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Tactique générale

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Après le succès du redéploiement des forces combattantes d’Afghanistan, la France doit-elle reproduire la même manoeuvre de désengagement pour s’assurer la réussite au Mali ?

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Par le commandant Gwénaël LOQUET

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Selon le magazine américain TIME1, les forces armées américaines déployées en Afghanistan ont entamé la manoeuvre la plus difficile de leur mandat : le désengagement.

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Au-delà des forces américaines, qui représentent la très grande majorité des troupes encore déployées, le retrait va concerner l'ensemble des forces de l'OTAN. Il doit être achevé avant la fin de la mission de la FIAS2, le 31 décembre 2014. La France, 5ème pays contributeur en volume de personnel engagé dans le conflit afghan, a d'ores et déjà procédé au redéploiement de ses unités combattantes.

Conduit sur une période très courte, avec un temps de préparation réduit, le désengagement des forces françaises est une manoeuvre réussie, qui s'est achevée avant le 31 décembre 2012 conformément aux voeux du Président de la République. Son exploitation dans le cadre du retour d'expérience est riche d'enseignements tant pour les pays alliés en Afghanistan que pour les unités déployées dans le cadre de l'opération SERVAL. Le désengagement du Mali restera cependant une mission particulière qui pourra exploiter les facteurs de succès de la mission afghane sans chercher à les recopier.

Après l'analyse des contraintes qui pèsent sur la réussite du désengagement d'une force militaire et celle du cas particulier du retrait afghan, la mise en évidence des spécificités du cas malien permettra de comprendre pourquoi l'armée française ne doit pas, malgré les similitudes, chercher à reproduire le même schéma sur les deux théâtres.

1 / généralités sur les opérations de désengagement
Le désengagement d'une force est une phase importante des opérations militaires. Le général (GB) Sir Rupert SMITH3estime même que la récupération des troupes doit être envisagée dès la phase de mise en oeuvre d'une force au niveau stratégique. Selon lui, la décision du retrait, qui relève du politique, fait partie intégrante du succès de la mission. Le théâtre afghan a déjà montré l'importance et les difficultés d'un retrait en bon ordre. En 1842, 4500 soldats britanniques et 12000 auxiliaires sont tués ou faits prisonniers dans les gorges de Kaboul, pendant la phase de désengagement. En 1989, les troupes soviétiques ont subi de lourdes pertes au moment de leur retrait. L'incapacité des Anglais et des américains à se retirer d'Irak, dès 2003, sous peine de conséquences dramatiques pour le pays a atténué la portée de la victoire militaire sur le terrain. La France, en retirant ses troupes de manière quasi autonome, dans des délais contraints et en assurant une transition réussie de sa zone de responsabilité aux autorités civiles et militaires afghanes a donc réussi une mission difficile dont l'issue n'était pas garantie au départ.
 
Trois pressions principales permettent de définir les conditions dans lesquelles se déroulent un désengagement. La pression ennemie, tout d'abord, qui caractérise le niveau de risque. Elle peut être nulle si l'ennemi a quitté la zone. Elle était très forte en Afghanistan, car les groupes insurgés, toujours présents et actifs, cherchaient, en plus, à transformer le retrait en déroute, voire à essayer de le faire passer pour une fuite aux yeux des médias et de la population locale. Il faut ensuite prendre en compte la pression logistique. Il s'agit d'évaluer la quantité de personnels et de matériels à rapatrier, les moyens de désengagement (vecteurs), les élongations entre le lieu de stationnement et le lieu de redéploiement, les délais nécessaires pour les acheminements puis de les mettre en relation entre eux, afin de préciser le rythme et les conditions générales de la manoeuvre.
 
Enfin, le désengagement est soumis à la pression politique qui dépend notamment du niveau de résilience de la société, de l'état de l'opinion publique ou de considérations strictement politiques. Cette pression a été très importante dans le cas du désengagement d'Afghanistan. Le président Sarkozy en janvier 2012, sous l'effet des pertes humaines et le président Hollande au lendemain de son élection, pour des motifs électoraux, ont chacun modifié la pression politique en imposant de réduire la durée de la manoeuvre de désengagement à 6 mois au lieu des 2 ans initialement prévus. Cette pression a également influé sur les conditions de manoeuvre en imposant une sécurité maximale pour éviter toute perte humaine supplémentaire. Le redéploiement des FOB et COP4 de KAPISA et SUROBI a donc été conduit comme une manoeuvre tactique à vocation logistique.

