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Histoire et Stratégies

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À quoi a servi la ligne Maginot?

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Par le Colonel (ER) Henri ORTHOLAN

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Le destin de la ligne Maginot fait encore débat aujourd’hui. A-t-elle joué le rôle que l’on attendait d’elle? Au contraire, ne s’est-elle pas révélée une réalisation aussi coûteuse qu’inutile? Le Colonel Ortholan, docteur en histoire, nous fait ici part de sa thèse, exprimée avec force et s’appuyant sur des arguments concrets, même s’ils sont parfois dérangeants.

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Cette entreprise gigantesque, et chef d’œuvre technique en la matière, appelle de nombreuses questions auxquelles il est parfois difficile d’apporter une réponse satisfaisante. Était-il nécessaire de réaliser ce troisième système fortifié de notre histoire alors que la France sortait grand vainqueur de la Grande Guerre et que son adversaire était à la fois ruiné et en proie à la guerre civile? Qui a pris la décision de cette réalisation, et la décision a-t-elle été prise au bon niveau de l’État? N’aurait-il pas fallu porter l’essentiel de l’effort militaire français sur la modernisation de l’armée de campagne et sur celle de l’aviation pendant que la France possédait encore la première armée du monde? N’y a-t-il pas eu tout simplement carence de la pensée militaire française dont la ligne Maginot est, en quelque sorte, devenue le symbole?
Enfin, cette ligne Maginot a-t-elle obligé, comme souvent affirmé, les Allemands à passer par la Belgique pour envahir la France?
On pense alors, et assez logiquement en effet, au schéma de 1914 où le plan Schlieffen consistait à contourner les rideaux défensifs de l’est par la Belgique dans le but d’anéantir l’armée française avant de se retourner toutes forces réunies contre la Russie. Et les Allemands admettent, car ils le disent et l’écrivent, que c’est effectivement la présence de ces rideaux défensifs qui les a obligés à adopter ce plan de campagne pour obtenir une décision rapide et décisive à l’ouest.
D’où l’inévitable transposition des rideaux défensifs du système Séré de Rivières à la ligne Maginot et du plan Schlieffen de 1914 au plan de campagne allemand de 1940. Faut-il donc en déduire que cette ligne Maginot nous a rendu ce «service» d’obliger notre ennemi à passer par la Belgique?

Deux guerres différentes, deux plans de campagne différents

Si l’on considère le mécanisme des opérations, on remarquera que le plan d’invasion de 1940 est totalement différent de celui de 1914 (plan Schlieffen). Les Allemands entrent bien en Belgique, mais c’est pour y attirer les forces alliées et les prendre ensuite à revers en territoire français en perçant exactement à la jointure du front avec la ligne Maginot. D’où la conviction, peut-être, que si la Wehrmacht a frôlé le système défensif français, c’est qu’il ne lui a pas été possible de passer plus au sud.
Dans l’enchaînement des opérations, la ligne Maginot ne participe pas à la première phase de la bataille de France de 1940 puisque les combats ne se déroulent qu’entre Sedan et la mer du Nord. Dans la phase suivante, elle est tournée, au point que, même inviolée ou presque, il ne lui restera plus qu’à se rendre, malgré l’incontestable bravoure de ses défenseurs.
Il est certain que, comme l’écrit le Général von Manstein, les Allemands n’étaient pas plus disposés à prendre de front la ligne Maginot en 1940 qu’ils ne l’avaient été pour le système des rideaux défensifs en 1914[i]. D’où, question suivante, la manœuvre allemande aurait-elle été différente si la ligne Maginot n’avait pas existé?
Lorsque nous affirmons en France que la ligne Maginot a «obligé» les Allemands à passer par la Belgique, cela revient à penser à leur place alors que c’est à eux de le dire. Or, le disent-ils? Existe-t-il par exemple un responsable militaire allemand[ii] de l’époque qui soutient ce point de vue? Existe-t-il aujourd’hui un historien allemand[iii] qui l’affirme? Or, il faut bien constater qu’aucun n’en fait jamais état: ni les responsables militaires de l’époque, ni les historiens allemands actuels. Et les meilleurs historiens, souvent anglo-saxons d’ailleurs[iv], moins dogmatiques que nous, n’en parlent pas davantage. Alors?
C’est là qu’il faut tenter de comprendre comment les Allemands ont raisonné. On est amené, comme dans une partie d’échecs, à considérer le jeu de l’adversaire et, dans le cas présent, celui des Allemands. Car ce sont bien eux qui doivent nous donner la réponse.

