus tard, Rabelais, personnage français par excellence, ne disait rien d’autre en s’exclamant «Seigneur, telle est la nature et la complexion des Français, qu’ils ne valent qu’à la première pointe. Lors, ils sont pires que diables. Mais, s’ils séjournent, ils sont moins que femmes». Enfin, Georges Clemenceau, le Père la Victoire, symbole de la persévérance, écrit dans «La France devant l’Allemagne» «Il faut détruire cette habitude de l’esprit français, cause de tous nos malheurs, de s’emballer, comme l’on dit, de vibrer à certains moments pour retomber ensuite dans la torpeur, dans le laisser-faire». Ainsi en l’espace d’un quart de siècle, la persévérance nous donna la victoire en 1918 et le relâchement nous apporta les affres de la défaite de 1940. Certes, en septembre 1939, la société française entra en guerre sur la pointe des pieds et les militaires avec. Mais, c’était pourtant l’heure de ces derniers et le moins que l’on puisse dire, c’est que la «drôle de guerre» profita surtout à l’armée allemande pour fourbir la machine de guerre qui devait nous emporter le 10 mai 1940.

Ce manque de persévérance se retrouve également dans une passion bien française, celle du changement. «Les Gaulois changent facilement d’avis et sont presque toujours séduits par ce qui est nouveau» écrivait César[1]. Ce travers pourrait bien être toujours d’actualité. On ne peut qu’espérer que tous les changements que vivent nos armées depuis si longtemps ne sont pas inspirés par cette tyrannie du mouvement. Les systèmes, pour perfectibles qu’ils soient, doivent avoir le temps de vivre pour que s’en révèlent les véritables imperfections.
 
«Se croire un personnage est fort commun en France.
On y fait l'homme d'importance,
Et l’on est souvent qu’un bourgeois :
C’est proprement le mal François.
La sotte vanité nous est particulière.»
 
Jean de La Fontaine (Le rat et l’éléphant)
 

L’orgueil apparaît comme le deuxième trait du caractère français. Vanté par tous nos alliés dans les caricatures qui fleurissent sur les murs des états-majors multinationaux, ce défaut fut bien souvent la cause de notre perte. Cet orgueil donne généralement naissance à un sentiment de supériorité ôtant toute capacité de discernement. Les exemples en sont nombreux. Ainsi à Azincourt en 1415, la chevalerie française, sûre de sa force et imbue d’elle-même, refuse les six mille hommes que Paris se proposait de leur envoyer en disant «Qu’avons-nous à faire de ces hommes de boutique!». Au bilan, deux à trois fois plus nombreuse que ses adversaires, l’armée française perd la bataille et la chevalerie 5.000 des siens alors que les Anglais ne perdent que 13 chevaliers. Le terrain était boueux et impraticable, c’est la piétaille qui a fait la différence…

Plus proche de nous, rapportée par Marc Bloch dans «L’étrange défaite», la vanité des états-majors français et de leurs chefs avant la ruée allemande devait nous coûter bien cher. Cette aveugle assurance, née de la victoire de 1918, s’était construite dans la certitude que l’armée française victorieuse et sa doctrine n’avaient à prendre de leçon de personne. Dans un procès-verbal du comité de guerre du 26 avril 1940, l’écrivain relève une phrase qui en dit long sur ce sujet. La parole est au général Gamelin: «C’est aux Anglais de fournir l’effort principal [en Norvège]…Au surplus, il faut les soutenir moralement, les aider à organiser le commandement, leur donner la méthode et le cran». Hélas! conclut l’auteur. Une nouvelle fois, ce travers n’est pas récent. Strabon d'Amasia en Cappadoce vécut aux premiers siècles avant et après Jésus Christ. Il écrivit une «Géographie» universelle en 17 livres qui nous sont parvenus[2]. Au livre IV consacré à la Gaule, on peut lire: «Cette frivolité de caractère fait que la victoire rend les Gaulois insupportables d'orgueil, tandis que la défaite les consterne».


«Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, la valeur n’est que la seconde»

Napoléon
 
Néanmoins, cet orgueil aveuglant pourrait être contré si les Français acceptaient d’obéir à des chefs clairvoyants et de se plier à la discipline. Or, à partir d’un amour de la liberté[3], louable en soi mais souvent exacerbé, ils finissent par s’affranchir de ces deux piliers de l’efficacité militaire. Ceci s’exprime alors par une propension à rechercher l’action d’éclat individuelle, ou au nom d’un groupe, au détriment d’une opération d’ensemble raisonnée. Un des plus beaux exemples en est la bataille de Crécy le 26 août 1346.

Cette bataille, qui oppose le roi Edouard III d’Angleterre au roi de France Philippe VI de Valois, voit s’affronter dans la région de Crécy, dans la Somme, de 30 à 40.000 Français et environ 12.000 Anglais. Alors que ces derniers sont installés depuis la veille en défensive, l’armée française débouche en désordre de la route d’Abbeville venant du sud. Le roi Philippe VI veut faire reporter le combat au lendemain pour avoir le temps de se réorganiser. Mais personne ne semble l’entendre, voire ne daigne lui obéir. La suite de la «stratégie» française est désespérante.

Si les premiers escadrons finissent par recevoir et appliquer l’ordre d’arrêt, les seconds, emportés par leur enthousiasme et décidés à être les premiers à courir à l’Anglais, lancent l’attaque de leur propre chef. Personne n’entend les ordres répétés du roi de France et les soldats à l’arrêt sont emportés par les autres dans une sorte de folie générale. Le roi, lui-même, se laisse gagner par cette démence et hurle, l’épée levée «Je vois mon ennemi, et par mon âme, je veux l’affronter!». Il envoie alors à l’avant ses arbalétriers gênois entamer le combat mais ceux-ci n’ont pas eu le temps d’emporter leurs pavois, qui sont leur seule protection, bloqués dans la pagaille qui règne derrière les troupes.

Lorsque l’artillerie anglaise tonne, les Gênois sans protection se replient sans ordre et sans coordination. Croyant à une trahison, les chevaliers français, dans leur enthousiasme dément, chargent leurs propres mercenaires. Ils poursuivent sur les lignes anglaises où ils se font décimer par les tirs et les pièges placés depuis la veille. La suite n’est qu’une succession de charges inutiles et meurtrières, sans cohérence ni commandement, où si les actions héroïques individuelles sont légions; la déroute française n’en est pas moins consommée.

Hélas, le fait n’est pas nouveau et Strabon dans son ouvrage déjà cité écrivait: «A la moindre excitation, ils [les Gaulois] se rassemblent en foule et courent au combat, mais cela ouvertement et sans aucune circonspection, de sorte que la ruse et l'habileté militaires viennent aisément à bout de leurs efforts. On n'a qu'à les provoquer, en effet, quand on veut, où l'on veut et pour le premier prétexte venu, on les trouve toujours prêts à accepter le défi et à braver le danger, sans autre arme même que leur force et leur audace».

 
«Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute»

Jean de Fontaine (Le corbeau et le renard)
 
Ce goût pour l’éclat, la bravade, opposés à l’obscurité qu’entoure parfois l’efficacité ou l’utilité, Marc Bloch le stigmatise aussi[4] : «L’armée s’est toujours difficilement résignée à l’idée que l’importance ni le mérite d’une tâche ne se mesurent à ce qu’elle peut avoir, extérieurement, de brillant». Ce goût pour les «belles choses» se retrouve également dans la sensibilité des Français à la parole. Ainsi, le soldat français fait-il naturellement confiance aux chefs qui fournissent brillamment des explications et des justifications. «Avec quelques flatteries, de belles phrases, l’image de grandes espérances, on dirigeait ou on retournait sans peine leurs volontés [celles des Gaulois]. Et c’est ainsi que leur général, Vercingétorix, les mania si longtemps à son gré. Ils étaient les plus faciles des gens à se laisser convaincre. Une fois, dans l’espace d’une heure, ils crurent et crièrent tour à tour que leur chef était un traître et qu’il était un grand homme» écrit l’historien et académicien Camille Jullian[5]. Le danger majeur, résultat de ce penchant culturel d’un pays où le verbe est roi, c’est la tendance naturelle à considérer que l’on a agi lorsque l’on a bien écrit ou parlé[6].

