Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Image
Saut de ligne

«L’impertinente pertinence» de Clausewitz

Image

Par le Général de division VINCENT DESPORTES [1]

Image

En quelques pages, il n’est guère possible de traiter ce sujet ni de manière exhaustive, ni de manière «scientifique». Articulant mon propos[2] autour de quelques idées clausewitziennes qui me paraissent fondamentales, je voudrais seulement montrer tout l’intérêt – voire la nécessité – qu’il y a aujourd’hui, pour le chef opérationnel, de se doter des outils intellectuels offerts par ce très grand classique pour être capable de donner toute son utilité à la force militaire.

Image
Image
 
Première idée :
 
La première idée, si fondamentale tant pour le responsable politique que pour le chef militaire, est la nécessité de bien comprendre la nature de la guerre que l'on fait. Sur ce point, Clausewitz est clair. Je le cite:
 
«Le premier, le plus important, le plus décisif acte de jugement d'un homme d'État ou d'un commandant en chef est l'appréciation du genre de guerre qu'il entreprend, afin de ne pas la prendre pour ce qu'elle n'est pas et de ne pas vouloir en faire ce que la nature des circonstances lui interdit d'être».
 
Cet impératif et cette formulation sont plus que jamais d'actualité. Les échecs de la force militaire sont dus, le plus souvent, à cette faute dans l'appréciation initiale. Je ne citerai que deux exemples. Celui de la guerre du Vietnam d'abord, où les forces armées américaines, parties, organisées et entraînées pour une guerre contre un adversaire classique ont finalement perdu, malgré la disproportion étonnante des rapports de force en leur faveur, contre un adversaire de type révolutionnaire. Le cas afghan n'est pas différent dans son épisode soviétique et il n'est pas impossible, hélas, que nos difficultés d'aujourd'hui relèvent un peu du même problème puisqu'il nous est bien difficile de conduire une guerre classique contre un adversaire asymétrique. Le cas irakien vient confirmer la règle. Les armées américaines, parties en guerre contre un adversaire de type classique rencontrent aujourd'hui de grandes difficultés dans leur lutte contre leur adversaire irrégulier. La question est donc bien de comprendre la nature non pas tant de la guerre que l'on mènera initialement (pendant la phase d'initiative stratégique), mais plutôt de celle que l'on aura immanquablement à conduire dès lors que l'adversaire, refusant le verdict de la première bataille, se réfugiera dans un autre type de confrontation.
Deuxième idée :
 
 
 
Le deuxième enseignement, classique s'il en est, c'est celui du rapport entre la guerre et la politique.Tout le monde croit l'avoir saisi, mais, bien souvent, la compréhension profonde de l'enseignement est biaisée. Clausewitz nous dit que «la guerre est simplement la poursuite de la politique par d'autres moyens». Mais il nous dit surtout que «la guerre est un véritable instrument politique». Pour lui, «aucune proposition majeure pour la guerre ne peut être construite dans l'ignorance des facteurs politiques».
 
Ce qui est important ici, c'est le principe de continuité. La guerre est un «instant de la politique». Cette évidence est opposée à la vision américaine pour laquelle il y a, au contraire discontinuité, rupture; la guerre n'y est pas un «instant de la politique», mais un «échec de la politique». On fait de la politique et ensuite on fait la guerre et la politique n'interfère plus. Pour Weigley, le grand historien des armées américaines: «l'action militaire est conçue comme une alternative à la négociation et non comme un processus de négociation». Toute l'histoire américaine est marquée par cette perception particulière - et non clausewitzienne - du rôle de la guerre. Les exemples abondent et le XXIème siècle n'y échappe déjà pas. Je ne citerai que quelques exemples célèbres.
 
· Le Président Lincoln au général Grant: «Les détails de vos plans, je ne veux ni les connaître, ni chercher à le connaître; je ne souhaite vous imposer aucune contrainte, aucun impératif».
 
· Baker, Secrétaire à la guerre à propos du général Pershing: «Je ne lui donnerai que deux ordres, l'un de partir, l'autre de revenir».
 
· Marshall à Eisenhower sur la question de Berlin: «Personnellement, je répugnerais à risquer la moindre vie américaine à des fins politiques».
 