Quand elles agissent au sein d'une coalition, les forces militaires ne peuvent, en outre, pas être désengagées de manière strictement unilatérale. Au niveau politique, le retrait de troupes est une décision souveraine, mais elle reste soumise à l'aval des autres pays engagés. Ainsi, bien qu'il ait manifesté sa volonté de retrait très tôt, le président François HOLLANDE a dû attendre le sommet de l'OTAN à CHICAGO au mois de mai 2012 pour le confirmer. Sur le terrain, le retrait « implique [...] d'avoir achevé la mission et donc, soit d'être parvenu à une conclusion heureuse, soit de passer la main à une force de relève »5. Dans le cas afghan, l'armée française a dû respecter le plan de campagne de l'ISAF, qui prévoyait dès le début de l'année 2012 de réduire le nombre et le volume des bases sur l'ensemble du théâtre à l'issue du processus de transition. A ce sujet, le général (US) ALLEN, COM ISAF, déclarait le 22 juillet 2012, lors du COMISAF standup6 « le redéploiement est une nécessité opérative et non pas logistique, qui doit se dérouler dans le cadre de la campagne». La France a alors fait le pari de faire correspondre la fin de la transition avec la fin du désengagement. Elle a mené ces deux missions de manière concomitante, ce qui n'avait jamais été fait jusqu'alors.

2 / le désengagement Afghan
La manoeuvre globale de redéploiement des unités d'Afghanistan est unanimement reconnue comme une réussite. L'armée française a su conduire une manoeuvre efficace, en atteignant l'effet final recherché fixé à la TFLF67. Cette manoeuvre a été conduite en deux phases. La phase tactique, achevée le 25 novembre 2012, a d'abord consisté à regrouper les matériels vers KABOUL. La phase stratégique, toujours en cours, permet le rapatriement du personnel et des matériels vers la métropole8. La réduction du délai de désengagement a eu des conséquences lourdes sur le rythme de la manoeuvre, mais également sur le terrain. Au moment de son annonce, la transition des provinces de KAPISA et SUROBI aux autorités locales n'était pas aboutie et la situation sécuritaire restait tendue9. Pourtant, la mission de la TFLF n'a jamais été réduite au seul désengagement des hommes et des matériels. Au contraire, il s'agissait tout en redéployant les éléments français à KABOUL, d'accompagner le processus de transition avec la 3ème brigade de l'ANA10et de soutenir les efforts du GIROA11 dans les domaines du développement et de la bonne gouvernance. Alors qu'il s'agissait de la plus grosse manoeuvre logistique depuis la guerre du Golfe12, le désengagement français a été opéré en parallèle de nombreuses autres missions sur le terrain, sans renforcements d'effectifs. Dans son compte-rendu de fin de mission (CRFM), l'état-major de la TFLF 6 écrit que « la gageure était de planifier et concevoir le désengagement tout en maintenant un rythme soutenu d'opérations ».

Pourtant, de l'avis du commandant de la TFLF6, la décision présidentielle a eu des conséquences plus lourdes pour la mission d'instruction que pour la mission de désengagement. Elle a nécessité de mettre une pression plus forte sur les ANSF13 afin de remplir cet objectif. Elle a également imposé de réduire la phase de coopération au profit du conseil puis, durant le dernier mois de présence, de laisser faire les afghans seuls en mettant en pratique la notion de battlespaceintegrator (BSI). Les ANSF ont joué un rôle important pour la réussite de la mission de désengagement en participant activement aux opérations de sécurisation des axes utilisés par les convois logistiques (l'ANA pouvait fournir jusqu'à 2/3 des effectifs déployés lors des opérations CONDOR et PHOENIX CIRCLE). La 3ème brigade de l'ANA a également montré sa capacité à préparer et conduire des manoeuvres interarmes de manière autonome contre l'insurrection, comme par exemple les opérations SARBOZ. Compte tenu de l'importance de l'instruction des ANSF, comme enjeu de stabilisation du pays, l'armée française a d'ailleurs maintenu du personnel au sein du dispositif Epidote. C'est l'une des 3 missions que la France s'est engagée à maintenir après le retrait des forces combattantes.

