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Valeurs de l'Armée de Terre

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Armée de Terre – terre d'armée

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Par Madame le Professeur Françoise THIBAUT

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Dans ce «billet d’humeur», selon l’expression même de l’auteur, Françoise Thibaut nous décrit sa vision des décisions prises pour la défense nationale et surtout l’armée de Terre à la suite des attentats de janvier 2015, mais aussi son avis sur l’évolution du lien entre la nation et ses «terriens». Elle le fait avec sa verve, son enthousiasme et son réalisme habituels.

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Pendant plus de 50 ans, pacifistes de tous bords, jolis hippies dénudés, babas cool couronnés de fleurs, hindouistes de pacotille, papys zen rescapés de l'hyper consumérisme, jeunots analphabètes nourris au rock mou, pseudo intellectuels ayant mal assimilé Thoreau et Onfray nous ont persuadés que nous allions vers un nouvel Eden peuplé d'amour et de compréhension. Serge Sur, juriste éminent de langue française, a bien résumé la situation: «Que faire des militaires en temps de paix?»
Cela, assaisonné pour la France de la légendaire détestation des Gauches pour la gent militaire et d'un débordant laisser aller social.

Cette «vague rose» a provoqué la drastique diminution des budgets de défense, le long éreintement du personnel militaire, la propagation de la théorie du désamour de la population pour les uniformes, la braderie des installations et bâtiments désormais inutiles, le non renouvellement des matériels, l'abandon de la conscription, la «civilianisation» des administrations militaires... Quoi encore? 

Or, le monde de ce début du XXIème siècle menace d'être pire que le précédent; les conflits surgissent sur tous les continents, débordés de populations certes mieux informées et donc, par un irrépressible mécanisme, encore plus mécontentes et révoltées. La mondialisation économique et informative a généré, sans s'en rendre compte, de redoutables mouvements régionalistes, identitaires et revanchards, la détestation du voisin et du capital. Dans les pays dits riches et développés, l'insoumission sociale s'est développée dans tous les milieux avec un rejet évident de toute autorité institutionnelle. Le temps du Love and peace est révolu: nous sommes en guerre contre le désordre social interne, contre des mouvements externes qui nous dépassent et nous fragilisent.

C'est à ce contexte que répond la loi 2015-917 du 26 juillet 2015 actualisant la loi de programmation militaire pour 2015/2019, publiée (promptement) au J.O. du 29 juillet[i]. Elle est étonnante, cette loi! Elle inaugure un changement de cap, discret mais réel, un renversement de vapeur, un virage à 180 degrés vis à vis de l'armée de Terre.

L'armée de Terre est celle du citoyen ordinaire, celle que «les gens voient», subissent parfois, celle qu'on redoute et aussi celle qu'on attend pour continuer à exister... Les humains sont des terriens: s'ils peuvent évoluer en mer et dans l'air, y accomplir quelques prouesses, ils n'y résident que rarement et ne les utilisent pas dans le quotidien vécu. Les aéronefs et navires constituent, matériellement et pour le droit, des «reterritorialisations» d'espaces soumis à précarité. La terre, au contraire, est «l'espace basique» et fondateur de l'espèce humaine. C'est pourquoi l'armée de Terre peut se définir comme «armée de terrain», confrontée aux réalités immédiates des affrontements, des conflits, des catastrophes, et aussi des apaisements, des libérations et des réparations. L'armée de Terre est confrontée aux gens, elle est celle de la surveillance de proximité, des premiers secours et des défrichements d'urgence. C'est elle aussi, très souvent parce qu'elle est présente, qui «empêche», neutralise les divergences, mène les premiers arrêts de révoltes, belligérances et incivilités, ose les premiers cessez-le-feu. Bien sûr pas toujours dans la dentelle... mais elle est là.
La loi du 26 juillet 2015 renoue avec tous ces aspects: elle est le résultat de nombreuses approches, notamment celle du Conseil de défense du 29 avril 2015. Elle accommode les financements et surtout prévoit une augmentation des effectifs de 66.000 à 77.000 hommes sur deux ans: l'armée recrute!! Rêvons nous?  

L'adoption de cette loi a plusieurs significations réconciliant – pour une fois – les intérêts du pouvoir politique et ceux des militaires.

Les tâches nouvelles, nombreuses et variées, demandées à l'armée depuis les déstabilisations successives de régions entières d'Afrique et du Moyen Orient, demandent un personnel renforcé, de la logistique; lorsqu'on s'affiche comme le sauveur d'un continent, il faut en avoir les moyens et les hommes. Ce faisant, l'État se protège aussi d'une prééminence US ou autre, dessine clairement son pré carré africain: les 3.000 hommes engagés au Mali, plus ou moins 7.000 hommes répandus un peu partout où il y a des intérêts français ou stratégiques; la stabilisation d'une région (avec tout ce que cela implique), la surveillance du Sud saharien, les intérêts du Moyen-Orient, tout cela doit être géré avec autorité et patience; donc demande du temps, des «hommes» bien formés et de l'argent. D'où ce changement de cap.

