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Armée de Terre dans la société

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«Le rôle des forces terrestres dans la gestion des crises sur le territoire national»

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Par le CBA BAILLE

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Au delà d’un blocage culturel initial, relatif à son emploi sur le territoire national, ces actions de l’armée de terre s’inscrivent pleinement dans le continuum sécurité-défense, défini par le Livre Blanc de 2008. Les forces terrestres, à l’instar des actions menées par les autres armées, doivent se préparer à être davantage employées sur le territoire national. Dans le contexte actuel, il s’agit non seulement de préserver leurs moyens mais surtout de se préparer à jouer un rôle indispensable dans la gestion de crise majeure en métropole.

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« Face à des réalités qui peuvent être mouvantes, empreintes de fortes incertitudes, où les problèmes de communication sont critiques, les moyens d’information et de commandement défaillants, les modes d’action habituels inadaptés, les responsables doivent avoir été eux-mêmes, autant que faire se peut, préalablement formés à intervenir dans ce type de situation de rupture. »

Premier ministre : Evaluation des dispositifs de secours et d’intervention mis en oeuvre à l’occasion des tempêtes des 26 et 28 décembre 1999, Rapport d’étape de la mission interministérielle, juillet 2000, p.38.




« C’est qu’en effet l’armée par nature est réfractaire aux changements […] Vivant de stabilité, de conformisme, de traditions, l’armée redoute d’instinct ce qui tend à modifier sa structure »

Charles DE GAULLE




Les forces terrestres doivent se préparer à être davantage employées sur le territoire national. Dans le contexte actuel il s’agit non seulement de préserver leurs moyens mais surtout de se préparer à jouer leur rôle d’acteur indispensable de la gestion de crise majeure.

Les militaires de l’Armée de Terre semblent faire face à un blocage culturel quant à son emploi sur le territoire national. Evoquer cette hypothèse suscite inéluctablement des réactions prudentes si ce n’est totalement négatives. Les réponses mélangent à l’envie les exemples d’engagements plus ou moins bien vécus. Ainsi on évoque communément le ramassage des ordures à Marseille comme comble du contre-emploi. A l’inverse, les autres armées ont une attitude différente, en partie liée à la spécificité de leur milieu d’emploi qui les prépare au moins culturellement à être engagées sur le territoire national. Alors que les marins incarnent avec une certaine fierté l’action de l’état en mer et la fonction garde-côte, les aviateurs assument pleinement le service public dans l’espace aérien. Leur emploi y est irremplaçable et leur permet de justifier de ressources précieuses.

Faut-il donc concevoir tout emploi sur le territoire national comme dévoyé par nature et à éviter ? Peut-on y voir une occasion assez unique de défendre les intérêts et de faire connaitre les savoir-faire de l’Armée de Terre ? Les forces terrestres doivent se préparer à être davantage employées sur le territoire national. Dans le contexte actuel il s’agit non seulement de préserver leurs moyens mais surtout de se préparer à jouer leur rôle d’acteur indispensable de la gestion de crise majeure.

Cet article, vu depuis le prisme « armée de Terre », se propose en premier lieu de faire un point de situation sur les progrès récents face à la prise de conscience sur l’évolution des risques et menaces pour l’ordre public intérieur, avant de présenter ce qui semble devoir être encore approfondi et les efforts à fournir inlassablement. Enfin il présentera des pistes de progrès envisageables. Nonobstant la frilosité de l'Armée de Terre à se voir employée sur le territoire national, la multiplication de «méga-crises »1 de type Fukushima devrait l'inciter à se préparer à y faire face.

