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Histoire et Stratégies

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André BEAUFRE

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Par le lieutenant-colonel Patrick Rongier

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En novembre 1956, à Port Saïd, les troupes franco-britanniques rembarquent sous la pression de l’URSS et des États-Unis. À la tête des forces terrestres françaises, le général Beaufre se voit priver de son succès. Désormais, la France choisit la voie de l’indépendance en se dotant de l’arme nucléaire et André Beaufre devient l’un des plus grands «stratégiste» de la période dont les études reflètent pour une très grande part les choix stratégiques français de l’époque. Il est un fervent défenseur de la détention de l’arme nucléaire par la France, juxtaposée et non intégrée à la force américaine. Avec lui, trois autres officiers généraux, Ailleret, Gallois et Poirier, poursuivent leurs réflexions dans ce domaine. Cette compétition permet à la pensée stratégique française d’élaborer une réflexion riche et variée.

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Héritier de l'école dite néo-classique, avec des penseurs comme Guibert, André Beaufre commence par étudier la pensée militaire allemande qui a formé les officiers victorieux de 1870 et 1940. Pourtant, ne reniant pas les penseurs classiques, il reste, selon l'expression de Lucien Poirier, «malade de la rationalité». Créateur du terme de stratégie totale, s'inspirant pour une part des travaux de Castex, il démontre que la stratégie n'est plus la seule affaire des militaires. Elle englobe la politique, l'économie, la diplomatie et bien d'autres domaines. Son œuvre repose sur deux fondements: l'un est volontariste et préfère l'action à la réaction, l'autre est idéaliste car «c'est l'idée qui doit dominer et diriger». Beaufre, insistant sur l'importance du facteur psychologique, affirme que l'essence de la stratégie est «la lutte pourla liberté d'action». Dépassant les aspects purement militaires du débat, il est l'un des premiers Français à étudier le concept de dissuasion nucléaire, mais il l'équilibre avec le concept complémentaire de liberté d'action, notamment en matière de stratégie indirecte, «art de savoir exploiter au mieux avec un minimum de force et des moyens militaires souvent réduits la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion nucléaire ou politique». Cette pensée est particulièrement riche et l'œuvre du général Beaufre témoigne d'une grande cohérence et d'une portée remarquable. À l'heure où la France se retirait de l'OTAN et où le général de Gaulle développait une «troisième voie» française, ses trois principaux ouvrages ont été traduits en anglais.
 
S'intéresser à la pensée du général Beaufre c'est d'abord comprendre sa vie, une vie mouvementée qui se confond avec 40 ans d'histoire de France, et comprendre son époque. C'est aussi étudier son principal ouvrage, publié en 1963, «Introduction à la stratégie», considéré comme le traité le plus complet de stratégie de l'époque contemporaine.
 
Une vie qui se confond avec 40 ans d'histoire de France:
 
Depuis 1925, il est un acteur et un témoin privilégié des évènements qui ont fait la France, de la Seconde guerre mondiale à la guerre d'Algérie.
 
Le futur général d'armée André Beaufre naît le 25 janvier 1902 à Neuilly-sur-Seine. Il entre à Saint-Cyr en 1921 (promotion du Souvenir). Il y croise le capitaine de Gaulle, en charge du cours d'histoire. Lieutenant de tirailleurs, il connaît le combat dès 1925 dans le Rif où il est grièvement blessé. Dans l'entre-deux guerres, il est stagiaire à l'École supérieure de guerre, puis à l'École libre des sciences politiques et, en 1935, il est le plus jeune officier servant à l'état-major général de l'armée.
 
À la veille de la Seconde guerre mondiale, il fait partie de la mission franco-britannique qui tente de négocier à Moscou une alliance des Occidentaux avec Staline, avant la signature du Pacte germano-soviétique, puis sert avec le général Doumenc et le général Weygand. Affecté en Afrique du Nord à la fin de l'année 1940, il est emprisonné l'année suivante par le régime de Vichy. Après sa libération en 1942, il rejoint les Forces Françaises Libres. Il combat en Tunisie et en Italie et rejoint le général de Lattre de Tassigny avec lequel il se bat en France et en Allemagne. Il termine la guerre avec le grade de colonel, à la tête du bureau opérations de la 1ère armée française.
 