La situation interne de la France, avec ses violences nouvelles, ne laisse pas beaucoup de place aux illusions; police, gendarmes ne suffisent plus toujours. La présence militaire surprend mais rassure dans les lieux publics, les grands rassemblements de foule, les gares surchargées, les aéroports. Ces gars en treillis qui déambulent lentement sont une sorte de rappel à la vigilance, une incitation à être civilisé. Cela ne prémunit pas des violences, mais les freine certainement et, si elles se déclenchent, les désamorce plus rapidement. L'équilibre social actuel est fragile, prêt à se rompre aux prétextes les plus variés; l'armée de Terre représente une puissante figure de dissuasion, peut être élémentaire, mais nécessaire.

L'armée de Terre a l'ambition de renouer avec la jeunesse, de tenter de compenser, entre elle et les jeunes générations, le vide sidéral installé depuis les dernières péripéties de décolonisation et l'arrêt de la conscription (Loi Richard d'octobre 1997). Bientôt 20 ans sans apprendre à marcher au pas…! Elle souhaite reprendre son rôle éducatif et social de brassage des différents milieux, offrir des possibilités de formation, d'insertion ou réinsertion dans une société nationale malade. Les premiers candidats aux nouveaux recrutements en attestent: mieux vaut être militaire que laissé pour compte d'une évolution uniquement obsédée de rentabilité.

Enfin, il y a le «vieux truc»: l'armée est «l'espace social» de résorption du chômage. Dans notre histoire moderne, c'est Louis-Philippe (le roi bourgeois) qui a inauguré le système en envoyant les surnuméraires de l'économie, le trop plein des émigrés, les agités du bocal conquérir l'Afrique du Nord... Ensuite, le Second Empire, la Troisième République ont largement utilisé ce verrou démographique permettant à la fois d'éliminer les agitateurs, d'éduquer dans l'obéissance la génération montante et de contribuer à l'intégration des nouveaux venus. L'école de la république, assortie du long service militaire national, a ainsi forgé le tissu social français. Donc, rien de bien nouveau sous le soleil, si ce ne sont les procédés et les mots du discours qui doivent s'adapter au contexte moderne, à des candidats peut-être pas plus intelligents que ceux d'autrefois, mais bien plus «aiguisés» dans les procédures technologiques d'information et de déviances. Bien sûr, ce ne sont pas ces 11.000 nouvelles recrues qui vont inverser, à elles seules, la courbe du chômage: mais ce projet insère de nouveau les militaires dans le tissu social global. L'homme aime être «soumis», comme l'a si bien écrit La Boétie (Théorie de la servitude volontaire, en 1576), mais il aime aussi la révolte, le fatras, le baroud, le gâchis, l'errance et la châtaigne.

Certes, tout cela n'est peut être qu'un «rêve» sans visibilité, et les objectifs ne seront sans doute atteints que partiellement – comme toujours –, mais cela vaut le coup d'essayer et demeure rassurant quant au bon sens de certains de nos leaders. Il y a 20/30 ans, il a été beaucoup espéré de l'Union européenne pour la défense pour construire une réelle entité commune, mais hors quelques brindilles de coopérations, l'espoir est lourdement déçu: il suffit d'observer les disparités d'attitudes que génère le déferlement migratoire venu du moyen Est et d'Afrique: chacun ressort son bazooka personnel et ses barbelés. Les Européens ne sont unis qu'en surface et dans un but d'enrichissement économique. De toutes façons, qu'il s'agisse de la version historique des princes, grands-ducs, rois, petits ducs, papes, margraves, empereurs, condottières de tous poils, l'ambition est d'en découdre avec les voisins; les nations du XIXème siècle n'ont pas fait mieux. Quant aux États modernes, ce n'est pas brillant... Donc il semble préférable de tenter de se prémunir – ne serait-ce que symboliquement – des plus graves exactions. L'armée française, au-delà de ses carences et rétrécissements, reste l'armée la plus importante de l'Europe de l'Ouest; elle est bien formée et repose sur un socle important de principes et de confiance.

Après plusieurs décennies de profil bas, elle redresse la tête. Cette résurrection législative – modérée mais vraie – est accompagnée par un heureux hasard de calendrier: l'installation tant attendue de la défense dans les très fonctionnels nouveaux locaux de Balard, (dans le XVème arrondissement parisien) lesquels rassemblent dans un bel hexagone tous les services de décision et de gestion (EMA avec son CPCO, DGA, SGA, etc...); enfin, bref, Terre, Air et Marine sont enfin réunis. Pied de nez à l'orgueilleux Pentagone peut être? Espérons que tout le joli monde rassemblé en ce prestigieux monstre immobilier ne devienne pas dinosaurien...


[i] Signalée dans le n°27 de La Lettre de Minerve. Il est à remarquer que fin juillet, on en est déjà à plus de 900 lois publiées. Qui parle d'inflation législative?
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