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Valeurs de l'Armée de Terre

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«Qui ose gagne?»

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Par le Chef d’escadrons Bertrand DIAS

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Dans l’histoire militaire comme dans sa mythologie, l’audace est une vertu. Louée dans les devises d’unités ou soulignée comme une qualité qui caractérise les chefs hors-norme, elle semble pourtant aujourd’hui anachronique à bien des titres. Dans cet article, l’auteur s’interroge – au regard de la nature des engagements, des enjeux et du fonctionnement général de l’institution militaire – sur l’actualité et la pertinence de l’audace comme vertu militaire dans le contexte actuel.

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Entre prudence et tempérance[i]: le chef militaire du XXIème siècle peut-il encore avoir du caractère? Peut-il encore faire preuve d’audace dans les deux acceptions du terme?[ii]

Penser hors du cadre, avec désintéressement et conviction, est une nécessité; être courageux, physiquement et intellectuellement, un devoir. Alors que l’évolution de la société tend à rendre ces valeurs anachroniques, il faut un sacré caractère aujourd’hui pour les faire vivre

Judiciarisation, concept «zéro mort», dictature de l’opinion publique… sont autant de facteurs de nature à inhiber les chefs militaires aujourd’hui. Dans le domaine des opérations d’abord, l’environnement juridico-médiatique peut avoir pour effet de «paralyser» les décideurs de tous les niveaux. Sous la pression incontournable des médias, ils devront potentiellement rendre compte de leurs choix devant les tribunaux, ou encore se justifier au gré des émotions erratiques de l’opinion publique. Les suites judiciaires de l’embuscade d’Uzbeen ont ainsi marqué le début d’une nouvelle ère dans ce domaine. À l’heure où la nation hésite encore entre faire de ses morts en opération des héros ou des victimes, assumer la prise d’un risque dans un cadre opérationnel peut avoir pour un chef des répercussions judiciaires.

En outre, la nature des missions assignées aux forces armées peut amplifier ce phénomène d’inhibition. Dans les opérations dites «d’interposition» en particulier, objectifs politiques et militaires semblent parfois contradictoires[iii]. Ainsi, un déploiement militaire sur un théâtre extérieur peut par exemple être endossé politiquement – pour des raisons à la fois diplomatiques, humanitaires ou simplement de contentement de l’opinion publique… –  sans pour autant que les effets attendus sur le terrain soient clairs, d’une part, ni que des pertes dans cette entreprise soient «acceptables», d’autre part.
Des facteurs démultiplicateurs internes et externes viennent accentuer cette pente naturelle.
En premier lieu, «la tentation centralisatrice» guette en permanence les structures de commandement opérationnel en raison de la performance des moyens de communication modernes. Ces derniers permettent un partage élargi de l’information et un suivi précis des opérations. Ils apparaissent aussi malheureusement comme un moyen de court-circuiter les différentes strates de la hiérarchie. Insidieusement, la prise d’initiative et l’audace s’effacent progressivement au profit d’un «reporting» minutieux pour répondre à un commandement «rênes courtes»[iv] du niveau stratégique.
En second lieu, les répliques du traumatisme vécu par les armées au moment de la guerre d’Algérie façonnent encore aujourd’hui les relations entre politiques et militaires.

Rappelons-nous à cet égard – comme une mise en garde – l’analyse de Pierre Rocolle, s’interrogeant sur le limogeage de 162 généraux au début de la Grande Guerre. Selon lui, la politisation de la haute hiérarchie militaire, à la suite de l’affaire Dreyfus, est une des causes majeures des carences du haut commandement au début du conflit. «L’avancement ayant systématiquement écarté les généraux réputés cléricaux au profit de ceux qui avaient donné des gages de républicanisme, la compétence s’effaçait au profit des critères politiques. Les arrivistes prenaient du galon en allant faire des inventaires»[v].

Il n’y a pourtant pas de fatalité en la matière. Tous les jours, les militaires français démontrent à la fois que le danger n’est pas un frein à l’action, et qu’ils savent casser les lignes traditionnelles de pensée pour faire des choix tactiques et stratégiques audacieux.

Dans la conduite de la guerre, la témérité reste une exigence


En dépit de «l’alourdissement» du combattant avec des moyens de plus en plus sophistiqués, de la multiplication des appuis (terrestres ou aériens), ou encore de la précision du renseignement, les qualités guerrières du soldat restent fondamentales. La dureté des combats dans l’Adrar des Ifoghas au Mali en 2013, ou encore la campagne libyenne livrée contre le régime de Kadhafi, ont mis en valeur la bravoure du soldat français face au danger. Elles ont aussi mis en exergue la capacité du commandement à faire des choix tactiques audacieux pour vaincre l’ennemi, preuve que le principe de précaution n’a pas encore effacé la notion de prise de risque. Au contraire, cette dernière est plus que jamais consubstantielle au métier des armes. «Le combat en général et certains modes d’action en particulier supposent un rythme élevé, une audace et une prise de risques calculée, car elles sont de nature à décider de la victoire»[vi]

Notons en aparté que mieux l’objectif politique est défini, plus la liberté d’action du militaire est large, et donc ses choix décomplexés.