La suite de la carrière du général Beaufre est faite de postes à très hautes responsabilités et de grands commandements. Dès 1950, il est sous-chef d'état-major des forces terrestres de l'Europe occidentale, puis part pour l'Indochine où il commande les opérations du Tonkin, de Cochinchine et du Cambodge en qualité d'adjoint au commandant en chef des Forces Françaises en Extrême Orient. Comme tous les officiers de sa génération, il participe à la guerre d'Algérie à partir de 1955, à la tête d'une zone opérationnelle. En 1956, il prend le commandement de la composante terrestre française de l'expédition de Suez, adjoint du commandant en chef britannique, le général Stockwell. Adjoint du général commandant les F.F.A. en 1957, il est ensuite nommé chef du bureau logistique, adjoint au chef d'état-major des forces alliées en Europe de 1958 à 1960. Cette même année, il devient le chef de la délégation française auprès de l'instance supérieure de l'OTAN, le groupe permanent siégeant à Washington, et est nommé général d'armée. À sa demande, il est placé dans le cadre de réserve en 1961.
 
Il se consacre alors à l'écriture et anime la revue Stratégie. De 1964 à sa mort, en 1975, il préside également aux destinées de la Saint-Cyrienne et enchaîne publications et conférences. Il décède le 13 février 1975 à Belgrade à l'âge de 73 ans, lors d'un colloque de l'Institut Français D'Études Stratégiques (IFDES), dont il était directeur depuis sa fondation en 1963. Durant cette dernière période de sa vie, il a élaboré une œuvre théorique et historique riche et variée qui a fait de lui un penseur militaire incontournable.
 
Pendant près de quarante ans, le général Beaufre parcourt tous les théâtres d'opérations où la France est présente. Il vit des heures dramatiques, connaît des succès et des échecs, de brèves victoires et l'amertume des renoncements, mais surtout il en analyse les raisons et en étudie les conséquences. Durant ces années, il ne se contente pas de subir les événements, mais en profite pour bâtir sa propre réflexion stratégique. Comme l'écrit Liddell Hart en 1963 dans sa préface à l'Introduction à la stratégie, «cette extraordinaire variété d'expériences fournit au profond penseur qu'est ce soldat une base exceptionnelle de réflexions pour étudier la conception et l'application de la stratégie à des situations et à des opérations réelles».
 
La construction de sa pensée:
 
 
 
Son premier ouvrage, le plus abouti, rassemble l'essentiel des enseignements qu'il a su tirer de son propre parcours militaire. Dans le contexte de l'après-guerre qui voit le développement de l'arme atomique, il est à la fois l'un des plus farouches défenseurs de l'indépendance nucléaire française et l'un des fondateurs des théories relatives à la guerre révolutionnaire.
 
Relevons ici que sa brillante carrière est marquée par de profondes déceptions: après la débâcle de 1940, l'officier général est confronté à la prépondérance américaine au sein de l'OTAN et aux hésitations politiques en Afrique du Nord.
 
Dans son ouvrage, «Le Drame de 1940», il qualifie cette défaite de «drame le plus important du vingtième siècle». Pour lui, si les causes visibles de cette déroute semblent militaires, avec, en particulier, une mauvaise utilisation des blindés, il faut en rechercher les vraies raisons dans le contexte social et politique de la France d'avant-guerre, divisée et pacifiste.
 
De la même façon, il tire des enseignements de son expérience algérienne où, commandant d'une zone opérationnelle, il rencontre des difficultés pour accomplir au mieux sa mission par méconnaissance initiale de la nature du conflit. Dans son «Introduction à la stratégie», il montre sa volonté d'élargir le champ de bataille au-delà du seul domaine militaire et d'y inclure la société civile dans son ensemble. Une stratégie doit désormais être totale et réunir dans une conception d'ensemble les actions psychologiques, diplomatiques, financières et militaires. Dans «La guerre révolutionnaire - les nouvelles formes de la guerre», écrit en 1972, il montre que cette forme de guerre, bien que n'étant qu'un cas particulier de la stratégie indirecte, comprend une dimension psychologique essentielle. Son livre, aussi juste et bien écrit soit-il, est pourtant peu connu en comparaison de sa trilogie sur la stratégie.
 