Ce principe non clausewitzien de rupture a des conséquences opérationnelles directes. Le chef opérationnel américain est, plus que d'autres, libre de toute contrainte, ce qui conduit naturellement les guerres américaines à tendre vers des conflits absolus. Il y a identification de l'objectif stratégique à l'objectif politique, alors même que Clausewitz insiste sur le fait que les deux doivent être totalement distincts. Je crois que l'on peut dire que les Américains lisent Clausewitz comme des «iliens» et non comme des continentaux. Cela explique d'ailleurs en partie pourquoi les américains ont tellement de mal à prévoir le «jour d'après»: tout simplement, pour eux, il n'y a pas de «jour d'après», puisque la guerre n'est pas partie d'un continuum mais aboutissement d'un processus.
Troisième idée :
 
La troisième idée importante est celle de «la remarquable trinité».
 
Le concept n'a pas pris une ride. Il structure, en quelque sorte, l'arène au sein de laquelle la dimension politique établit son jeu interactif de modelage du phénomène guerre. Elle s'établit entre les trois pôles de cette «remarquable trinité» clausewitzienne qui se constitue «d'une force naturelle aveugle, faite de violence à l'état brut, de haine, d'animosité ; du jeu du hasard et des probabilités dans les limites duquel l'esprit créatif est libre de s'exercer ; et de l'élément qui la maîtrise, et, en tant qu'instrument de politique, l'assujettit à la seule raison». Explicitant sa description, il précise :
 
 
 
«Le premier de ces trois éléments concerne essentiellement le peuple; le deuxième le chef militaire et son armée; le troisième le gouvernement».
 
Voilà établi l'espace tridimensionnel dans lequel le jeu des relations de pouvoir, le jeu politique, vont construire l'identité de la guerre dont la nature trouve son équilibre au cœur du champ magnétique engendré par ces trois aimants. Selon leurs caractéristiques propres, leur puissance attractive ou répulsive, ces trois pôles exercent une influence plus ou moins marquée, conférant à la guerre sa nature particulière et jouant un rôle déterminant sur son déroulement et son résultat. La complexité et l'évolutivité des relations internes animant cette trinité se traduisent par la difficulté d'expression et de réalisation de la stratégie.
 
«Ces trois pôles ... profondément enracinés à leur objet [la guerre], entretiennent des relations réciproques variables. Une théorie qui ignorerait l'un d'entre eux ou chercherait à établir entre eux un rapport arbitraire serait tellement en désaccord avec la réalité qu'elle en deviendrait totalement inutile».
 
 
 
L'élément que Clausewitz perçoit comme fondamentalement nouveau et bouleversant à ce point qu'il révolutionne l'art de la guerre, c'est le renforcement brutal de l'importance du troisième pôle, le peuple, par «l'effet fantastique de la Révolution française». Ce bouleversement transforme le contexte politique et engendre, en aval, une évolution sans précédent de l'art de la guerre. Les circonstances viendront ultérieurement modifier les relations structurelles de la trinité. Les conséquences sociales de la révolution industrielle, les transformations induites par les avancées technologiques sur l'art militaire, l'impact de l'évolution des communications sur les rapports entre gouvernants et gouvernés, tendront, entre autres, à modifier les équilibres et à influer sur la nature des conflits. Ainsi, la technicité croissante des actes de guerre rend toujours plus délicats la compréhension et le contrôle de l'activité militaire par les responsables politiques; pourtant, ce contrôle est rendu d'autant plus important que cette même technologie resserre toujours davantage les liens entre tactique, stratégie et pure politique... Le poids de la volonté populaire dans la réalisation des fins s'accroît, alors que, parallèlement, le développement des médias rend son contrôle de plus en plus aléatoire par les responsables politiques... Peu importent les évolutions conjoncturelles, fruits des tensions au sein de la «remarquable trinité», les conflits continueront à se caractériser par leur «équilibre entre ces trois pôles, comme un objet suspendu entre trois aimants».
 