Le contrôle des côtes de la mer du Nord et de la Manche

Surpris par la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne, puis de la France, le 3 septembre, conséquence de l’invasion de la Pologne, Hitler veut battre à l’ouest Français et Britanniques le plus tôt et le plus rapidement possible. Comme il avait le projet d’envahir l’URSS, il lui fallait absolument éviter une guerre d’enlisement.
Or, l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne pose d’emblée à l’Allemagne le problème du contrôle des côtes de la mer du Nord et de la Manche pour mettre le nord industriel de l’Allemagne à l’abri d’opérations aériennes menées par les Britanniques. Et ces côtes sont belges et néerlandaises.
On lit d’ailleurs dans le journal de marche de l’Oberkommando der Wehrmacht (OKW), le commandement suprême de la Wehrmacht, à la date du 6 octobre 1939: «Le souci constant du Führer est de savoir ce que deviendrait la situation si les Franco-Anglais entraient en Belgique et en Hollande».
Il est bon de savoir que cette préoccupation ne date pas de cette époque, mais de bien avant. Dès 1934, Hitler estimait qu’en cas de conflit à l’est, il devrait se prémunir contre l’Angleterre en occupant la Hollande et le nord de la Belgique[v]. En 1937, puis en 1939, il renouvelle cette analyse comme suit: «Si nous réussissons à occuper et tenir la Belgique et la Hollande et à battre la France, les bases d’une guerre victorieuse contre l’Angleterre seront acquises», tout en précisant que «la question de droit ne joue aucun rôle dans ces calculs stratégiques».[vi] Cela revenait implicitement à violer la neutralité belge, alors que la guerre n’avait pas encore éclaté.
Il s’agit d’un aspect de niveau stratégique peu évoqué, mais essentiel, qui a représenté un caractère déterminant dans les choix des chefs allemands. Peut-on soutenir à ce niveau que la ligne Maginot a pesé? Il suffit de regarder une carte. C’est là qu’il faut se souvenir ensuite que le Général Jeschoneck, chef d’état-major de la Luftwaffe, obtiendra d’Hitler en novembre 1939 d’intégrer définitivement l’invasion des Pays-Bas dans le plan d’attaque à l’ouest, justement parce ce que la côte néerlandaise pouvait mettre le cœur industriel de l’Allemagne à portée de la Royal Air Force.
En ce qui concerne la neutralité belge, dont le grand état-major allemand avait fait si bon marché en 1914 et qui avait entraîné l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne aux côtés de la France, Hitler procède en deux temps.
Tout d’abord, pour avoir les mains libres à l’ouest avant d’envahir la Pologne, Hitler assure le roi des Belges, le 26 août 1939, «que l’Allemagne ne portera en aucune circonstance atteinte à l’inviolabilité et à l’intégrité de la Belgique et respectera en tout temps le territoire du royaume». Ensuite, à l’issue de la campagne de Pologne, il signe, le 9 octobre, un mémoire présentant les conclusions de ses réflexions stratégiques. L’industrie allemande n’étant pas en mesure de soutenir un conflit long, il faut envisager une campagne rapide, son déclenchement pouvant intervenir dès la fin du mois d’octobre. Il s’agira de conquérir en Hollande et en Belgique des bases navales et aériennes permettant de mettre l’Angleterre «à portée de tir», puis de briser la puissance militaire de la France. Hitler est alors persuadé qu’une fois la France éliminée, la Grande-Bretagne sera contrainte de négocier.
Il est donc bien décidé à violer la neutralité belge comme il l’avait envisagé dès 1937, mais dans ce cas, la Grande-Bretagne n’allait-elle pas lui déclarer la guerre puisque c’était chose faite depuis le 2 septembre 1939?
Et d’ailleurs, dans une telle situation, comment Hitler aurait-il pu se permettre de respecter la neutralité belge? Face à un adversaire en mesure de menacer son flanc nord, il lui était impossible de ne pas s’assurer du contrôle de la Belgique, comme pas davantage de celui du Luxembourg, des Pays-Bas, ensemble d’États constituant avec le nord de la France un théâtre d’opérations unique.
Ligne Maginot ou pas, les Allemands seraient donc passés très vraisemblablement par la Belgique. Ils n’avaient pas le choix.