Quant aux chefs qui ne jouent pas cette partition qui plaît tant aux Français, ils fournissent un excellent moyen de guérison d’un orgueil blessé par un échec ou une déconvenue: la justification des erreurs commises par l’évocation des défaillances réelles ou supposées de l’autorité. «Un des maux de la France est que jamais personne n’est dans sa charge. Le soldat parle de ce que devrait faire son capitaine. Le capitaine, des défauts qu’il s’imagine que fait son maître de camp; et, ni les uns ni les autres ne sont à faire leur devoir» écrivait Richelieu dans son «Testament politique». La discipline et l’obéissance, déjà peu prisées, en pâtissent à nouveau[7].
 
Avec un peuple (et donc des soldats) inconstant, orgueilleux, indiscipliné, versatile,… comment la France existe-elle encore aujourd’hui alors que tant de périls majeurs ont manqué de la faire disparaître au cours des siècles?

Il se trouve justement que, bien souvent, les chefs militaires, qui contribuèrent à son redressement dans les temps d’épreuve, firent justement preuve des qualités opposées à nos habituels défauts culturels.

Ainsi, à notre manque de persévérance, peut-on opposer la figure du maréchal Leclerc. Le serment de Koufra, qu’il fit prononcer à sa pauvre colonne en février 1941, fut tenu trois ans et demi plus tard. Les écueils pourtant ne manquèrent pas sur cette longue route, mais la persévérance de ce chef devint celle de ses hommes, et le 23 novembre 1944 le drapeau tricolore flottait sur la cathédrale de Strasbourg.
A notre orgueil, on peut opposer l’exemple des grands capitaines, et au premier rang d’entre eux La Hire, qui se rangèrent sous la bannière de Jeanne d’Arc. Nul doute, combien le spectacle dut être choquant pour l’époque que de voir ces hommes de guerre, fiers et batailleurs, se placer sous les ordres d’une femme. Nul doute aussi, combien il dut leur en coûter d’agir de la sorte, tout orgueil ravalé. Et pourtant, derrière leur humble général, ils donnèrent à nouveau un destin au pays.

La liste des exemples de ce style est aussi longue que l’histoire de France. Si, grâce à ces hommes, le pays s’est toujours relevé, beaucoup d’épreuves auraient pu lui être évitées si seulement nous n’étions pas tombés dans nos travers habituels.
 
Ce n’est pas un hasard si l’un des héros préférés des Français est Cyrano de Bergerac. En lui, ils reconnaissent toutes leurs qualités: fougueux, brave, beau parleur, plein de panache et sans calcul. Mais Cyrano meurt; il perd la vie au moment où il touche au but qu’il cherchait à atteindre depuis toujours, gagner l’amour de Roxane. Finalement, il échoue…mais avec la manière, accompagné des pleurs de sa bien-aimée.

Puissions-nous éviter de laisser la France fière mais inconsolable.
 
  






[1] Op.cit.
[2] Traduction française en quatre volumes d'Amédée Tardieu, éditée à Paris, Hachette (1867) Cet ouvrage, très accessible, fourmille de descriptions, d’une actualité frappante, sur les mœurs et les coutumes de nos lointains ancêtres.
[3] «Les Français ont la liberté dans le sang». Charles Péguy (Le Mystère de la deuxième vertu)
[4] Op. cit.
[5] «Histoire de la Gaule» Tome I p. 427
[6] «Le mal français, qui est le besoin de pérorer, la tendance à tout faire dégénérer en déclamation, l’université l’entretient par son obstination à n’estimer que le style et le talent» Ernest Renan «Questions contemporaines» (1868)
[7] Propos de popote: «Quel est l’officier le moins obéit de l’armée de terre? Le CEMAT parce que c’est lui qui a le plus d’hommes sous ses ordres»
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