Trois exemples, à nouveau américains: l'échec vietnamien, mais aussi l'échec libanais de 1983 ou l'échec somalien de 1993, c'est d'abord l'effondrement du pôle «peuple».
Quatrième idée :
 
La quatrième idée qui m'apparaît fondamentale, c'est celle de l'opposition entre la nature objective de la guerreet sa nature subjective, ou bien encore, selon l'expression clausewitzienne, la différence entre la grammaire de la guerre et la logique de la guerre. Ce qui est sûr, c'est que la guerre - la guerre objective - ne change pas: elle est toujours d'abord un phénomène social et humain, celui de l'affrontement des volontés. Ses traits fondamentaux ne varient pas
 
La nature objective, ce sont les éléments universels invariants quelle que soit la guerre. La guerre est la guerre, en tout temps, entre tous belligérants. Son climat est toujours composé des mêmes éléments si bien définis par Clausewitz: le danger, la fatigue, l'incertitude et le hasard. Il est trop facile de penser que les circonstances et la technique changent la guerre. C'est faux. La grammaire - le subjectif - change, pas la guerre; la technologie ne saurait changer ou transformer la guerre. Les nouveaux domaines de la guerre, eux non plus, ne changent pas la guerre. Nous ferons bientôt la guerre dans l'espace, mais ce ne sera pas «la guerre de l'espace», ce sera «la guerre des hommes dans l'espace». Ecoutons Clausewitz et ne confondons pas le «combat» et «la guerre», «warfare» et «war»! Les techniques changent le combat, elles ne changent pas la guerre.
Cinquième idée :
 
La cinquième idée, c'est celle de la connaissance, de la compréhension de l'ennemi. Dès son séjour à la Kriegsacademie, Clausewitz comprit, très jeune, qu'il était impératif d'entreprendre l'étude des armées françaises et de leurs campagnes. Même au cours de ces dernières, il se consacrait à l'étude détaillée, au «retour d'expérience» comme nous dirions aujourd'hui. Pendant ses douze années où il fut directeur de l'école de guerre, il rédigea des études originales sur toutes les campagnes napoléoniennes et continua jusqu'à sa mort. C'est justement de ces études qu'est né «De la Guerre». N'en doutons pas plus que Clausewitz, la compréhension de l'adversaire est la condition de l'efficacité de l'action militaire.
 
À défaut de suivre l'exemple clausewitzien, en ce qui concerne notre adversaire, le faux sentiment de notre surpuissance nous fait aujourd'hui courir à l'inverse quatre risques majeurs:
 
 
 
· Le premier est, tout simplement, de le considérer comme quantité négligeable dans l'analyse.
 
· Le second est de le concevoir comme un autre nous-mêmes et donc de lui prêter nos modes de raisonnement, nos méthodes, nos règles...
 
· Le troisième est le mépris, vite engendré par le constat qu'il ne dispose pas des mêmes éléments de puissance que nous, ce qui fait justement sa force. Le mépris, c'est le refus de l'intelligence de «l'Autre», le refus de comprendre qu'il est plutôt plus doué que nous pour l'innovation, c'est le déni de la volonté créatrice de «l'Autre». Le mépris, c'est aussi la globalisation simplificatrice d'entités adverses aux logiques et aux identités bien diverses; la confusion, le refus des spécificités, ne permet pas l'intelligence des crises. Le mépris, c'est encore la caricature qui empêche de bien comprendre et donc de bien combattre. Le mépris, c'est la meilleure recette pour l'échec!
 
· Le quatrième risque est celui de la virtualité engendrée par les besoins digitaux de la modélisation: les guerres de demain se conduiront dans le monde réel, non dans un monde idéal où les nations dicteraient les règles et les comportements, non sur des écrans qui procurent l'idée fausse qu'elles sont maîtrisables.
Sixième idée :
 
La sixième idée est celle del'opposition entre «l'affrontement des volontés» et le «tribunal de la force». La guerre est toujours l'un et l'autre, mais l'un peut devenir dominant. Hier, du lancement révolutionnaire de la «guerre des peuples» jusqu'à la fin de la parenthèse bipolaire, ce qui comptait, c'était «l'épreuve de force» dont le résultat conduisait à la soumission de la volonté. Le cas typique est la guerre froide. Aujourd'hui, c'est l'inverse: ce qui compte, c'est la soumission de la volonté de la population pour éviter l'épreuve de force. Clausewitz insiste de manière égale sur les deux facteurs, sans les hiérarchiser, indiquant qu'il faut bien examiner chaque cas, pour décider de la relation à établir entre eux.
 
