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Histoire et Stratégies

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1940-1945 : la Bretagne, champ d’action privilégié pour les forces spéciales. (1ère partie)

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Par le Chef d'escadron (R) ERWAN COTARD

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Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Bretagne est rapidement considérée comme un terrain privilégié pour l’action non conventionnelle alliée, que ce soit pour des actions de type raid ou pour des actions de forces spéciales proches de la guérilla. L’évidence de l’intérêt de sa situation géographique (proche de la Grande-Bretagne), son importante façade maritime, ses campagnes bocagères, ses villes souvent bien placées sur les axes logistiques maritimes ou ferroviaires, ou encore la présence d’implantations allemandes majeures[1], expliquent aisément cet attrait.

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La collecte du renseignement y fut ainsi logiquement très intensive, et ce dès 1940, mais souvent plus dans un cadre clandestin que réellement lié à l'action des forces spéciales. Pour mieux cerner notre sujet, il faut tout d'abord faire un rappel sur la différence entre action clandestine, plutôt l'apanage des services secrets alliés, en civil et sous identité d'emprunt: le BCRA[2] gaulliste par exemple, et travail des forces spéciales en uniforme, même si la distinction a dû souvent être assez théorique sur le terrain[3]... On ne parlera pas non plus des unités à la frontière entre FS et forces conventionnelles comme les Rangers américains. Ces derniers, après s'être illustrés à la pointe du Hoc en Normandie, ont opéré notamment lors des combats autour de Brest dans un rôle plus proche de l'infanterie légère.
 
Comme pour le reste du territoire français, en particulier la Normandie, on peut assez nettement distinguer deux périodes majeures autour de l'année 1944, avec un événement clé dès 1942.
 
1940-1944: entre renseignement et actions offensives, un équilibre difficile à trouver.
 
Après la prise de la péninsule par les Allemands mi-juin 1940, ce qui aurait dû devenir le « réduit breton » va se transformer en un terreau de premier ordre pour les actions clandestines. L'exemple de Nantes est particulièrement édifiant, même si ce schéma de résistance spontanée, dès les débuts de l'Occupation, faite d'individus ou de petits groupes isolés, s'est bien sûr reproduit dans d'autres villes. C'est le 19 juin 1940, juste après le fameux appel du Général de Gaulle, que les troupes allemandes pénètrent dans la ville. À Nantes et aux alentours, 45.000 prisonniers de guerre français sont internés dans différents camps jusqu'à leur transfert vers l'Allemagne en janvier 1941. C'est notamment sur cette base qu'en juillet se construit un premier réseau de renseignement [4] et qu'apparaissent les premiers actes isolés de résistance. Le 20 octobre 1941, le Feldkommandant de la ville, le Lieutenant-colonel Hotz, est abattu dans le centre-ville par des résistants communistes venus de région parisienne. Le surlendemain, en représailles, 43 otages sont fusillés: 27 près de Châteaubriant et 16 à Nantes alors que cinq résistants nantais subissent le même sort au Mont-Valérien, à Suresnes[5]. Dans les mois qui suivent, de nouveaux attentats ont lieu et d'autres otages sont exécutés. Début 1942, les attentats contre les collaborateurs et les Allemands ainsi que les coupures de communication se développent, comme dans le reste de la Bretagne. La répression ne cesse de grandir et au total plus de 500 Nantais sont portés sur la liste des otages aux mains des Allemands jusqu'à la libération de la ville[6]. C'est un schéma actions/répression qui deviendra malheureusement commun en France occupée avec, en corollaire, le débat entre partisans de l'action directe (sabotages, éliminations) et adeptes du renseignement stratégique ou organisateurs de filières d'évasion[7].
 
Du côté allié, les mêmes questions agitaient les états-majors, qui balançaient entre les missions secrètes de renseignement, plutôt poussées par les services secrets britanniques, et les coups de main, défendus notamment par la célèbre direction des Combined Operations commandée par Lord Mountbatten. Or les raids et l'action clandestine avaient des objectifs totalement opposés. Si les raids se voulaient spectaculaires afin de mettre les troupes d'occupation dans une posture usante de qui-vive permanent, les services agissant en civil recherchaient la discrétion la plus totale sur leurs activités, considérant bien souvent leur zone de travail comme chasse gardée[8].
 
Toutefois, une opération majeure allait requérir une parfaite coordination entre renseignement stratégique et action directe: l'opération «Chariot».
 
