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Histoire et Stratégies

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Antoine- Henri JOMINI, esquisse biographique et bibliographique

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Par le Lieutenant ANTOINE ROUSSEL

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Appartenant à une famille de notables vaudois, Jomini naît le 6 mars 1779 à Payerne. Sa vie couvre trois périodes distinctes qui s’articulent autour de deux épisodes-clés. Après des débuts parisiens dans le négoce et la banque, puis une courte carrière au sein de la Légion helvétique (1800-1801) en tant que chef du secrétariat de la Guerre, sa rencontre avec Ney a un impact déterminant. Impressionné par la lecture du manuscrit de son «Traité de grande tactique»,ce dernier avance les fonds nécessaires à l’édition et attache Jomini à l’état-major du VIème corps d’armée avec rang d’adjudant-commandant (colonel) le 27 décembre 1804. L’expérience des guerres napoléoniennes apporte de la «matière» à sa réflexion, permettant ainsi à l’autodidacte inconnu de se muer en écrivain militaire à la réputation internationale.

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Aux côtés de Ney puis au grand quartier général, Jomini participe aux campagnes d'Allemagne (1805), de Prusse (1806), de Pologne (1807) et d'Espagne (1808-1809). Ses états de service lui valent d'être créé baron de l'Empire (1807) et promu général de brigade (1811). Gouverneur de Vilnius puis de Smolensk pendant la campagne de Russie, il organise la principale ligne de communication de la Grande Armée et prépare sa retraite. La dégradation de ses rapports avec Ney, ses démêlés avec Berthier, le conduisent dès 1810 à solliciter un poste dans l'armée russe. Le 4 juin 1813, profitant de l'armistice de Pleiswitz, Jomini franchit la ligne de démarcation et rejoint l'état-major du tsar. Soucieux de légitimer cette «défection», l'écrivain suisse a mis en œuvre une véritable hagiographie par le biais de son disciple et biographe Ferdinand Lecomte. Celui-ci a contribué à ancrer le mythe du «devin de l'empereur» en présentant un Jomini, véritable double spirituel de Napoléon. Cette tendance n'a été corrigée que récemment par les travaux d'Ami-Jacques Rapin et de Jean-Jacques Langendorf.
 
Général en chef et aide de camp de trois tsars, Jomini, de son propre aveu, ne parviendra jamais à pénétrer tout à fait les arcanes de la cour russe. Aussi convient-il de relativiser son influence. Peu écouté lors des congrès de Vienne et de Vérone, il est cantonné au rôle de conseiller militaire durant la campagne de Turquie et la guerre de Crimée. Chargé de réformer l'enseignement militaire, on lui confie également l'éducation militaire du futur Alexandre II. Créateur de l'Académie militaire de Saint-Pétersbourg, il ne peut appliquer son programme et la fonction de directeur lui échappe. Jomini se retire à Paris et s'éteint à Passy le 22 mars 1869.
 
La formalisation de la pensée jominienne:
 
Inspiré par Maurice de Saxe, Jomini a l'intuition qu'il peut déduire d'une approche scientifique des principes de l'art de la guerre irréfragables. La formalisation de sa pensée connaît trois étapes successives correspondant à trois «familles» d'ouvrages.
 
 
 