Dans les conflits modernes, ce qui compte c'est «l'affrontement des volontés» puisque la force est contournée. La patience, la persistance et la présence sont indéniablement les clefs du succès des interventions; la guerre probable est d'abord un duel des volontés où la persévérance et la ténacité sont des vertus cardinales...
Septième idée :
 
La septième idée, celle des «petites guerres», c'est que le faible peut vaincre le fort. Avec sûrement en tête l'exemple espagnol des guerres napoléoniennes, Clausewitz parvint vite à l'évidence qui nous obsède aujourd'hui, celle que le plus faible peut prévaloir sur le plus fort. Pour y parvenir, le faible doit «ronger» la volonté de guerre du plus fort. La «guerre des partisans», comme il l'appelle, participait à cette érosion de la volonté pourvu que le terrain s'y prête; il s'y prête, nous le savons, dans ces «zones contestables» où l'adversaire, suivant la loi éternelle du contournement, nous entraîne pour nous y affronter «à armes égales», en profitant de leur pouvoir égalisateur.
Huitième idée :
 
La huitième idée, fondamentale est que la guerre est un duel. Cette nature de confrontation dialectique est absolument fondamentale à percevoir et à intégrer dans nos modes de raisonnement, nos modes d'actions, nos technologies. La conduite de la guerre est un «comportement de compétition», «un acte de force pour contraindre notre ennemi à suivre notre volonté». De là provient directement cette loi fondamentale de la guerre qui est la loi du contournement. Tout succès à la guerre est un «succès par contournement»: par la surpuissance, par la technologie, par l'espace (on retrouve ici l'idée de la guerre hors limites), par l'intelligence. Je crains ici de devoir citer notre défaite de 1940 dont on reparlera dans des siècles comme l'on parle encore de Crécy et d'Azincourt!
 
Nous devons faire une nouvelle lecture de ce duel. Le retour d'expérience prouve que, schématiquement, dans les phases initiales de nos interventions, la population se répartit en trois parties inégales: 10% à 15% sont favorables à l'intervention, le même pourcentage constitue l'adversaire et les autres, soit environ les trois quarts, sont indifférents à tout sauf à leurs intérêts individuels, attendant l'évolution de la situation pour prendre parti. C'est bien cette population - celle que les anglo-saxons appellent les «fence sitters» - qui constitue, pour l'intervenant comme pour son adversaire, la véritable cible, celle qu'il faut impérativement faire basculer de son côté pour l'emporter. La manœuvre est là: contenir l'adversaire, le faire renoncer à ses projets ou le détruire si nécessaire, mais surtout mettre en œuvre tous les moyens - et la plupart ne sont pas militaires - pour amener cette masse des attentistes à percevoir leurs intérêts, individuels puis collectifs, dans la réussite de l'intervention.
 
On peut remarquer ici que la guerre est en quelque sorte sortie du modèle clausewitzien du duel pour adopter celui des luttes triangulaires. Il s'agit finalement moins, pour chacun des partis, de se combattre l'un l'autre que de lutter pour gagner le soutien de la masse de la population. Cette nature triangulaire des guerres nouvelles explique pourquoi seules peuvent être efficaces des stratégies générales visant d'abord cette conquête du soutien et ne recherchant que comme un moyen pour une fin le silence des armes adverses.
Neuvième idée :
 
Je voudrais encore citer cette neuvième idée, elle aussi fondamentale, de la vie propre de la guerre. C'est ce que Clausewitz appelle la «volonté indépendante de la guerre». L'escalade de la violence est la simple traduction de la nature même de la guerre qui est d'abord «confrontation de deux forces vivantes». La plus dangereuse de ces tendances, mais aussi la plus naturelle, est celle de «la montée aux extrêmes, avec toute la chaîne des possibilités inconnues qui la suivent». Pour Clausewitz, on le sait, «il n'y a pas de limite logique à l'application de la force». Cette force de la guerre la rend plus forte que la politique elle-même, puisque selon Clausewitz, «les fins politiques initiales peuvent évoluer grandement au cours de la guerre, et même entièrement, puisqu'elles sont influencées par les événements et leurs probables circonstances».
 