Finalement, l'armée française peut être légitimement fière de son action car elle a permis de désengager la force sans aucune perte en personnel et matériel. Les opérations de redéploiement ont été conduites pendant la fightingseason14et au contact des groupes terroristes toujours présents. L'évacuation des matériels était à la charge des unités du bataillon logistique aux ordres de l'ASIA du théâtre. La sécurité des convois et le chargement des containers étaient de la responsabilité de l'état-major de la TFLF. Chaque mission de transport logistique était une opération et les unités ont été très fortement sollicitées. A titre d'exemple, l'évacuation de la FOB15 NIJRAB (498 conteneurs évacués) nécessitait la mise en oeuvre de plans d'opérations tactiques validés par le commandant de la TFLF qui consistaient en la mise en place d'un tunnel sécurisé à l'intérieur duquel circulaient les convois. Au-delà du redéploiement tactique des FOB jusqu'à KABOUL, la manoeuvre globale de désengagement a mobilisé des moyens des 3 armées, de la gendarmerie et de nombreux services du ministère de la Défense. Pilotée par le CPCO et mise en oeuvre sur le théâtre par l'ASIA, cette manoeuvre nouvelle, conduite quasiment en autonomie, a suscité l'attention de nos alliés qui conduiront prochainement des opérations similaires.

« Le désengagement est une opération à part entière qui nécessite avant tout de conserver la liberté d'action sur le terrain »16. Pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, l'armée française a conduit en Afghanistan un désengagement logistique massif sous la menace de l'ennemi. Plus de 40 opérations ont été conduites pour assurer la sécurité des 38 convois qui ont permis le transfert de 1179 EVP17 et 400 véhicules blindés. A chaque fois, 600 à 800 soldats français et afghans étaient déployés sur une période pouvant aller jusqu'à 72 heures. Au bilan, alors que les premiers convois ont été l'objet d'actions de harcèlement de la part de l'insurrection, le désengagement français s'est déroulé sans incident majeur.


3/ Quels enseignements pour le Mali ?

Malgré son bilan positif, sa proximité temporelle et la similitude des volumes de personnels et de matériels à désengager, il semble que la manoeuvre de désengagement afghane ne puisse être reproduite au Mali. Les pressions ne sont pas les mêmes. La pression politique est plus faible bien que les autorités françaises ont dès le début manifesté leur volonté de conduire une opération limitée dans la durée. La pression ennemie est différente. Les GAD18ont été fortement réduits et la population locale est beaucoup plus favorable à l'action française que dans le cas afghan. Surtout, si les volumes de personnel et de matériels roulants sont globalement équivalents, la pression logistique ne peut être comparée. La quantité de matériels périphériques est beaucoup moins importante et les unités sont installées dans des conditions beaucoup plus rustiques qu'en Afghanistan. Le volume global à transporter est donc plus faible. Les élongations, en revanche, sont beaucoup plus importantes. Les distances ne permettront pas la mise en place de tunnel de sécurité fixe. En revanche, bien que le Mali soit comme l'Afghanistan, un pays enclavé, la contrainte du choix limité des voies stratégiques de désengagement sera moindre, d'une part parce qu'une partie du matériel devrait rester sur le continent africain (cas du matériel fournis par les forces prépositionnées), d'autre part car les relations avec les pays frontaliers du Mali sont plus aisées.

Par ailleurs, la manoeuvre afghane ne peut pas être copiée car les conditions globales de soutien sont différentes. Pour le désengagement afghan, la France a pu bénéficier du soutien des forces américaines, en mesure d'apporter un appui immédiat pour la gestion des incidents. Cela incluait notamment la fourniture des moyens aériens (avions, hélicoptères, drones) disponibles en grand nombre, de manière continue et immédiate. Les forces françaises étaient assurées d'une capacité de réaction rapide en tous lieux, en tout temps et sur très courts préavis. Sur le théâtre malien, c'est la France qui est l'état leader. Or ses moyens sont sans commune mesure avec les moyens américains. Bien qu'elle soit en situation de surprojection de ses hélicoptères, la France n'a déployé qu'une vingtaine de ces aéronefs. Le manque de drones, admis par le ministre de la Défense, va également se faire cruellement sentir. Enfin, malgré les élongations gigantesques, les forces ne pourront pas compter sur des moyens de transport aéronautiques inexistants (cas des vecteurs stratégiques), pas assez nombreux et d'une fiabilité relative en raison de leur ancienneté. Pire, alors qu'elle aura du mal à conduire la mission de désengagement en autonomie, la France pourrait en plus être sollicitée par d'autres pays contributeurs et encore moins bien équipés qu'elle.

