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Sciences et technologies

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«Knowledge Development» , à quelle fin?

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Par le Chef d’escadrons Rémy SONGEUR

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Cet article porte sur le nouveau concept de «knowledge development» adopté par l’OTAN. L’auteur analyse ce phénomène et défend une adaptation possible au sein des structures militaires françaises. Toutefois, il interpelle sur le risque que la connaissance devienne une fin en soi. Toute connaissance est la réponse à une question. Elle doit satisfaire des besoins qui sont ceux liés à la compréhension d’une situation et d’un adversaire complexes en vue de prendre une décision opérationnelle juste.

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«Tout le monde parle de renseignement, loue la perspicacité de ceux qui en ont, blâme l'inhabileté de ceux qui en manquent (...)»[1]. Le Général Lewal, tirant les enseignements de la guerre de 1870, faisait déjà le constat, non sans ironie, que le renseignement était une fonction dont il était plus facile de clamer l'importance que d'en assurer la maîtrise.

Les populations sont devenues aujourd'hui à la fois enjeux de la bataille et milieu dans lequel elle s'y déroule[2]. Dès lors, la connaissance de l'environnement des forces prend une dimension qui dépasse le seul cadre du renseignement. Dans le contexte d'une approche globale des conflits, l'OTAN a conduit une réflexion sur cet enjeu qui l'a menée à adopter depuis 2008 le «knowledge development» (KD). Si le KD est aujourd'hui une réalité au sein de l'OTAN, remet-il pour autant en cause l'approche française du renseignement?

Face au risque de devenir une fin en soi, la connaissance doit satisfaire des besoins et permettre aux chefs de tous niveaux de comprendre la complexité de l'environnement pour prendre les décisions dont ils auront pu mesurer les conséquences.

 

 

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Le KD, tel que défini par l'OTAN, est un «processus collaboratif et itératif assurant la collecte de données et d'informations, leurs analyses et le partage des connaissances ainsi obtenues»[3].

Sa finalité est double. Il s'agit, d'une part, d'appuyer les opérations plus efficacement par la fourniture d'informations exploitables et de nature plus variées (PMESII[4]), dépassant ainsi le cadre strictement militaire de l'étude de l'ennemi. D'autre part, le KD vise à intervenir directement dans le processus d'élaboration de l'information qui repose sur trois qualités: validité-exhaustivité-réactivité. Il s'agit de bénéficier d'informations sûres, qui respectent les délais imposés par le rythme des décisions à prendre, et qui s'appuient sur un meilleur partage de la connaissance (info-management) au sein de l'état-major et, plus largement, au sein de l'Alliance. Plus qu'un concept, le KD est une procédure de travail qui s'inscrit d'ailleurs dans la nouvelle directive de planification, la COPD[5].

Afin de réaliser cette ambition, l'OTAN a entrepris, depuis 2009, une vaste réforme de ses structures d'état-major, fondée sur l'idée d'une organisation dite «knowledge centric». Le besoin de partager les informations et de mettre en commun des analyses pluridisciplinaires a conduit à un décloisonnement des structures. Ainsi, l'organisation traditionnelle «en râteau» composée des cellules J (J1, J2...) a disparu au profit d'une organisation matricielle en trois entités, appelées chacune «directorate»: Operations, Resources et Knowledge Management. Loin d'être anodine, cette évolution modifie le processus décisionnel.

Ces états-majors se sont vus doter chacun d'un knowledge centre. L'ensemble du système est piloté depuis SHAPE, mais animé par l'Intelligence Fusion Centre (IFC), qui se trouve à Molesworth (Royaume-Uni) et au sein duquel se trouve une importante division d'analystes.

 

 

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[1] «Études de guerre: tactique des renseignements», Paris, Baudoin, 1881, réédition BiblioBazaar, 2010.

[2] «La guerre au milieu des populations», théorisé par le général britannique Rupert Smith, in «The Utility of Force: The Art of War in the Modern World», 2005.

[3] Centre interarmées de concepts, de doctrines et d'expérimentations (CICDE), réflexion doctrinale sur le knowledge development, 18 juin 2010.

[4] politique, militaire, économique, social, infrastructure, information.

[5] COPD (Comprehensive Operations Planning Directive), chap 2. SA and KD, février 2010.

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Schéma d'organisation du KD au sein de l'OTAN

La finalité du renseignement, nous enseigne le Colonel Lacheroy, est de «rendre intelligent le chef interarmes amené à décider»[1]. Si cette réforme va bien dans ce sens, elle comporte des limites et semble négliger un aspect fondamental du cycle du renseignement: l'orientation.

L'organisation proposée aujourd'hui par l'OTAN, même s'il est encore tôt pour en juger la pleine efficience, cherche à améliorer la synergie des analyses des différentes fonctions et permet une diffusion plus large de l'information. Il est néanmoins nécessaire de veiller à conserver, dans ce fonctionnement ouvert, une politique de confidentialité adaptée pour les informations sensibles, en particulier celles à caractère militaire. La divulgation massive de rapports confidentiels sur le site controversé Wikileaks doit, sur ce sujet, nous inviter à la prudence.