En effet, l’ordonnance portant organisation générale de la Défense2 précisait déjà en 1959 que celle-ci a pour objet « d’assurer en tout temps, en toutes circonstances et contre toutes les formes d’agression, la sécurité et l’intégrité du territoire, ainsi que la vie des populations ». Dès la fin des années 70, le gouvernement souhaitait faire disparaitre toute séparation formelle entre temps de guerre et temps de paix. Ainsi la définition de l’agression devenait plus élargie. A cette époque, il s’agissait d’assurer le maintien de la continuité de l’action gouvernementale en situation de crise généralisée en préparant les institutions civiles et militaires contribuant à la sécurité. Or aujourd’hui, comme cela est décrit dans le dernier livre blanc, tous les acteurs de la « sécurité nationale» s’accordent à dire que ce mouvement s’est accéléré et que la menace est globale, permanente et multiforme. D’ailleurs l’actualité récente prouve que la globalisation a aussi pour effet d’augmenter sans commune mesure les effets des crises et à en brouiller les perceptions. L’exemple de l’ouragan Katrina en est une illustration flagrante. Alors qu’il prenait la charge des opérations de secours, l’Amiral Thad Allen utilisa la formule suivante pour faire prendre conscience aux plus haut-responsables de l’Etat américain de la situation à laquelle ils étaient confrontés : « nous venons d’être frappés par une arme de destruction massive sans dimension criminelle ».3 Il usait ainsi d’un vocabulaire typiquement militaire pour décrire une crise parfaitement civile. Ce type de raisonnement permet de voir dans le terme agression la notion prégnante de déstabilisation, volontaire ou accidentelle.

A l'aune de ce nouveau contexte sécuritaire, où les enjeux sont imbriqués et complexes, l'Armée de Terre devrait encourager, encore plus qu’elle ne le fait aujourd’hui, ses officiers à se préparer à être engagés sur le territoire national dans la gestion de crises majeures. Alors que les engagements futurs impliquant directement l'Armée de Terre se précisent (fin de l'opération en Afghanistan notamment), ces perspectives laissent à penser que le territoire national pourrait redevenir le premier employeur de forces. Plus encore, les Français voient dans notre armée une « assurance-vie » très coûteuse. Ils sont dans l’ensemble persuadés de son utilité mais restent dans une grande majorité convaincus que c’est aussi le premier poste budgétaire où l’on peut faire des économies si besoin4. Avec la pression des échéances électorales, les économies à effet immédiat sont susceptibles d’intéresser ceux ayant à trancher dans les dépenses publiques.

Notre pays fortement endetté pourrait être amené à faire des choix radicaux. Dans ce cadre, certaines capacités dites « superflues » (nécessitant des équipements très coûteux à la probabilité d’emploi faible) pourraient être mises en sommeil, entachant de facto la crédibilité de l’outil de défense.

Or, il y a dans une démarche proactive de recherche d’emploi sur le territoire national une justification évidente. Pour être préservé, notre outil de défense se doit d’être utile aux yeux de tous et donc employé, ou tout du moins employable. Il faut donc exploiter et valoriser ses capacités duales. Cet argument devrait encourager les militaires à voir dans les missions intérieures une opportunité pour éviter les arbitrages budgétaires remettant en cause certaines de leurs capacités uniques. Un argument revient pourtant inlassablement. Agir sur le territoire national se résumerait à se résoudre à choisir entre deux maux : soit à n’être que le supplétif de services publics défaillants, soit à perdre son « âme ». Il est trop facile de citer quelques tentatives avortées comme l’emploi d’unités militaires pour le ramassage d’ordures ménagères ou de faire référence à l’Histoire, en agitant notamment les ombres de la guerre d’Algérie.


Il existe pourtant aujourd’hui un cadre légal et doctrinal5 précisant notamment les conditions d’emploi qui disqualifie ces arguments. La liste des réussites est elle aussi très longue et continue à s’allonger. L’opération Harpie actuellement en cours en Guyane mérite d’être citée en exemple.

En définitive, on peut être une unité militaire, fière de son statut et être employée quotidiennement à des fins civiles. A ce titre la Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris, fête cette année ses 200 ans sans jamais avoir perdu son « âme » ni déçue les français en matière de retour sur investissement. Certes sa spécificité « militaire » est assez mal connue des français mais qu’importe : la mission est remplie et le «client» satisfait. Au-delà de la simple argumentation budgétaire, il existe bien une raison purement opérationnelle. L’évolution des risques et des menaces qui pèsent sur notre société mettent à mal le concept du comte de Guibert6. On pourrait même estimer qu’il a connu une révolution (surtout au sens mathématique). En effet des situations à l’image du plan Vigipirate où des militaires agissent aux cotés de forces de sécurité intérieure tendent à se multiplier. Le livre blanc de 2008 qui instaure le continuum sécurité-défense en prend acte en faisant ainsi s’estomper la frontière qui distinguait les forces du dedans des forces du dehors.