Depuis 1939, la bataille de l'Atlantique mobilisait de nombreuses unités navales dans l'Atlantique Nord autour de la sécurité des lignes d'approvisionnement britanniques. Dès sa première sortie, en 1941, le cuirassé Bismarck se révéla une menace insupportable pour ces flux logistiques, coulant plusieurs vaisseaux alliés dont le cuirassé britannique HMS Hood. Par la suite, les Alliés parviennent à couler le cuirassé allemand avant qu'il ne rejoigne le port de Brest, mais au prix d'une forte mobilisation des forces maritimes. Après cette alerte, les Alliés craignent que ne soit envoyé dans l'Atlantique son sister-ship, le cuirassé Tirpitz, stationné en Norvège. Dans ce contexte le port de Saint-Nazaire revêt une importance toute particulière. En effet, la forme Joubert est le seul bassin sur toute la côte atlantique dans lequel le Tirpitz peut venir réparer (construite au chantier naval voisin de Penhoët, elle avait été mise en place, à l'origine, pour le paquebot Normandie). Ainsi, Winston Churchill imagine qu'en neutralisant cette cale de radoub, la Kriegsmarine ne se risquera pas à envoyer le Tirpitz en Atlantique. Début 1942, il décide donc de confier aux opérations combinées la neutralisation de la forme Joubert.
 
Le seul problème, mais il est de taille, c'est que le port de Saint-Nazaire est le port breton le mieux fortifié par les Allemands après la rade de Brest... Le plan des Combined Operations reposera donc sur l'effet de surprise: une flottille de vedettes à faible tirant d'eau doit pénétrer de nuit et à vive allure dans l'estuaire de la Loire pendant que les défenses allemandes seront distraites par un raid aérien mené par la Royal Air Force. Un bateau chargé d'explosif sera amené jusqu'à l'écluse-caisson de la forme Joubert, puis des équipes de commandos débarqueront de ce navire ainsi que des vedettes pour attaquer et détruire 24 cibles différentes afin d'optimiser le raid. Les forces seront ensuite évacuées par la mer à partir du port et, quelques heures plus tard, le navire amené contre l'écluse explosera. À l'issue de la phase de planification, la flotte fut composée d'un destroyer, 16 vedettes, une canonnière et une vedette lance-torpilles.
 
Le destroyer était le HMS Campbeltown, un navire obsolète cédé par l'US Navy au début de la guerre. Volet déception de l'opération, on lui apporta quelques modifications pour qu'il ressemble à un destroyer allemand. On lui enleva de nombreux équipements pour réduire le plus possible son tirant d'eau, l'armement et l'équipage furent également réduits (75 hommes commandés par le Lieutenant Commander Beatie). La charge explosive était composée de 24 grenades sous-marines placées dans des réservoirs d'acier et de béton. Le bateau devait enfoncer le caisson, puis être sabordé afin d'empêcher son déplacement avant qu'il n'explose.
 

 
Chronologie de l'opération Chariot
 
26 février 1942: réunion au quartier général des opérations combinées; préparation de l'opération.
 
26 mars 1942: la flotte quitte Falmouth. Le but est d'atteindre la forme Joubert le 28 à 1h30 du matin. Elle fait direction sud-ouest puis sud, adoptant la formation en forme de triangle comme si elle opérait une chasse anti-sous-marine.
 
27 mars 1942:
06 H 20: la flotte se fait repérer par un sous-marin allemand, l'U-593, qui se trompe sur la direction de la flotte. Dans la journée, la flotte prend la direction sud-est, puis nord-est en début de soirée.
22 H 15: les deux destroyers d'escorte s'éloignent; la flottille entre dans le chenal de la Loire.
23 H 00: amorçage des explosifs.
23 H 20: bombardement de la RAF; en deux heures 4 bombes sont larguées... (mauvaises visibilité).
 
28 mars 1942
01 H 15 : des postes d'observation côtiers signalent la flotte en approche.
01 H 20 : la flotte passe devant Villès-Martin, il reste trois milles à parcourir. Des documents volés à la Kriegsmarine permettent de se faire identifier comme bateaux allemands. Le début des combats est ainsi reculé.
01 H 27 : la supercherie est découverte; le Campbeltown affale le pavillon allemand et hisse le pavillon britannique. Les batteries allemandes ouvrent le feu.
01 H 34 : le Campbeltown s'écrase sur la porte de la forme Joubert. Les commandos entrent en action à terre. La station de pompage est détruite, ainsi que certains treuils d'ouverture de la porte.
10 H 30 : les explosifs du Campbeltown explosent. La porte du dock est projetée hors de son rail, et de nombreux soldats allemands venus observer le bateau sont tués.
 
29 mars 1942 : les deux torpilles britanniques lâchées la veille pendant l'opération explosent avec un retard non prévu, semant la confusion dans les troupes allemandes qui ouvrent le feu entre elles et sur des civils français (16 tués et une trentaine blessés).

 
Au bilan, la forme Joubert, objectif principal de l'opération Chariot, est inutilisable et le restera jusqu'à la fin de la guerre. Ce raid est considéré comme l'un des plus audacieux jamais réalisés par des commandos, et est entré dans la légende des unités britanniques y ayant participé (8 Victoria Cross, 37 Distinguished Service Order et 166 Military Crosses octroyées...)[9]. Sur 600 hommes, 169 Britanniques furent tués, la moitié d'entre eux lors de la destruction de vedettes dans la phase d'extraction. 215 Britanniques furent faits prisonniers, principalement lors du ratissage de la ville par les Allemands, cinq y échappèrent et rentrèrent via Gibraltar. Au total, 227 hommes réussirent à revenir au Royaume-Uni.
 