Même si la liste est loin d'être exhaustive, un dernier évènement marque durablement le général Beaufre, l'expédition de Suez en 1956. Il écrit dans son «Introduction à la stratégie»: «Suez, victoire tactique, débouche sur un épouvantable échec politique, faute d'avoir eu la plus petite notion des conditions stratégiques nécessaires au succès d'une semblable entreprise». Ce fiasco politique et diplomatique influence de manière capitale la pensée stratégique de ce chef victorieux sur le terrain mais contraint de faire rembarquer ses troupes. Il n'a désormais de cesse de prôner l'indépendance stratégique de la France et la montée en puissance de l'arme atomique française lui en donne l'occasion.
 
Jusqu'en 1940, la pensée militaire française est d'une richesse remarquable, mais la défaite du mois de juin y met un terme brutal. Avec la Seconde guerre mondiale, puis les défaites d'Indochine et d'Algérie, cette pensée connaît une période de léthargie. À partir du début des années 60, le défi d'une force nucléaire nationale rend possible un renouveau de la réflexion stratégique française. Il n'est plus question ici de pensée militaire, mais bien de pensée stratégique et les élites civiles, comme Raymond Aron, se mêlent désormais au débat.
 
La Bombe et la politique gaullienne sont au centre de leurs préoccupations. Cette «centralité» des débats permet une émulation entre les différents théoriciens (Beaufre, Poirier, Gallois, Ailleret) dont les thèses se rejoignent ou s'affrontent. Cette confrontation des idées aboutit à la mise en place d'une doctrine française cohérente et originale. Le général Beaufre se distingue néanmoins de ses contemporains par la portée de ses écrits. Ses trois ouvrages majeurs, «Introduction à la stratégie», «Dissuasion et stratégie» et «Stratégie de l'action» ont tous été traduits et étudiés aux États-Unis. Pour lui, «le raisonnement stratégique doit combiner les données psychologiques et les données matérielles par une démarche d'esprit abstraite et rationnelle». En ce sens, il est héritier de Guibert et du rationalisme français. Saréflexion est intégrale et capable d'abstraction.
 
Raymond Aron, auteur du livre «Le grand débat» en 1963, dispose de tribunes prestigieuses avec la Sorbonne, Sciences-Po et Le Figaro. L'absence d'institution de recherche ne permet pas cependant, faute d'informations suffisantes, de saisir l'ampleur de cette révolution nucléaire. L'idée naît alors d'associer l'Université à la recherche stratégique, les militaires n'étant plus les seuls à s'interroger dans ce domaine. Le général Beaufre doit y représenter l'institution militaire et Raymond Aron, professeur en Sorbonne, l'Université. Malheureusement, pour des questions de personnes, ce dernier quitte l'aventure et l'Institut Français D'Études Stratégiquesest créé en 1963 sous la seule direction du général Beaufre. En 1964, une revue, Stratégie, en constitue le support de diffusion privilégié. Elle contribue à promouvoir la pensée du général Beaufre, centrée sur le concept de stratégie totale, mais son audience reste modeste. Bien que soutenue par le ministère de la Défense, cette première tentative d'institutionnalisation de la recherche stratégique ne survit pas à la mort de son directeur et disparaît en 1975, tout comme la revue Stratégie l'année suivante.
 
La stratégie selon le général Beaufre:
 
Dans son «Introduction à la stratégie», le général Beaufre présente la stratégie comme un guide pratique visant à atteindre les objectifs fixés par la politique en utilisant au mieux les moyens disponibles. En quatre chapitres, il nous livre «le traité de stratégie le plus complet, le plus soigneusement formulé et mis à jour qui ait été publié au cours de cette génération» selon le capitaine Liddell Hart. Sa vision d'ensemble montre que dans la stratégie militaire classique, la stratégie atomique ou la stratégie indirecte, la part du hasard reste importante: «la stratégie reste un art et non une science».
 