Séparatisme violent, insurrection généralisée, terrorisme de masse sont autant de menaces qui font aujourd’hui partie du champ des possibles. Notre pays n’échappe pas aux revendications anarchistes, à la menace terroriste ni même aux éruptions insurrectionnelles comme lors des émeutes de novembre 2005. De même des épisodes de violence extrême avec usage d’armes à feu comme à Villiers le Bel, où le relatif succès d’un ouvrage récent L’insurrection qui vient 7 qui dédie un chapitre entier à la lutte armée doivent servir d’aiguillon à la réflexion doctrinale. Les exemples ne manquent donc pas ni en France ni chez nos proches voisins. A l’heure d’une coopération accrue avec l’armée britannique, il faut aussi regarder les situations rencontrées outremanche. Ainsi l’Irlande du Nord, les attentats multiples de Londres, et plus récemment la vague de violences urbaines de l’été 2011 sont des cas concrets qui doivent être analysés finement. L’imbrication des problématiques sécuritaires est une caractéristique des « nouvelles » crises qui ont fait un saut quantitatif et qualitatif au cours du XXIème siècle. Qualifiées de méga-crises, elles présentent des facettes multiples auxquelles les armées sont une partie de réponse crédible et adaptée. L’Armée de Terre peut y être dans son rôle d’ultima-ratio. Elle offre en effet des capacités rares de planification et de commandement, un potentiel de renfort en forces de sécurité important, des moyens spécifiques (ALAT, NEDEX, NRBC, RGE), enfin elle incarne par sa nature même un ressort de résilience nationale. Elle est un des piliers sur lequel l’Etat peut s’appuyer pour reprendre pied dans une zone où son action a été interrompue. Il pourrait ainsi lui demander d’obtenir un effet sur le terrain en ouvrant des itinéraires pour relancer son action. Sans certaines capacités militaires des crises de type « Katrina-Fukushima » n’auraient pu être surmontées de la manière dont elles l’ont été.

En dépit de cette vision « optimiste » de l'emploi de l'Armée de Terre sur le territoire national, il serait illusoire de penser qu’il n’existe aucun problème. Mais là encore il s’agit plus de vaincre les réticences que de résoudre des difficultés de mise en oeuvre. Les obstacles rencontrés sont de deux ordres: en interne, un manque de « main d’oeuvre » et de moyens dédiés ; puis en externe, un effort nécessaire de pédagogie pour faire mieux connaitre les capacités des forces terrestres des autorités civiles. S'agissant du manque de main d'oeuvre, l’emploi optimal d’unités déployées sur le terrain nécessite un échelon de commandement « militaire » et de coordination « civilo-militaire ». Cette mission revient à l’OTIAD dont les EMIAZD sont le bras armé. Ils ont besoin d’un renfort conséquent en personnel pour fonctionner en temps de crise. De plus le contrat 10 000 hommes semble aujourd’hui en limite des capacités de déploiement de l’armée de Terre. La piste d’amélioration privilégiée consiste donc à faire appel aux renforts de réservistes. Cette solution a pourtant une contrainte forte, celle de leur formation et de leur disponibilité pour être en mesure de tenir un rôle opérationnel dans l’urgence des situations décrites précédemment. En la matière, la bonne volonté et l’ancienneté en service ne peuvent compenser totalement cette difficulté.

Une réaction efficace passe par un déploiement rapide qui nécessite des moyens disponibles sur court préavis. Or cela ne peut pas réellement être le cas. L’OGZDS ne peut décider en autonomie d’engager des unités de sa zone qu’à la hauteur de 150 hommes pour une durée de 72 heures maximum. De plus ces unités proterre ne disposeraient que du parc de service permanent, qui reste modeste au regard des enjeux évoqués. Tout autre engagement est soumis à l’autorisation du centre de planification et de conduite des opérations (CPCO).