L’emploi de formations blindées et motorisées

Une autre considération se superpose à celles qui viennent d’être énoncées en s’intéressant ensuite aux moyens opérationnels dont disposait la Wehrmacht en 1940: dix divisions blindées et six motorisées. Ces seize divisions sont le fer de lance des armées allemandes, dont le succès repose autant sur leur rapide déploiement que sur leur vitesse de progression. Seul un terrain plat le permettait, et, dans la perspective d’une offensive lancée à l’ouest, ce terrain plat se trouvait dans les plaines du nord… dont celles de Belgique.
On pourra toujours objecter que les unités blindées et motorisées allemandes ont traversé en mai 1940 les Ardennes belges et luxembourgeoises avant de percer le front allié, terrain totalement impropre à l’emploi de telles formations. Certes. Les Allemands ont incontestablement joué gros mais, tout d’abord il s’agissait d’une marche d’approche et non d’un déploiement et, en outre, notre passivité leur a d’autant plus facilité les choses qu’il était admis dans le credo militaire français que les Ardennes étaient infranchissables. Les combats n’ont commencé qu’au niveau de la Meuse, pour ensuite déboucher dans la plaine de Picardie où ces unités ont pu donner toute leur mesure.

La bataille d’anéantissement

On entre là dans des modalités d’exécution et il faut en revenir aux contraintes initiales: battre Français et Britanniques le plus tôt et le plus rapidement possible, c'est-à-dire mener une campagne brève et décisive.
Tout d’abord, l’état-major allemand tâtonne. Un premier plan d’invasion envisageait de foncer plein ouest en empruntant les plaines du nord, dont celles de la Belgique forcément. Là, les formations blindées et motorisés allemandes pouvaient jouer à fond, mais sans assurer la destruction des armées alliées.
Après quelques atermoiements, le plan finalement adopté, conçu par Hitler et par le Général von Manstein chacun de leur côté, le permettait en coupant en deux le front allié pour en isoler une partie par rapport à l’autre. Cela revenait tout autant à utiliser les plaines du nord, mais d’une façon tout à fait différente. En attaquant en Belgique sur la Meuse avec seulement deux divisions blindées, les Allemands ont conduit les armées alliées à s’engager dans la plaine belge du Brabant et des Flandres pour aller à leur rencontre. La deuxième phase de la manœuvre a consisté, après la marche d’approche de sept divisions blindées par le massif ardennais, à couper le front en deux entre Namur et Sedan et à tourner ces armées alliées par la plaine française de Picardie.
En l’absence de la ligne Maginot, on aurait pu imaginer ces divisions blindées et motorisées, par exemple, massées dans le sud de la Rhénanie et en Palatinat, traversant la frontière et perçant le front à peu près entre Thionville et Wissembourg. Elles auraient contourné ensuite le Luxembourg en franchissant successivement la Moselle et la Meuse pour remonter vers le nord afin de prendre à revers le front allié, et poursuivre sur une invraisemblable distance de près de 400 kilomètres jusqu’aux côtes de la Manche? Était-ce réaliste?
Déjà, le relief et l’hydrographie de la première partie du terrain à parcourir en territoire français, donc hostile, ne se prêtait pas à un déploiement rapide de ces grandes unités. Ensuite, il n’y aurait pas eu d’effet de surprise. La distance à parcourir aurait été telle en effet que les lignes de communications allemandes n’en auraient pas fini de s’étirer et que le commandement allié aurait eu cent fois la possibilité de se ressaisir en prenant l’attaque allemande en flagrant délit de manœuvre.
Ce cas de figure n’aurait été envisageable, et encore sous bien des réserves, que si la France avait été seule à déclarer la guerre à l’Allemagne. Là, peut-être, car ce n’est pas sûr du tout[vii], Hitler aurait-il épargné la Belgique et le Luxembourg, et même les Pays-Bas, pour éviter l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne. Là, incontestablement, la ligne Maginot aurait présenté un obstacle de taille aux armées allemandes, mais certainement pas insurmontable, on peut leur faire confiance là-dessus.
Mais, d’abord, rien n’indique que dans ce cas-là Hitler n’aurait pas envahi quand même la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg pour les raisons énoncées plus haut et comme, ensuite, la France ne se serait pas hasardée à déclarer seule la guerre à l’Allemagne, et qu’elle ne l’a fait qu’à la remorque de la Grande-Bretagne… Lorsque l’on voit ensuite comment les événements se sont passés réellement, il faut bien tenir compte des données qui se sont effectivement présentées à Hitler.
Sans doute, la ligne Maginot pouvait gêner les mouvements allemands sur la gauche de leur manœuvre, mais aux marges seulement. On imagine mal un mouvement d’ampleur supérieure. Et d’ailleurs le succès, allemand bien sûr, a été au rendez-vous.