Enfin, au Mali, l'armée française ne sera pas en mesure d'assurer la transition aux autorités locales dans les mêmes conditions qu'en Afghanistan. Le Président Hollande, au cours de son interview télévisée le 28 mars 2013 déclarait : « Nous avons atteint nos objectifs. [...] A la fin du mois d'avril nous nous retirerons [...] A la fin de l'année, un millier de français seulement seront présents. » Il faut cependant reconnaitre, qu'à ce jour, l'armée malienne n'est pas prête à prendre la relève. La mission européenne EUTM19 n'a commencé la formation du 1er groupe de 570 soldats que le 02 avril. Certains analystes pensent que « sauf reddition en masse des djihadistes, on voit mal comment la situation pourrait évoluer favorablement dans les mois qui viennent, une fois la France partie, même remplacée par l'ONU »20. Un rapport du secrétaire général de l'ONU, rendu public le 26 mars, prévoit d'ailleurs que la mission de maintien de la paix au Mali « aura absolument besoin d'une force parallèle opérant au Mali [...] afin de mener des opérations importantes de combat et de contre-terrorisme ». Cette force d'appui devrait être fournie par la France. Le ministre des affaires étrangères, Laurent FABIUS, a confirmé le 5 avril, que la France envisageait de laisser une « force d'appui de 1000 soldats », déployés de façon permanente. Ainsi, alors que la France affirme depuis le début de son engagement qu'elle n'a pas vocation à rester, on constate qu'un désengagement total n'est pas possible à court terme.

Désengager une force d'un théâtre d'opérations est donc une manoeuvre délicate, qui découle d'une volonté politique mais dont le succès repose sur la prise en compte de nombreux facteurs non seulement militaires du niveau tactique au niveau stratégique, mais aussi politiques.

La France a parfaitement conduit cette mission en Afghanistan et peut être légitimement fière de cette réussite. Au Mali, et comme elle l'a fait pour la phase offensive, l'armée française va devoir conduire le désengagement en retenant le meilleur de la mission afghane tout en se départissant de ses spécificités. Pour permettre un retour durable de la paix, il va surtout falloir que les autorités politiques locales puissent s'appuyer sur des forces de sécurité fiables.

C'est tout l'enjeu de la mission EUTM. Au regard des difficultés rencontrées pour la génération de forces et des réserves décrites dans le rapport parlementaire sur le désengagement en Afghanistan21 à propos de l'efficacité des missions de formations financées par l'union européenne (UE), on peut pourtant s'inquiéter de la capacité de l'UE à remplir ce type de mission.

Sources documentaires :

Compte rendu de fin de mission de la TFLF6 .paragraphe logistique
Webdocumentaire «ensemble vers l'autonomie», site http://webdocs.ecpad.fr/afghanistan/
Webdocumentaire « retrait d'Afghanistan », site www.libération.fr
Rapport d'information n° 744 déposé par la commission de la défense nationale et des forces armées sur le retrait d'Afghanistan.
Armées d'aujourd'hui, n° 376, Décembre 2012 - Janvier 2013
Terre Information magazine, n° 241 - février 2013
http://world.time.com
http://lemamouth.blogspot.fr/
 
1 1 TIME, site en ligne, 28 janvier 2013, “In Afghanistan, the U.S. is in the most difficult of maneuvers”
2 Force internationale d'assistance et de sécurité (ISAF, en anglais)
3 « L'utilité de la force, l'art de la guerre aujourd'hui », p. 23, éd. ECONOMICA, coll. stratégie et doctrine, 2007
4ForwardOperation Base et Combat OutPost
5 « L'utilité de la force, l'art de la guerre aujourd'hui », p. 23, éd. ECONOMICA, coll. stratégie et doctrine, 2007.
6 point de situation quotidien
7 Task Force La Fayette, mandat 6
8 Cette phase ne sera pas détaillée dans le présent document.
9 Ces deux provinces ont pourtant une importance stratégique pour la coalition car elles sont une zone de transit entre KABOUL et la PAKISTAN.
10 Afghan National Army / armée nationale afghane
11Government of the IslamicRepublic Of Afghanistan / gouvernement de la république islamique d'Afghanistan.
12 Témoignage du COL LAURENT, ASIA théâtre, Armées d'aujourd'hui, n° 376, décembre 2012 - janvier 2013
13 Afghan National Security Forces / forces de sécurité afghanes
14 Saison des feux, période d'activité privilégiée par les Talibans en raison de conditions climatiques favorables
15ForwardOperation Base. Lieu de stationnement des troupes.
16 Témoignage de l'officier logistique du GTIA Acier, Armées d'aujourd'hui n° 376, décembre 2012 - Janvier 2013
17 Equivalent Vingt Pied, unité de mesure logistique. Un container maritime à une longueur multiple de 20 pieds (soient 6 mètres).
18 Groupes Armés Djihadistes
19European Union Training Mission
20 Blog « le mamouth », Mali : pas d'ordre possible sans l'armée française, 01/04/2013.
21Rapport d'information n° 744 déposé par la commission de la défense nationale et des forces armées sur le retrait d'Afghanistan.
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