· D'abord au sein d'une démarche didactique, qui participe de l'histoire militaire comme valeur démonstrative avec le Traité précité, devenant «Traité des grandes opérations militaire», comptant cinq éditions s'échelonnant de 1805 à 1851, et «L'Histoire militaire et critique des guerres de la Révolution», primitivement intégrée au Traité, qui devient une œuvre à part entière dans l'édition de 1820-1824. Texte fondateur, le Traité repose sur l'observation des similitudes entre l'ordre oblique frédéricien et les premiers succès de Bonaparte en Italie. Primitivement, l'ouvrage se limite à une compilation des relations de la guerre de Sept ans de Lloyd et Tempelhof, qu'il expurge des détails jugés inutiles et augmente de ses propres observations. Jomini est convaincu qu'en «appliquant par la stratégie à tout l'échiquier d'une guerre ce même principe que Frédéric avait appliqué aux batailles, on aurait la clef de toute la science de la guerre». L'auteur suisse démontre que le choix des lignes d'opérations et la recherche de la destruction du potentiel militaire ennemi constituent la base de l'art de la guerre et en codifient les lois et les termes. L'«Histoire militaire et critique des guerres de la Révolution» enrichit sa réflexion d'une nouvelle dimension. Il considère les aspects politiques et diplomatiques du conflit par rapport à sa dimension opérative à travers l'analyse de la maîtrise des mers. Il se montre partisan d'un équilibre européen, maintenu au besoin par des guerres d'intervention et solidaire de la politique du congrès de Vienne. Dans ce sens, il condamne toute politique visant à la domination maritime. L'exemple de l'Angleterre démontre comment les affaires coloniales provoquent des conflits continentaux, dont est victime l'équilibre européen si cher à Jomini.
 
· Seconde étape, une démarche d'identification au stratège avec «La vie politique et militaire de Napoléon» et son complément «Le précis de la campagne de 1815», publiés respectivement en 1827 et 1839. Grâce au dialogue des morts, Jomini réalise ce que sa carrière ne lui a pas permis: une fusion entre le génie militaire de Napoléon et ses propres aptitudes analytiques. Sa technique narrative se radicalise par un «double récit» où le théoricien, exposant l'articulation des plans stratégiques, se substitue à leur initiateur; Jomini résout le problème didactique du Traité. Dès lors, l'écrivain se dégage des contraintes démonstratives du genre historique et s'épargne le travail de documentation. L'ouvrage démontre la maturité argumentative de Jomini, qui ne se contente plus de tirer l'art de la guerre des actions des grands capitaines, mais énonce ses principes en se substituant à celui qu'il considère comme le plus prestigieux.
 
· Dernière étape, au sein d'une axiomatique de la stratégie cumulant forme et contenu, avec l'«Introduction à l'étude des grandes combinaisons de la stratégie et de la tactique» (1829) et le «Tableau analytique des principales combinaisons de la guerre» (1830) finalisés par le «Précis de l'art de la guerre» dans son édition de 1855, seule œuvre de Jomini rééditée récemment. Destiné à introduire le Traité, en rassemblant l'ensemble de ses considérations théoriques, le Précis semble obéir à une volonté de retour à une stratégie plus prudente, évoluant vers une conception plus territoriale dominée par un souci de l'équilibre. La stratégie y est abordée avec un ensemble de définitions et d'«articles» conçus en termes d'espaces à travers une sémantique claire des opérations.
 
Une œuvre évolutive aux multiples ramifications et éditions, comme autant de poupées gigognes qui, au-delà de l'objectif didactique primaire, s'explique par des rapports orageux avec ses éditeurs, imprimeurs et collaborateurs mais, surtout, répond aux besoins de sa carrière. Ce souci est manifeste depuis le sauf-conduit pour pénétrer le cénacle de l'armée impériale jusqu'à la justification d'une autorité théorique qu'il n'a pu conquérir sur le terrain, face à des détracteurs comme Weiss, Rühle von Lilienstern ou Sarrazin, qui le considèrent comme un stratège en chambre. Nous comprenons alors que les frustrations d'un soldat privé de vrai commandement et l'imperfection de sa méthode convergent vers la rédaction d'une œuvre dogmatique. Jomini place ses dernières ambitions dans le Précis, avec la conscience de léguer à la postérité son dernier mot en matière de stratégie.
 
Le «Credo» jominien:
 
En 1810, Jomini amende le Traité du «Résumé des principes généraux de l'art de la guerre». Rédigé en 1806, ce texte répond à une critique de Bertrand constatant l'absence de conclusion à l'ouvrage. Première vraie synthèse de la pensée jominienne, le texte débute par le «credo» de l'auteur, pierre angulaire de sa pensée stratégique:
 
 
 
•«Le principe fondamental, par l'application duquel toutes les combinaisons sont bonnes, et sans lequel elles sont toutes vicieuses, consiste à opérer, avec la plus grande masse de ses forces, un effort combiné sur le point décisif. On comprendra bien qu'un général habile, avec 60.000 hommes, peut battre 100 000 s'il parvient à mettre 50.000 hommes en action sur une seule partie de la ligne ennemie [...]».
 