Enfin, il existe également un écueil majeur qui consisterait à considérer les armées comme une simple « boîte à outils » dans laquelle l’Etat pourrait puiser pour pallier la déficience de certains services publics. Il y aurait là une potentielle remise en cause des principes d’emploi des armées sur le territoire national, à savoir : les armées ne constituent pas un service déconcentré de l’Etat ; leur engagement est centralisé et soumis à la règle des 4 i 8 ; les forces engagées restent sous OPCOM du CEMA.

Pour faire face à l'ensemble de ces problématiques, plusieurs solutions seraient envisageables :

- Renforcer la chaîne OTIAD et la valoriser : Ce maillon essentiel est aujourd’hui assez méconnu et ne figure pas dans les affectations les plus courtisées. Pourtant il semble bien qu’à l’avenir ces postes soient appelés à évoluer qualitativement et quantitativement comme cela vient d’être évoqué au séminaire de rentrée de l’EMA-EMP. L’OGZDS pourrait y jouer un rôle plus important en ayant plus d’autonomie et de responsabilités.

- Anticiper les besoins : Certaines unités spécifiques (renseignements, génie, NBC, NEDEX..) devraient avoir l’autorisation de se servir de leurs moyens dédiés ou du parc d’alerte guépard sur demande d’un OGZDS.

- Multiplier les espaces de rencontres : Il faut multiplier les échanges et en particulier sur la thématique des crises « nationales ». L’époque du livre blanc de 1994 qui dessinait l’armée de projection est révolue. Les militaires de l’Armée de Terre doivent être convaincus qu’ils ont une mission importante et utile à conduire sur le territoire national. Dans ce cadre, une circulaire du premier ministre concernant la coordination de l’action des différents ministères en cas de crise est en cours de finalisation. Elle évoque la mise sur pied sous l’égide du premier ministre et en tant que de besoin d’une Cellule Interministérielle de Crise (CIC) dirigée par un ministre désigné et comportant trois fonctions : situation, décision et communication. Un représentant de l’EMA sera systématiquement présent dans cette cellule aux côtés du représentant du ministère de la défense.

- Renforcer les efforts de communication interne et externe : il s'agit ici de valoriser la communication et la promotion interne des missions intérieures.

En définitive, l’emploi des forces terrestres sur le territoire national peut aboutir à mener des missions complexes et valorisantes. Elles sont un axe de développement pour les savoir-faire de l’armée de Terre. Elles peuvent même être un très bon terrain d’entrainement pour d’autres types de missions. Il faut que l’Armée de Terre apprivoise cette évolution pour pouvoir y peser de tout son poids et que ses futurs commandeurs s’y préparent.

1 9 mai 2011 : Patrick Lagadec : « comment piloter le monde à l’heure des « mégarisques » et mégacrises », Le Monde.fr

2 Ordonnance du 7 janvier 1959 portant organisation générale de la Défense, abrogée mais dont la phrase a été reprise in extenso dans le Code de la défense (version consolidée du 6 août 2008).

3 « La grande décision : capitulation ou invention, face aux événements extrêmes » Patrick Lagadec nov 2008.

4 Source : baromètre annuel « les français et la défense » institut BVA pour la DICOD.

5 DIA-3.32 du 31 août 2011.

6 Le Comte Jacques de Guibert dans son dernier ouvrage (1790),« De la force publique considérée dans tous ses rapports », traite des rapports entre la nation et la force militaire. Il théorise l’usage de la violence légitime face à des menaces extérieures et intérieures. La force publique se répartit ainsi pour lui en deux composantes, « la force du dehors » et « la force du dedans », qui doivent impérativement demeurer indépendantes et relever de pouvoirs différents : la première de l’exécutif (le roi), la seconde du législatif (l’Assemblée). Ed. Economica, coll. Stratégie et doctrine.

7 « l’insurection qui vient » comité invisible, ed. La Fabrique 2007.

8 Intervention à réserver aux situations graves, dictée par l'urgence ou consécutive à des moyens civils Inexistants, Inadaptés, Insuffisants ou Indisponibles ("règle des 4 i"),


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