S'inspirant des définitions de Clausewitz, le général Beaufre parle de «l'art de la dialectique des forces ou encore plus exactement l'art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit». C'est, selon lui, une méthode de pensée et non pas une doctrine unique. Dans cette dialectique des volontés, la décision recherchée est un évènement d'ordre psychologique. Celle-ci est alors obtenue par la désintégration morale de l'adversaire, qui accepte finalement les conditions qu'on veut lui imposer. Pour cela, la stratégie dispose «d'une gamme de moyens matériels et moraux allant du bombardement nucléaire à la propagande ou au traité de commerce». L'art va consister à choisir et combiner l'action de ces moyens pour obtenir un effet moral décisif. Prenant en compte les réactions adverses, «la manœuvre stratégique, visant à conserver la liberté d'action, doit alors être contre-aléatoire». En découlent cinq modèles de plans stratégiques, selon les moyens des deux adversaires et l'importance de l'enjeu: «Le raisonnement stratégique doit combiner les données psychologiques et les données matérielles par une démarche d'esprit abstraite et rationnelle».
 
Pour Beaufre, il existe une pyramide de stratégies au sommet de laquelle se trouve la stratégie totale (du ressort du politique). Elle se décline en stratégies générales (politique, économique, diplomatique et militaire), qui à leur tour donnent naissance à des stratégies opérationnelles (située à la charnière entre la conception et l'exécution). Beaufre considère que «la lutte des volontés se ramène donc à une lutte pour la liberté d'action, chacun cherchant à la conserver et à en priver l'adversaire». Rejoignant Foch, il estime que la liberté d'action et l'économie des forces sont les deux principes fondamentaux de toute stratégie. Enfin, il énumère les éléments de la décision stratégique, à savoir le facteur manœuvre, les doctrines de manœuvre, les modes de la stratégie (directe et indirecte) et le facteur variabilité des moyens et du milieu (importance de prévoir et d'être renseigné).
 
Dans le domaine de la stratégie militaire classique, le général Beaufre insiste sur la nécessité de comprendre les transformations de la guerre et les possibilités opérationnelles qui en résultent. Appréhender l'influence de ces facteurs nouveaux est donc pour lui «la clé principale de la stratégie militaire».
 
Décrivant ensuite la stratégie de la bataille, dont les mécanismes sont simples, l'auteur affirme que l'élément psychologique y joue un rôle primordial, en particulier dans les opérations terrestres. Dans la stratégie maritime ou aérienne, en revanche, le facteur matériel prend le dessus, «parce qu'on ne peut abandonner ni son bateau, ni son avion».
 
Abordant ensuite la stratégie des opérations terrestres, André Beaufre note qu'elle a subi une évolution très importante du fait des progrès réalisés dans les domaines de l'équipement et de l'armement des troupes. Cette évolution des matériels, associée à la mobilité et au volume des forces employées ainsi qu'au terrain et à l'étendue du théâtre, contribue encore davantage à la diversification des opérations. Dans ce contexte, le commandement militaire doit déterminer la manœuvre appropriée qui permettra d'atteindre les objectifs qui lui ont été assignés par la politique, en prenant en compte les forces ennemies, les moyens amis et surtout le terrain.
 
Pour Beaufre, «l'attitude stratégique étant définie, il reste à mener à bien l'exécution du plan». Confrontée au plan adverse, il en résulte une opposition dialectique où chaque belligérant cherche à imposer sa volonté. L'art militaire reste difficile et marqué par une grande variabilité: «La clé du raisonnement doit donc être recherchée dans les transformations de la stratégie opérationnelle».
 
La troisième partied'«Introduction à la stratégie» est centrée sur la stratégie atomique. L'arme nucléaire, alliant puissance et grande portée, a bouleversé toutes les données. Pour se protéger de cette nouvelle menace, quatre types de protection sont possibles. L'interception des armes atomiques et la protection physique contre les effets des explosions sont des moyens défensifs, alors que la destruction préventive est un moyen offensif direct. Ces trois méthodes ne sont cependant pas satisfaisantes. Seule la menace de représailles, moyen offensif indirect, constitue une protection efficace: c'est la stratégie de dissuasion.
 
L'auteur affirme alors que cette stratégie repose sur un facteur matériel concret, une force de frappe conséquente, et sur deux degrés de persuasion que sont la crédibilité et l'irrationalité. Pour le général Beaufre, «c'est en fin de compte l'incertitude qui constitue le facteur essentiel de la dissuasion». Mais cette dissuasion est rarement absolue, d'où l'existence d'une marge de non dissuasion, et donc d'un certain degré de liberté d'action.
 