Par la suite, aucun raid aussi spectaculaire n'eut lieu dans la région. En revanche, de nombreux coups de main furent planifiés mais rarement exécutés. Exception intéressante, l'opération Fahrenheit, qui pris pour cible le sémaphore de Plouhezec en Bretagne Nord dans la nuit du 11 au 12 novembre 1942. Elle fut mise en planification vers le début du mois de septembre 42 pour exécution courant novembre, après accord de l'executive committee des opérations combinées. Bénéficiant d'un total effet de surprise, le commando de la Small Scale Raiding Force se basa sur des renseignements obtenus grâce à de jeunes Français passés à Londres et utilisa comme vecteur une vedette lance torpille pour approcher la côte et mener à bien sa mission: effectuer une reconnaissance, faire des prisonniers et attaquer la station sémaphore. La confusion fut totale du côté allemand, et le commandement local fut incapable de déterminer si l'attaque avait été le fait de «terroristes» français ou d'un commando.
 
Cependant, la réussite de ce petit raid contraria la tactique retenue par les services secrets britanniques, adeptes de la discrétion. Ils contactèrent donc début décembre 1942 la direction des opérations combinées pour lui demander d'annuler tous les coups de main dans une zone située à l'ouest de la péninsule de Cherbourg ; or 15 petits raids étaient prévus pour ce mois dans cette zone! Lord Mountbatten tenta de défendre sa cause en haut lieu, mais en vain. Les chefs d'états-majors britanniques avalisèrent la demande des services secrets le 4 janvier 1943, la direction des opérations combinées se plia à cette demande, et seuls les grands raids stratégiques comme Pontiff, Coffeepot, Coughtdrop furent étudiés - mais jamais exécutés. La Bretagne redevenait une plate-forme pour le renseignement, du moins en attendant le D Day.
 
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[1] Les bases U-Boot de Brest, Lorient et Saint-Nazaire, pour ne citer que les implantations les plus évidentes, mais aussi des aéroports comme celui de Rennes. Au total, les troupes allemandes dans la péninsule totalisent environ 150.000 hommes allant des parachutistes aux auxiliaires russes.
 
[2] Bureau central de renseignement et d'action, commandé par le célèbre Colonel Passy, ancêtre du SDECE d'après-guerre - lui-même précurseur de l'actuelle DGSE. Voir «Les services secrets du général de Gaulle - Le BCRA 1940-1944», de Sébastien Albertelli, paru en 2009 aux éditions Perrin.
 
[3]  Pour mémoire, le TTA 106, le glossaire interarmées, ou même le glossaire OTAN AAP-6 ne proposent pas de définition moderne des forces spéciales. En revanche, ils donnent la définition suivante des «opérations spéciales»: activités militaires menées par des forces spécialement désignées, organisées, entraînées et équipées, utilisant des techniques opérationnelles et des modes d'action inhabituels aux forces conventionnelles. Ces activités sont menées dans toute la gamme des opérations militaires, indépendamment des opérations de forces conventionnelles, ou en coordination avec celles-ci, pour atteindre des objectifs politiques, militaires, psychologiques et économiques. Des considérations politico-militaires peuvent nécessiter le recours à des techniques clandestines ou discrètes et l'acceptation d'un niveau de risque physique et politique non compatible avec les opérations conventionnelles. Elles mettent en œuvre des modules de taille réduite et hautement spécialisés pour, soit traiter des objectifs à haute valeur stratégique ou opérative, soit modifier l'environnement d'une force. Source: CDEF
 
[4] Sous la direction de Jean-Baptiste Legeay (qui sera décapité à Cologne en février 1943). De même, un des tous premiers journaux clandestins, «En Captivité», apparaît à Nantes en novembre 1940. C'est à Nantes, le 22 janvier 1941, qu'est arrêté Honoré d'Estienne d'Orves, fondateur du réseau NEMROD, qui a établi quelques jours auparavant la première liaison radio entre la France et Londres depuis Chantenay.
 
[5]  Siège actuel du 8e RT.
 
[6] Le Général de Gaulle décernera la Croix de la Libération à la ville de Nantes, «ville héroïque qui, depuis le crime de la capitulation, a opposé une résistance acharnée à toute forme de collaboration avec l'ennemi».
 
[7] On pense par exemple au réseau d'évasion de pilotes alliés Shelburne à Plouha dans les Côtes d'Armor (Côtes-du-Nord à l'époque), qui fut décrit dans l'ouvrage «Par les Nuits les plus longues»de Roger Huguen. Ce réseau d'évasion français a permis le retour en Angleterre de 135 aviateurs et agents alliés.
 
[8] Voir notamment à ce sujet le récent ouvrage de Bob Maloubier,«Les coups tordus de Churchill».
 
[9] Le raid ayant fortement marqué les esprits, le célèbre écrivain de marine britannique Douglas Reeman (lui-même ancien marin pendant la guerre) inventa une suite à ce raid dans son roman «Les Destroyers».
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