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Relations internationales

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« French and Indian war », ou pourquoi l’Amérique du Nord parle anglais

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Par le Commandant REIX

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La « French and Indian war », dont le nom français est la Guerre de la conquête, constitue la partie nord-américaine de la Guerre de 7 ans, opposant Français et Britanniques. Durant ce conflit, deux types de tactiques très différentes vont se juxtaposer et s’affronter. La première est celle, dite conventionnelle, des troupes européennes, françaises et britanniques. La deuxième, qui se rapproche d’un combat de guérilla, est mise en œuvre par les Amérindiens ainsi que les miliciens canadiens ou ceux des colonies britanniques. Celle-ci, mettant à profit l’embuscade et la mobilité, est l’apanage du camp français au début du conflit, avec des premiers succès éclatants. Cependant, au prix d’un investissement humain et financier croissant, les soldats de la couronne britannique s’adaptent rapidement. Prenant en compte le contexte et les spécificités locales, ils font évoluer leur stratégie d’ensemble suite à leurs premiers échecs.

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Origine du conflit
 
La Guerre de la Conquête (1754-1763) voit s’opposer deux puissances européennes en Amérique du Nord : la France et la Grande-Bretagne. Ce conflit s’inscrit dans le cadre plus large de la guerre de Sept ans (1756-1763) au cours de laquelle les royaumes de France, de Grande Bretagne ainsi que leurs alliés respectifs s’opposent en Europe, en Afrique occidentale, aux Indes ainsi que sur l’océan Atlantique. Les intérêts diffèrent selon les Etats, mais concernant la France et la Grande-Bretagne, il s’agit avant tout d’un conflit d’ordre économique pour asseoir sa domination sur l’autre afin d’étendre son influence. Le conflit débute le 29 août 1756 avec l'attaque de la Saxe par Frédéric II qui souhaite reprendre possession de la Silésie, précédant ainsi l’attaque programmée par l’Autriche. Cependant, dans les colonies d’Amérique du Nord, les affrontements ont déjà débuté. Les hostilités de la guerre de Sept Ans (1756-1763), que les Anglais dénomment «French and Indian War» (la guerre contre les Français et les Indiens), commencent en 1754 avec une échauffourée dans la vallée de l’Ohio. George Washington, futur premier président des Etats-Unis, attaque, avec une petite troupe de la milice coloniale américaine originaire de Virginie, une délégation française et tue son chef, Jumonville, dans le but de s’emparer de Fort-Duquesne, un fort qui tient la vallée de l'Ohio, la «Belle Rivière». Cet évènement localisé a des répercussions jusqu’en Europe et ébranle sérieusement une paix déjà fragile entre la France et la Grande-Bretagne. Un engrenage guerrier se met alors en œuvre, à terre d’abord, mais la Grande-Bretagne n’arrivant pas à l’emporter, le conflit s’exporte par la suite sur les océans. Des centaines de navires de commerce français sont ainsi saisis dans différents ports, partout dans le monde. Il devient difficile d’éviter que la guerre ne se généralise. En prévision de celle-ci, le gouvernement anglais décide de déporter les Acadiens francophones, susceptibles de trahir la couronne.
 
Situation locale en 1754
 
La Nouvelle-France contrôle un vaste territoire en forme de croissant, peuplé seulement de 70 000 habitants, s’étendant de la région des Grands Lacs jusqu'à la Louisiane. Les colonies britanniques, plus densément peuplées, avec plus d’un million de colons, occupent une bande le long du littoral atlantique et cherchent à s’étendre vers l’ouest. Ainsi, ils font pression sur la Couronne britannique pour qu’elle pousse les français hors du continent.

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Au début de la guerre, les troupes françaises régulières de la Nouvelle-France comptent environ 5000 militaires, principalement des fantassins. Au Canada, où la population se concentre essentiellement dans la vallée du Saint-Laurent, l’essentiel des troupes se trouve réparti entre 3 garnisons : Montréal, Québec et Trois-Rivières. A ces troupes, s’ajoutent les milices constituées de tous les hommes valides âgés entre 16 et 60 ans. Les milices sont partiellement équipées en cas de conflit et appartiennent à un siège du gouvernement régional. La Nouvelle-France constitue également un grand réseau d’alliance avec les populations amérindiennes, s’étendant du Québec à la Louisiane. Ce jeu d’alliance permet ainsi le contrôle d’un territoire aussi vaste avec une population et un effectif militaire réduit.
 
Côté britannique, les effectifs réguliers sont initialement similaires à ceux des français, environ 5000 hommes. Cependant, la population des colonies britanniques, 20 fois supérieure, permet de s’appuyer sur un nombre potentiel de supplétifs largement plus important. A l’image des milices canadiennes, l’unité des Rangers est créée et se trouve directement intégrée au sein de l’armée régulière. Les Colonial Pioneers sont, quant à eux, directement payés par leurs colonies respectives et prennent part à la construction ou à la fortification des forts.
 