La Belgique de toute façon

La Grande-Bretagne ayant déclaré la guerre à l’Allemagne, tout concourait donc pour l’état-major allemand, ligne Maginot ou pas, à faire de la Belgique un champ de bataille, et le plan mis en œuvre en mai 1940, le plan Jaune d’octobre 1939(Fall Gelb), s’explique pour les trois raisons résumées comme suit:
  • l’impérieuse nécessité de contrôler au plus vite les côtes de la mer du Nord et de la Manche;
  • l’obligation d’emprunter un terrain permettant à des formations blindées et motorisées d’agir le plus efficacement possible;
  • la nécessité de mener une bataille d’anéantissement dans la perspective d’une campagne courte.
Il est bon de rappeler que faire de la Belgique un champ de bataille n’est pas une nouveauté. Elle a toujours été une voie d’invasion, dans un sens comme dans l’autre. On pourrait ainsi remonter aux guerres de l’Ancien régime, à celles de la Révolution et de l’Empire, en se souvenant que c’est à Waterloo, c'est-à-dire en Belgique, que le Premier Empire a définitivement sombré.
Et puis, on imagine mal comment, en massant plus de trois millions d’hommes en sept armées le long de leur frontière à l’ouest, les Allemands pouvaient ne pas passer par la Belgique.
Il faudrait s’intéresser aussi aux tout premiers procès-verbaux des réunions du conseil supérieur de la guerre, à partir de 1920, lorsque la question s’est posée de savoir s’il fallait fortifier ou non. Durant ces réunions, et avant que les premières décisions ne soient prises, on constate que, autant les tenants de la fortification que ses adversaires étaient tous d’accord sur un point: les combats se dérouleront en territoire belge. Et pourquoi en Belgique et non pas au sud? Parce que la plaine belge offrait des possibilités de déploiement que ne pouvait offrir le massif des Ardennes ou tout autre terrain plus au sud.
Ce qui veut bien dire que même sans ligne Maginot, la bataille de France de 1940 se serait déroulée en Belgique de toute façon.

Réflexions sur un choix

Evidemment, la ligne Maginot ne porte pas la responsabilité de la défaite à elle seule. Mais le rôle qu’elle a été conduite à jouer y a contribué. Lorsque, à partir du 4 juin 1940, les Allemands lancent la deuxième phase de la bataille, la ligne Maginot se trouve rapidement tournée, au point de se retrouver encerclée avec le groupe d’armées n°2 du Général Prételat. Or, dans un premier temps, Weygand hésite à en ordonner le repli de crainte de laisser le système défensif livré à lui-même. Lorsque, enfin, il prend la décision de retraiter, il est trop tard, une partie de ce groupe d’armées doit déposer les armes et les équipages des ouvrages quelques jours après.
En revanche, on peut se poser la question du maintien de ce groupe d’armées complet derrière la ligne Maginot, laquelle nécessitait certes des travaux de renforcement dans les intervalles, mais pas au point de retenir la totalité de deux armées et leurs 800 chars: de quoi constituer deux à trois divisions légères mécaniques ou cuirassées de réserve qui auraient été infiniment plus utiles en réserve pour l’ensemble du front allié.
Dans ce cas, la ligne Maginot aurait apporté un concours plus utile en étant le bouclier de l’aile droite du front allié, l’aile gauche en représentant l’épée.



[i] Maréchal von Manstein, «Victoire perdue». Paris, Librairie Plon, p. 67.
[ii] Et comme spécialistes de la question, il faut citer le Général Heinz Guderian («Souvenirs d’un soldat») et le Maréchal Erich von Manstein («Victoire perdues»), qui ont tous les deux participé à l’élaboration du plan d’invasion à l’ouest. Ni l’un ni l’autre n’affirme que la ligne Maginot a obligé la Wehrmacht à passer par la Belgique, ni même le suggère.
[iii] Par exemple, Karl-Heinz Frieser, dans: «Le mythe de la guerre éclair, la campagne de l’Ouest de 1940», Paris, Belin, 2003
[iv] Citons: Telfort Taylor, «Comme une faux gigantesque», Paris, Robert Laffont, 1968 - John Mosier, «Blitzkrieg Myth», USA, Perennial, 2004 - Allister Horne, «Comment perdre une bataille, France, mai-juin 1940», Paris, Texto, 2010 (réédition).
[v] Bruno Chaix, «En mai 1940, fallait-il entrer en Belgique», Paris, Économica, 2005, p 75 et 76.
[vi] L. Koeltz, «Comme s’est joué noter destin», Hachette, 1957, p. 17 et 238, cité par Bruno Chaix, Op. cit., p. 74.
[vii] C’est d’autant moins sûr si l’on considère ses prises de position à ce sujet dès 1934.
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