Ce principe fondamental posé, Jomini expose ses conditions d'applications sur un théâtre d'opérations. Le texte est divisé en dix maximes qui, du global au détail, expliquent les implications opérationnelles du précédent principe, chacune renvoyant aux chapitres du Traité illustrant celle-ci :
 
 
 
«[...] Les moyens d'appliquer cette grande maxime ne sont pas très nombreux ; il suffit de lire les opérations de Napoléon et de Frédéric pour s'en faire une idée exacte. Je vais essayer de les indiquer tous.
 
 
 
o Le premier moyen est de prendre l'initiative des mouvements. [...]
 
 
 
o Le second moyen est de diriger ses mouvements sur la partie faible la plus importante. Le choix de cette partie dépend de la position de l'ennemi. [...] En exécutant, par la stratégie, un mouvement général sur l'extrémité de la ligne d'opération de l'ennemi, non seulement on met en action une masse sur une partie faible, mais l'on peut, de cette extrémité, gagner facilement les derrières et les communications, soit avec la base, soit avec les lignes secondaires.
 
 
 
o Le résultat des vérités précédentes prouve que, s'il faut attaquer de préférence l'extrémité d'une ligne, il faut se garder d'attaquer les deux extrémités en même temps, à moins que l'on ait des forces très supérieures. [...]
 
 
 
o Pour pouvoir opérer un effort combiné d'une grande masse sur un seul point, il importe donc de tenir ses forces rassemblées sur un espace à peu près carré, afin qu'elles soient plus disponibles. Les grands fronts sont aussi contraires aux bons principes que les lignes morcelées, les grands détachements et les divisions isolées hors d'état de se soutenir.
 
 
 
o Les ordres de bataille, ou les dispositions les plus convenables pour conduire les troupes au combat, doivent donc avoir pour but de leur procurer en même temps mobilité et solidité. [...]
 
 
 
o Un des moyens les plus efficaces pour appliquer le principe général que nous avons indiqué, est celui de faire commettre à l'ennemi des fautes contraires à ce principe. On peut, avec quelques petits corps de troupes légères, lui donner des inquiétudes sur plusieurs points importants de ses communications. [...]
 
 
 
o Il est important, lorsqu'on prend l'initiative d'un mouvement décisif, de ne rien négliger pour être instruit des positions de l'ennemi et des mouvements qu'il pourrait faire: l'espionnage est un moyen utile, à la perfection duquel on ne saurait donner trop de soins; mais ce qui est plus essentiel encore, c'est de se faire bien éclairer par des partisans. [...]
 
 
 
o Il ne suffit pas, pour bien opérer à la guerre, de porter habilement ses masses sur les points les plus importants: il faut savoir les y engager. Lorsqu'on est établi sur ces points, et qu'on y reste dans l'inaction, le principe est oublié. [...]
 
 
 
o Si l'art de la guerre consiste à concentrer un effort supérieur d'une masse contre des parties faibles, il est incontestablement nécessaire de pousser vivement une armée battue. [...]
 
o Pour rendre décisif ce choc supérieur d'une masse, il faut que le général ne donne pas moins de soins au moral de son armée. [...]»
 