Premières victoires françaises : une tactique adaptée au terrain
 
Le contrôle d’un tel territoire avec si peu de soldats français peut surprendre. Mais l’objectif de la France n’est pas de remplacer les Amérindiens par des colons mais de maîtriser le commerce intérieur au sein de cet espace, en mettant à profit les alliances existantes avec les peuples amérindiens. Ceci explique d’ailleurs l’appui que ces derniers apportent aux Français. Dans son livre, Les autochtones et l’expérience militaire canadienne : une histoire, P. Whitney Lackenbaueur cite ainsi un Iroquois s’adressant à des autochtones dans la région des Grands Lacs en 1754 : « Ignorez-vous nos frères quelle différence entre notre père et l’Anglais ? Allez voir les forts que notre père a établi, et vous verrez que la terre sous ses murs est encore un lieu de chasse, ne l’étant placé dans ces endroits que nous fréquentons que pour nous y faciliter nos besoins lorsque l’Anglais au contraire n’est pas plutôt en possession d’une terre que le gibier est forcé de déserter, les bois tombent devant eux, la terre se découvre et nous ne trouvons à peine chez eux de quoi nous mettre la nuit à l’abris ». Ce témoignage met en avant la différence de perception par les Amérindiens des deux approches colonialistes. Mais, cette différence s’explique avant tout par des considérations politiques et non humanistes. Cette politique de coopération avec les tribus passe également et surtout par les présents qui leur sont faits et qui entretiennent cette amitié.
 
Les soldats français profitent initialement des avantages naturels qu’offre la Nouvelle-France pour défendre les frontières de leur territoire. En effet, celle-ci est isolée et très sauvage avec de grandes zones boisées difficilement pénétrables dans le nord-est. Les Français s’appuient sur leurs alliés amérindiens qui leur apportent leur connaissance du territoire, du climat et leurs techniques de combat adaptées à ces contrées. De plus, l’ennemi britannique est peu familier du combat en forêt, contrairement aux Amérindiens et aux Canadiens qui sont des gens robustes et accoutumés à la vie dans les bois. C’est ainsi que la guerre menée par la France, qui allie les méthodes indigènes à l’organisation et à la discipline européenne, surprend régulièrement les troupes britanniques. Cela permet aux Français de commencer la guerre par de belles victoires.
 
Les Amérindiens, tout comme les miliciens, se montrent efficaces dans la guerre d'embuscade, se déplaçant rapidement et avec discrétion. Chaque nation possède ses propres rites, mais il est possible d'observer une constante dans les tactiques de guerre et les stratégies adoptées par les Amérindiens. Premièrement, ils ne se battent jamais en terrain à découvert et maîtrisent parfaitement l’art du camouflage, ils utilisent aussi bien des couteaux, des casse-têtes ou des haches que des fusils fournis par les Français. Les soldats européens, habitués à la bataille en rangées, n’ont pas de tactiques appropriées pour faire face à un ennemi qui refuse tout combat frontal.
 
Le désastre du général Braddock à Fort Duquesne en est l’exemple le plus frappant. En juillet 1755, le général Edward Braddock marche sur Fort Duquesne situé à la frontière de l'Ohio à la tête d’une armée de 1500 soldats réguliers et miliciens britanniques. Après avoir franchi la Monongahela sans opposition, il trouve sur sa route 600 amérindiens et 250 français et canadiens. Les tirs précis des Indiens et des Français, en embuscade à l'abri de la forêt, déciment l'armée britannique qui ne sait pas comment réagir et réadapter son dispositif. Lorsque le général Braddock est tué, la débâcle est totale. Les causes de la défaite britannique ont été débattues par de nombreux historiens. Le général Braddock commandait une armée professionnelle deux fois plus grande que celle des Français et il disposait en outre de pièces d’artillerie. Mais la stratégie, très classique et européenne, du général anglais n'était pas adaptée au terrain. En disposant ses soldats en formations compactes, à découvert, pour tirer par salves, il les exposa au feu des Français, adeptes d'une tactique "indienne" prônant l'ordre dispersé, la recherche des couverts et le tir individuel.

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Au sein du camp français pour les officiers canadiens des troupes coloniales, cette victoire apporte la preuve qu’une tactique locale adaptée, avec un déploiement rapide et un bon camouflage, permet d’avoir raison d’un puissant contingent de troupes régulières venues d’Europe en lui faisant subir de lourdes pertes. L’armée britannique perd lors de cette bataille 977 hommes dont près de 500 tués alors que les Français ne déplorent que 23 morts.
Les embuscades sont également utilisées par les Amérindiens, à une plus petite échelle, pour bloquer les voies de communication des Anglais ou tout au moins les rendre plus incertaines. Mais ce n’est pas le seul mode d’action utilisé par les forces françaises. Tout au long du conflit, la pression est maintenue au moyen de raids qui vont frapper l’ennemi en profondeur sur son territoire. Ces raids font régner une certaine terreur dans les colonies américaines de la Grande-Bretagne. En dépit de leur armement et de leur effectif, les milices coloniales américaines ne possèdent pas d’aptitude au combat dans les bois, ce qui explique pourquoi elles restent sur la défensive au début du conflit.
 