En s'appuyant sur l'analyse de quinze années d'affrontements américano-soviétiques, l'auteur estime que la stratégie atomique, balayant les concepts hérités du XIXème siècle, se situe sur le plan de la guerre totale (psychologique, financière, économique, etc...). C'est une stratégie nouvelle qui incorpore le progrès scientifique et industriel. L'essentiel se joue ensuite en temps de paix où la stratégie de dissuasion prend logiquement une place de plus en plus importante, réduisant le champ de liberté d'action de la force et amenant ainsi les puissances à résoudre leurs conflits par des actions marginales. Malgré tout, la guerre reste toujours possible, ce qui fait dire à l'auteur que «la grande guerre et la vraie paix seront mortes ensemble».
 
Dans le dernier chapitrede son livre, le général Beaufre aborde la notion de stratégie indirecte. Celle-ci permet d'obtenir la victoire par des moyens autres que les seuls moyens militaires. Là encore, la clé est la liberté d'action et l'élément psychologique est primordial. «Au lieu d'un affrontement direct, on fait appel à un jeu plus subtil destiné à compenser l'infériorité où l'on se trouve». La stratégie indirecte devient alors «l'art de savoir exploiter au mieux la marge étroite de liberté d'action échappant à la dissuasion par les armes atomiques et d'y remporter des succès décisifs».
 
Le général Beaufre propose enfin des parades pour lutter contre les différentes formes de la stratégie indirecte. Une contre-manœuvre extérieure consistera à réaliser le plus possible de dissuasions complémentaires de la dissuasion nucléaire globale, alors qu'une contre-manœuvre intérieure agira sur le lieu-même des agressions. Pour Beaufre, s'agissant de stratégie indirecte, «ses aspects modernes et sa grande vogue tiennent à ce qu'aujourd'hui la grande guerre est devenue raisonnablement impraticable. Son rôle est donc en réalité complémentaire de celui de la stratégie nucléaire directe».
 
À travers ses livres et ses conférences, le général Beaufre s'affirme comme l'un des plus grands penseurs modernes. Théoricien de la dissuasion nucléaire, mais aussi, et c'est moins connu, de la guerre révolutionnaire, il séduit toujours par son esprit synthétique et la clarté de son exposé. Ses écrits n'ont rien perdu de leur actualité, car il a placé sa réflexion d'ensemble au niveau de l'abstraction. Différente de celle des Américains, elle suit une tradition plus classique et conçoit la stratégie comme «essentiellement synthétique». Au centre de son «Introduction à la stratégie», il y a un appel à une définition plus globale du champ de la stratégie contemporaine. Insistant sur le rôle central de la liberté d'action et dépassant les seuls aspects militaires, il élabore le concept de stratégie totale.
 
André Beaufre a inscrit son œuvre au moment d'un ressaisissement de la pensée stratégique française, rendu nécessaire par l'apparition d'une force nucléaire nationale. Paradoxalement ce qui permet ce renouveau le condamne également dans une certaine mesure, car toutes les réflexions se concentraient alors autour d'un unique objet stratégique: «la» Bombe. Le général Poirier relaye alors la pensée du général Beaufre, en remplaçant le concept de stratégie totale par celui de stratégie intégrale, plus opératoire car dépassant l'état de guerre. Si des divergences existent dans l'œuvre des deux hommes, Lucien Poirier, comme Beaufre, s'inscrit dans la recherche de la rationalité et dans l'abstraction du discours. Avec de tels auteurs, la pensée militaire française conserve toute sa place dans le débat théorique au cours de la deuxième moitié du XXème siècle.
 
 
 
 
 
Pour approfondir la pensée du général Beaufre :
- Introduction à la stratégie, Armand Colin, 1963.
- Dissuasion et stratégie, Armand Colin, 1964.
- Le Drame de 1940, Plon, 1965.
- Stratégie de l'action,Armand Colin, 1966.
- L'O.T.A.N. et l'Europe, Calmann-Lévy, 1966.
- La revanche de 1945, Plon, 1966.
- L'expédition de Suez, Grasset, 1967.
- Mémoires 1920-1940-1945, Presses de la Cité, 1969.
- L'enjeu du désordre, Grasset, 1969.
- La guerre révolutionnaire, Fayard, 1972.
- La Nature de l'histoire, Plon, 1974.
- Crises et guerres, Presses de la Cité, 1974.
 
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