•Le concept de ligne d'opération démontre que la pensée jominienne intègre le domaine de l'engagement sur le champ de bataille à celui de la manœuvre stratégique décisive. C'est le concept central de son système, désignant l'espace optimal reliant la base d'opérations d'une armée à son «point objectif», but de la campagne. Ensuite, la complémentarité, la cohérence des «moyens» exposés, dénotent une axiomatique où les opérations les plus élémentaires sont inférées d'une prémisse. Suivant la même logique, Jomini propose d'adapter la terminologie de la stratégie à ses théories: ainsi, autour du paradigme jominien de la position centrale, rayonneraient les définitions des principes fondamentaux de la stratégie. Dès lors, l'art de la guerre se diviserait en trois branches, lesquelles correspondraient à autant de niveaux d'opérations et de décisions :
 
«[...] On voit, par cet exposé rapide, que la science de la guerre se compose de trois combinaisons générales, dont chacune n'offre qu'un petit nombre de subdivisions ou de chances d'exécution. Les opérations qui seraient parfaites sont celles qui présenteraient l'application de ces trois combinaisons, parce que ce serait l'application permanente du principe général indiqué plus haut. La première de ces combinaisons est l'art d'embrasser les lignes d'opérations de la manière la plus avantageuse. [...] C'est ce qu'on nomme communément et improprement un plan de campagne. Je ne vois pas en effet ce que l'on entend par cette dénomination ; car il est impossible de faire un plan général pour toute une campagne, dont le premier mouvement peut renverser tout l'échafaudage, et dans lequel il serait impossible de prévoir au-delà du second mouvement. La deuxième branche est l'art de porter ses masses le plus rapidement possible sur le point décisif de la ligne d'opérations primitive, ou de la ligne accidentelle. C'est ce qu'on entend vulgairement par stratégie : la stratégie n'est que le moyen d'exécution de cette seconde combinaison. La troisième branche est l'art de bien combiner l'emploi simultané de sa plus grande masse sur le point le plus important d'un champ de bataille. C'est proprement l'art des combats, que plusieurs auteurs ont appelé ordre de bataille, et que d'autres ont présenté sous le nom de tactique. [...]»
 
Jomini considérait non seulement le Résumé comme une synthèse aboutie du Traité, aux qualités intrinsèques intactes, mais également comme la réponse à son objectif pédagogique. Il avait lié dans un principe unique les combinaisons de la guerre au sein d'un énoncé simple et didactique. Le paradigme jominien était créé, il ne demandait qu'à évoluer dans une nouvelle phase de réflexion, et à passer de la forme primitive du Résumé à celle achevée du Précis.
 
Jomini demeure le grand interprète de la mutation opérée dans l'art de la guerre entre 1756 et 1815. Son œuvre demeure profondément empreinte de son expérience militaire, elle offre une vision issue d'un service d'état-major et, malgré la finesse de ses observations politiques, Jomini donne l'impression qu'il retire le problème de la guerre de son contexte politique et social. Par son approche scientifique de l'art de la guerre, en mettant l'accent sur les règles de prise de décision et les résultats opérationnels, Jomini a finalement réduit la stratégie à un art opératif.
 
 
 
Bibliographie :
 
- Olivier Pavillon, «Le général Antoine-Henri Jomini 1779-1869, contribution à sa biographie», Lausanne, Bibliothèque Historique Vaudoise, 1969.
 
 
 
- John Alger, “Antoine-Henri Jomini, A bibliographical survey”, New-York, United States Academy West Point, 1975.
 
- Antoine-Henri Jomini, «Le précis de l'art de la guerre», Paris, éditions Champ Libre, 1977.
 
- Lucien Poirier, «Les voix de la stratégie. Généalogie de la stratégie militaire Guibert, Jomini», Paris, Fayard, 1985.
 
- Bruno Colson, «La culture stratégique américaine, l'influence de Jomini», Économica Bibliothèque stratégique, 1993.
 
- Ami-Jacques Rapin, «Jomini et la stratégie, une approche historique de l'œuvre», Lausanne, Payot, 2002.
 
- Jean-Jacques Langendorf, «Faire la guerre : Antoine-Henri Jomini, I-Chronique, situation», Genève, Georg, 2002.
 
- Jean-Jacques Langendorf, «Faire la guerre: Antoine-Henri Jomini, II-Le penseur politique», l'historien, le stratégiste, Genève, Georg, 2004.
 
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