Parallèlement, le KD doit se prémunir de trop puiser l'essentiel des analyses dans les informations de source ouverte, même s'il est de coutume d'affirmer que 80 à 90 % des informations utiles sont en accès libre. Seules des données issues de sources contrôlées ou impartiales (civiles ou militaires) garantissent la fiabilité de l'information, nécessaire à la prise de décision. Le rôle du renseignement doit conserver toute sa place dans l'élaboration de la connaissance.

Enfin, il est curieux de constater que dans cette nouvelle doctrine du KD n'apparaisse pas le processus pourtant essentiel de l'orientation qui n'est autre que l'expression des besoins. Dans son analyse de la gnose, Gaston Bachelard estime que «toute connaissance est la réponse à une question». Sans ce questionnement qui doit être le résultat d'un travail d'état-major, le risque est grand de voir la production des «Knowledge Centers» s'éloigner des besoins réels de l'opération.

Parce que l'adversaire et l'environnement sont des systèmes complexes et adaptatifs, le plus grand ennemi de la connaissance n'est pas l'ignorance, mais l'illusion de la connaissance.

 

 

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Si le souci d'étendre le renseignement à la connaissance et à la compréhension de l'environnement opérationnel est une ambition déjà ancienne de la doctrine française, la réforme entreprise par l'OTAN doit toutefois nous amener à nous interroger sur l'adéquation de nos moyens et de nos outils pour atteindre cet objectif.

On pourrait se satisfaire que le concept de KD rejoigne en partie l'approche française du «renseignement d'intérêt militaire» (RIM). En effet, ce dernier est depuis longtemps défini comme étant l'addition du «renseignement sur les forces vives» et du «renseignement d'environnement»[2]. Cette conception nous distinguait notablement de celle otanienne du «renseignement militaire», limitée au seul adversaire. Aussi, nos B2, au premier rang desquels la DRM, ont la responsabilité d'intégrer dans leurs études, en plus de la menace, des données plus transverses (géographiques, sociologiques, culturelles, politiques, économiques...).

Toutefois, dans cet environnement complexe qui nous amène à devoir collaborer avec des acteurs divers (interétatiques, interministériels, régionaux, non-gouvernementaux...) et à nous appuyer davantage sur les fonctions dites d'environnement (opérations d'influence, CIMIC,...), il semble légitime de réfléchir à une évolution de nos procédures et outils. Malgré l'existence de groupes de travail transverses, le fonctionnement actuel provoque naturellement un cloisonnement horizontal qui limite de facto une production multi-sources. Il nous manque cette capacité, qu'offre un knowledge center, de fusionnement des forces d'analyse présentes dans chaque branche, et dont l'efficacité sera d'autant plus importante qu'elle s'inscrira dans un réseau partagé.

Il est opportun de prendre part à cette réforme de l'OTAN à plus d'un titre. Le savoir est un pouvoir. Il serait préjudiciable, alors que nous avons intégré pleinement les structures de l'OTAN, que nous ne participions pas de façon proactive à ce réseau de la connaissance. En s'appuyant sur une ressource d'officiers et de sous-officiers renseignement déjà sensibilisés à cette approche, il est crucial d'être présent dans les organes du KD. En outre, il faudra bien que nos états-majors s'intègrent à cette plate-forme d'échange. Le CICDE a produit au mois de juin 2010 une étude comportant des propositions d'adaptation sans remettre en cause la structure en J. Concernant principalement la DRM, ces propositions viseraient une amélioration de nos outils et permettraient de s'ouvrir davantage sur des organismes civils tiers.

Il se pose également la question du développement de capacités KD au niveau tactique, que le CDEF[3] étudie actuellement. Le retour d'expérience de la brigade La Fayette a souligné le besoin de développer des capacités d'analyse transverses. Avec une cellule adaptée, le niveau tactique doit pouvoir bénéficier des informations issues des structures KD de l'OTAN, tout en y contribuant, car la compréhension de l'environnement des opérations est vitale quel que soit le niveau.

 

 

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Il est certes faux de penser que le brouillard de la guerre pourra être levé par une supposée omniscience. Cette volonté d'améliorer le processus de connaissance ne doit pas donner l'illusion d'une représentation parfaite de l'adversaire. Inévitablement, il y aura encore des surprises stratégiques et, plus que jamais, «des décisions à prendre dans l'incertitude».

Cette réforme du KD est cependant essentielle pour l'OTAN, car elle comble un manque au niveau de ses états-majors et marque un tournant dans l'approche de la conduite des conflits. Savoir est insuffisant, il faut dorénavant comprendre.

 

 

[1] La guerre révolutionnaire. Conférence prononcée à la Sorbonne, le 2 juillet 1957.

[2] Doctrine Interarmées n°2, doctrine du RIM et de la contre-ingérence (mise à jour en sept. 2010).

[3] Centre de doctrine et d'emploi des forces.

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