Malheureusement pour la Nouvelle-France, les officiers métropolitains sont progressivement de plus en plus nombreux et, ils ne tirent pas toujours profit de ces premiers enseignements tactiques.
 
Victoires anglaises : les Britanniques s’adaptent et se renforcent, les Français se divisent
 
L’origine de l’hostilité entre les officiers métropolitains et coloniaux est multiple, à la fois culturelle et militaire. Mais la principale demeure leurs conceptions fondamentalement différentes de la tactique à employer. En 1756, Montcalm, qui est à la tête des forces françaises, se plaint auprès du ministre de la Guerre en prétendant que les officiers coloniaux ne connaissent rien à « la guerre ». Les Canadiens, avec à leur tête le gouverneur général Vaudreuil, ont toujours fondé leurs tactiques militaires sur un emploi important des autochtones et de leurs techniques guerrières. Certains officiers français méprisent ces méthodes et ne s’en cachent pas, estimant que les officiers canadiens se battent « comme des sauvages », ce qui est générateur de fortes tensions au sein de l’état-major français, les officiers canadiens se plaignant du mépris affiché à leur égard.
 
En parallèle, des tensions sont également apparues avec les Amérindiens. En effet, même s’ils sont alliés aux Français, les objectifs qu’ils poursuivent sont différents. Ils mènent une guerre en parallèle de celle de la France, chacun restant fidèle à ses pratiques et à ses objectifs militaires. Les critères de victoire, très différents, sont une source de profonde incompréhension. Pour les Amérindiens, la victoire exige des prisonniers, des trophées ainsi que des scalps. Les sièges, sans combat de corps à corps, ne leur permettent pas d’obtenir de butin. Cette frustration est exacerbée lorsque la possibilité est donnée à l’ennemi de se rendre et de partir avec armes et bagages. Ceci est la principale raison du massacre d’une colonne de prisonniers britanniques par des Amérindiens en août 1757 à Fort William Henry en dépit des tentatives des Français pour s’interposer.
 
Cependant, le sort de la Nouvelle-France est scellé en Angleterre et non au Québec. Dès 1757, le gouvernement dirigé par William Pitt planifie une stratégie pour envahir la colonie. La nouvelle alliance en Europe en 1758 avec Frédéric II de Prusse permet d’y consacrer d’importants moyens. Le décalage d’effectif entre les deux armées devient tel que la guerre d’embuscade atteint ses limites. Des renforts sont demandés à la France mais, pour citer le ministre de la Marine, Berryer : « quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries ». L’armée française ne peut pas faire beaucoup plus pour la Nouvelle-France.
 
A partir de 1758, les cadeaux qui tiennent une place importante dans les relations avec les Amérindiens deviennent donc de plus en plus rares dans la colonie française. A l’opposé, les Britanniques augmentent de manière significative les leurs. Cela s’explique par un changement profond de politique vis-à-vis des Amérindiens, initié en 1755 par Londres qui avait décidé de centraliser la gestion des affaires indiennes en créant deux services, l’un pour les colonies du nord, l’autre pour les colonies du sud. Sir William Johnson, nommé surintendant pour le nord, mène une politique très efficace qui portera ses fruits à partir de 1759. Ainsi, les Iroquois changeront d’alliés et prendront les armes contre les Français lors de l’attaque de Fort Niagara en juillet 1759 avec près d’un millier de guerriers qui participent à cette bataille. Cependant, de nombreuses nations amérindiennes resteront fidèles à la France jusqu’à la reddition de Québec en 1760.
 
Outre cette prise en compte de la question indienne, les Britanniques ont également su adapter leur tactique. En effet, contrairement aux Français, ils se sont inspirés de l’expérience militaire canadienne pour la combiner avantageusement à la stratégie européenne classique. En 1758, un régiment d’infanterie légère est créé avec des tenues plus adaptées à ce type de combat, notamment des couleurs qui permettent un meilleur camouflage. Par la suite, chaque régiment comprendra une de ces compagnies légères dans ses rangs. Ces soldats sont entrainés à se déplacer rapidement et discrètement, notamment dans un environnement boisé. Ils feront dire aux Amérindiens que les soldats se battant pour la couronne britannique « commençaient à apprendre l’art de la guerre » cité dans An Account of the remarkable occurences in the life and travels of Col. James Smith, Lexington, 1799, p. 58.
 
Tout au long du conflit, les Amérindiens ainsi que les miliciens canadiens ont tenu un rôle crucial dans la défense de la Nouvelle-France. En dépit des succès initiaux, les Français n’ont pas su profiter des enseignements tirés des premiers combats. Avec l’arrivée de troupes conventionnelles de France, ils ont retrouvé des schémas de combat classiques où leur infériorité numérique croissante ne pouvait que leur être défavorable. Les Britanniques se sont quant à eux parfaitement adaptés aux particularités tactiques de ce théâtre en y consacrant de plus des moyens humains, politiques et financiers à la hauteur des enjeux de cet immense territoire. La guerre se terminera en 1763 avec le traité de Paris qui dessinera le nouveau visage de l’Amérique du Nord. Les français n’y seront plus présents qu’à la marge, à Saint-Pierre-et-Miquelon et dans les Antilles.

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