Ainsi, pour Clausewitz, à la guerre, ce sont les circonstances qui commandent encore plus que les hommes politiques. Peut-il être davantage d'actualité lorsqu'il nous dit que «dès que la politique l'a mise en œuvre, la guerre, de par sa propre volonté, usurpe la place de la politique; elle met la politique hors-jeu et réglemente l'événement suivant les lois de sa propre nature». Le poids des hommes, le poids des événements - leur engrenage, leur dynamique -, la force de la logique opérationnelle, le penchant naturel de l'homme d'action, ont hélas toujours raison des planifications froides. Le départ de la force ne dépend plus, en fait, ni du soldat, ni du politique; une fois "lâchée», la violence guerrière tend à suivre ses propres voies. Loin d'être un élément inanimé, elle possède une force vive aux conséquences inattendues et complexes, souvent bien différentes des fins pour lesquelles elle avait été mise en œuvre. Ainsi, la guerre et ses conséquences, quels qu'en soient les horizons, ne sont jamais ni prévisibles, ni maîtrisables, ni définitives.
 
La guerre demeurera la guerre, c'est-à-dire un instrument nécessaire mais dangereux, à manier avec précaution. Sa «tendance naturelle» ou sa «stricte logique», pour reprendre les expressions clausewitziennes, en font un outil capricieux, d'usage malaisé, aux résultats aléatoires: sa mise en œuvre ne peut représenter qu'un ultime recours pour l'action politique à laquelle, de loin, il faut préférer toutes les manœuvres de prévention. La vraie guerre n'est pas la «guerre objet» que l'on peut penser en dehors des circonstances, celle dont on dispose au service d'une finalité politique; la vraie guerre est une «guerre sujet», donc douée d'une «vie propre» et dont les propres objectifs vont finir par rétroagir sur les objectifs politiques initiaux, au cours du processus inévitable de transformation mutuelle du Ziel et du Zweck.
Dixième idée :
 
En guise de dixième idée, je voudrais rappeler la multitude des concepts opérationnels développés par Clausewitz et qui nous sont, aujourd'hui encore, directement utiles.
 
Par exemple, celui de «point culminant». Puisque la guerre est une succession d'actes offensifs et d'actes défensifs, la transition des uns aux autres revêt une importance particulière. Le choix du changement d'attitude apparaît comme une décision critique: à cette transition correspond le «point culminant». Il se définit comme l'instant où l'offensive ne peut plus se poursuivre sans risques disproportionnés aux enjeux ou celui, à l'inverse, où l'environnement devient idéal à la reprise de l'offensive. Le point culminant, c'est donc aussi l'instant de la perte ou du gain de l'initiative. Au niveau stratégique, Clausewitz rappelle la prédominance de l'objectif politique: c'est lui qui peut aider à déterminer ce point culminant:
 
 
 
«Le but n'est pas de parfaire sa position militaire du moment, mais d'améliorer ses perspectives dans la guerre et dans les négociations de paix;... on doit accepter le fait que chaque pas fait vers la destruction de l'ennemi affaiblit sa propre supériorité».
 
Visionnaire, Clausewitz imagine ce «tournant»des conflits limités futurs:
 
 
 
«Ce point culminant dans la victoire se présentera vraisemblablement dans tous les futurs conflits dans lesquels la destruction de l'ennemi ne peut constituer l'objectif militaire, ce qui sera probablement vrai de la plupart des guerres à venir».
 
Il est certes plus facile de déterminer le point culminant une fois qu'on l'aura dépassé, mais savoir qu'il existe permet de construire sa manœuvre en sachant qu'on le rencontrera et surtout à construire son effet majeur en fonction de cette limite temporelle de l'efficacité.
 