Dans la conception de la guerre, l’audace demeure une force

L’opération Barkhane illustre par excellence la créativité et la singularité françaises dans l’art de mener une campagne. À cheval sur cinq pays, avec une zone d’opération dont les étendues donnent le vertige (de Gibraltar à Suez), 3.000 hommes sont impliqués dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. En coopération avec les armées nationales des pays concernés (Tchad, Mali, Mauritanie, Burkina-Faso, Niger), en coordination avec les forces internationales (MINUSMA), combinant les capacités terrestres et aériennes avec un degré d’intégration jamais atteint, l’armée française conduit à la fois des opérations multipartites et autonomes, de sécurisation ou de type «coup de poing», pour mettre la pression partout et en permanence sur les groupes armés terroristes.
L’opération Barkhane représente un véritable défi sur tous les plans: opérationnel, logistique, diplomatique, humain. Dans sa conception, elle sort des schémas préconçus et s’affranchit des difficultés en apparence insurmontables liées en particulier à l’immensité des espaces.

Dans le domaine organique, voir plus loin que la solution la plus réaliste est un devoir


Qui aurait parié il y a quelques mois sur une telle inflexion dans la baisse des effectifs prévue par la Loi de programmation militaire (LPM)? L’arbitrage du président de la République en faveur de l’option la plus haute défendue par le chef d’état-major des armées (CEMA) était inattendu. Au regard des difficultés induites par cette décision, en termes de recrutement et d’organisation notamment, il est probable que les états-majors eux-mêmes n’aient pas envisagé cette option comme la plus crédible et la plus réaliste!

Dans les «batailles budgétaires», le chef militaire doit aussi penser en dehors du cadre, avoir une vision stratégique qui dépasse les simples données chiffrées du moment.

Interrogé sur la supposée fatalité qui fait que l’armée française est toujours en retard d’un conflit, le Général Georgelin rappelait que cette «responsabilité est partagée avec les dirigeants politiques qui ont pris des options stratégiques et budgétaires. (…) La difficulté à laquelle nous sommes confrontés en permanence: les calendriers. La durée de construction d’un outil militaire ne correspond pas à la rapidité avec laquelle on peut changer de concept diplomatique ou de vision politique»[vii]..
En temps de paix, l’audace est aussi un supplément d’âme qui permet de fixer une ligne directrice au-delà de ce qui semble réalisable pour le plus grand nombre. Elle est payante lorsqu’elle est servie par un solide courage intellectuel.

Pour un officier, c’est une qualité qui se cultive dès la formation initiale et n’est pas réservée au temps de guerre et aux circonstances exceptionnelles. Les engagements actuels, mais aussi les débats de temps de paix à des degrés divers, lui redonnent toute sa place. L’audace se nourrit de l’expérience mais s’appuie sur un socle solide de convictions – d’ordres géopolitique, stratégique, et moral – qui permettent au chef militaire de s’affranchir des schémas convenus pour définir son propre cap pour le succès des armes de la France. Cette aptitude ne peut cependant pas se révéler sans une force de caractère très marquée, qui permet de penser différemment en se libérant des facteurs d’inhibition propres au modèle de société actuel.



Saint-cyrien de la promotion Général Vanbremeersch (2001-2004), le Chef d’escadrons DIAS a servi sept années au 1er Régiment étranger de cavalerie avant de rejoindre l’état-major des armées en 2012. Il suit actuellement l’Advanced Command and Staff Course à Shrivenham (Grande-Bretagne).











[i] Général Éric Bonnemaison, «Toi, ce futur officier», troisième partie.
[ii] Le Larousse définit l’audace à la fois comme un trait de caractère (hardiesse sans limite), et comme une attitude (celle de quelqu’un qui méprise les limites imposées par la convenance, les règles communément admises).
[iii] John Warden, «Planification en vue du combat»
[iv] «directif»
[v] Pierre Rocolle, «L’hécatombe des généraux»
[vi] Colonel Philippe Cholous, «De la philosophie essentielle du commandement militaire», Un authentique rapport à la mort
[vii] Le Figaro, Propos recueillis par Étienne de Montety, interview du 12 juillet 2008.
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