Un autre concept opérationnel lumineux est celui de «centre de gravité». Écoutons-le:«C'est un acte du jugement stratégique que de déterminer les centres de gravité». Clausewitz, dans la puissance de son esprit de synthèse, établit un concept général apte à fonder analyses et campagnes. De même qu'il ramasse les incertitudes et les imprévus de la guerre sous une notion puissante - celle de friction - dont il emprunte le nom à la mécanique, il utilise un nouveau terme de physique pour concrétiser l'aboutissement de sa démarche intellectuelle: celui de centre de gravité. Il le définit ainsi :
 
 
 
«Ce que le théoricien a à dire ici est ceci: il faut conserver à l'esprit les caractéristiques dominantes des deux belligérants. De ces caractéristiques se détache un certain centre de gravité, le pivot de toute la puissance et de tout le mouvement. C'est contre ce point que toutes nos énergies doivent être dirigées».
 
Pour Clausewitz, la détermination de ce, ou ces, centres de gravité revêt la plus grande importance; elle fait partie du processus de planification et doit précéder l'action de guerre:
 
 
 
«La première des tâches lors de la planification de la guerre est d'identifier les centres de gravité et, si possible, de les ramener à un seul».
 
L'art du stratège consiste à définir par l'analyse la source de la puissance ennemie puis à concentrer ses efforts contre elle:
 
 
 
«Le premier principe est que l'ultime substance de la force ennemie doit être ramenée au nombre le plus réduit de sources, et si possible à une seule;... l'attaque de cette source doit être condensée... avec la plus extrême concentration».
 
Dès lors que la manœuvre de destruction du centre de gravité a été amorcée, elle doit être poursuivie sans relâche, car, par effet de cascade, elle doit entraîner l'effondrement de la volonté adverse. Ce concept est fondamental, parce qu'il est fondateur des démarches indirectes, les seules véritablement efficaces à la guerre. Il l'est aussi, parce qu'il nous permet de comprendre, lorsque nous sommes incapable de le déterminer chez l'adversaire, qu'il est bien inutile de lui appliquer nos méthodes opératives basées sur cette idée même de centre de gravité.
 
Clausewitz nous apporte beaucoup, encore, lorsqu'il nous aide à distinguer «tout ce qui distingue la conception de l'exécution» et lorsqu'il insiste sur le phénomène de l'imprévisibilité, trait persistant de la guerre, avec les deux concepts de «brouillard» et de «friction».
 
Toutes les actions de guerre sont inévitablement conduites dans un champ d'incertitude, qu'elle concerne l'ennemi, l'environnement et même, souvent, la situation amie.
 
 
 
«À la guerre, beaucoup de renseignements sont contradictoires, davantage encore sont faux et la majorité sont incertains;... les faits sont rarement pleinement connus et leurs motivations le sont encore moins».
 
Clausewitz décrit ce phénomène comme un élément intrinsèque de la nature de la guerre dont il faut poursuivre la maîtrise, mais qui demeure une donnée irréductible. Puisque ce brouillard ne saurait se lever tout à fait, le chef militaire doit l'intégrer dans ses raisonnements et ses décisions, puis prendre les mesures lui permettant d'agir et de vaincre malgré lui. Les facteurs moraux jouent ici un rôle important parce qu'ils influencent en permanence l'événement, la violence libérée enflammant les passions et altérant la rationalité des acteurs; le danger, la peur, la fatigue, les privations, sont autant de données inquantifiables intervenant directement sur le cours des choses et rendant finalement imprévisible la pensée humaine: «l'art de la guerre s'applique à des forces vivantes, à des forces morales; il ne peut donc jamais prétendre à la certitude».
 
Clausewitz reconnaît la nécessité du renseignement, mais il sait qu'aucun effort ne parviendra à lever intégralement le brouillard: il est consubstantiel à la guerre. Il insiste donc sur l'importance d'une démarche complémentaire plus intérieure de réflexion, basée sur l'intuition, l'appréciation et l'extrapolation subjective des faits connus. En aval, toute doctrine qui chercherait uniquement à réduire la guerre à des rapports de force, d'armements, d'équipements, serait vouée à l'échec: toute approche purement technique est vaine.
 
Dans sa volonté de conceptualiser tout ce qui échappe à des régularités déterministes, Clausewitz parvient à l'idée de friction, cette force autonome «qui rend si difficile ce qui est apparemment aisé» et transforme en une entreprise hasardeuse une activité apparemment réductible à l'interaction logique d'éléments connus. Ce sont tous les éléments mal maîtrisables par l'esprit humain, obstacles incontrôlables au succès de la volonté militaire, qui se trouvent rassemblés sous ce concept. Par son influence tant psychologique que matérielle, cette friction représente une contrainte majeure pour la liberté d'action et l'application du principe de volonté.
 
 
 
«À la guerre tout est simple, mais la plus simple des choses est difficile. Les difficultés s'accumulent et finissent par produire une sorte de friction qui est inconcevable tant que l'on n'a pas l'expérience de la guerre... Le concept de friction est le seul qui corresponde à ce qui distingue la guerre réelle de la guerre sur le papier. Cette formidable friction est partout en contact avec le hasard et crée des phénomènes qui sont imprévisibles parce qu'ils en relèvent essentiellement... Agir à la guerre, c'est se mouvoir dans un milieu qui rend tout plus difficile».
 
L'une des caractéristiques majeures de ce phénomène est d'être irréductible; la sagesse, l'efficacité opérationnelle, veulent donc qu'il constitue l'une des données de la réflexion du chef militaire:
 
 
 
«Le bon général doit connaître le phénomène de friction afin de le surmonter chaque fois que cela est possible et de ne pas espérer un degré de réalisation de ses opérations que la friction rend par elle-même impossible».
 
L'amiral (US) Owens, premier grand prêtre de la numérisation et de la Transformation des forces, entendait lever «le brouillard de la guerre»[3] par la technologie et imposer à l'ennemi ses propres modes de guerre. Les forces armées américaines sont aujourd'hui, hélas, plongées dans la «friction». Soyons en sûr, aucune avancée technique ne peut éliminer totalement l'incertitude.
 
Je voudrais encore évoquer, après Clausewitz, la dimension profondément humaine de la guerre avec la place qu'y tient la chance, mais une chance qui est optimisation de l'instinct acquis par la réflexion et la pratique. Ces vérités sont trop facilement oubliées dans la tentation de l'approche scientifique et par le rejet de cette idée fondamentale théorisée par les sociologues modernes: celle de la rationalité limitée du chef militaire. Il faut l'admettre pour s'y préparer et ne pas chercher par la technique à modifier la nature objective de la guerre. Il y a donc, chez Clausewitz, une primauté des facteurs moraux:
 
«Le moral fait partie des facteurs les plus importants à la guerre et constitue l'élément spirituel qui infuse la guerre dans son ensemble».
 
Les facteurs moraux dominent la vérité de la guerre, plus que les analyses et les calculs des officiers d'état-major; la volonté, amie ou adverse, constitue l'élément central de l'art opérationnel, «l'obélisque vers lequel convergent les principales rues de la ville». En dernière analyse, malgré son parti pris au moins apparent de stratégie directe, les forces morales apparaissent chez Clausewitz comme le fondement et la cible de toute action militaire:
 
«L'élément physique semble à peine plus que la poignée en bois, tandis que les facteurs moraux sont le métal précieux, l'arme réelle, la lame finement affûtée».
Conclusion
 
En conclusion, je voudrais simplement réaffirmer que, tant pour l'opérationnel et que pour le stratège, Clausewitz demeure plus que d'actualité et sa lecture plus qu'indispensable. La grande force de Clausewitz n'est pas de «dire le réel», c'est de faire beaucoup plus. Paul Klee, le grand peintre disait que le rôle de l‘art n'était pas de rapporter le réel, mais de «rendre visible». C'est aussi le grand mérite de Clausewitz; au-delà du temps, sa réflexion sur la guerre «rend visible».
 
[1] Dernier ouvrage publié: «La Guerre Probable - penser autrement». (ÉCONOMICA, 2007). Ouvrage de référence sur la pensée clausewitzienne: «Comprendre la guerre» (ÉCONOMICA - 2ème édition - 2001)
 
[2] Ce texte a fait l'objet d'un exposé lors du Colloque «Clausewitz» qui s'est tenu le 19 octobre 2007 à Coëtquidan.
 
[3] Lifting The Fog of War, Admiral Bill Owens, Farnar, Straus and Giroux, New York, 2000
 
Image