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Armée de Terre dans la société

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Attention ! La Grande Muette veut donner (de) la Voie !

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Par le Capitaine Pâris Jérôme

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Comment la coopération universitaire peut améliorer l’expression écrite des officiers, indispensable pour l’équilibre démocratique des armées

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Dans un contexte marqué par la profusion d’information sur les questions de défense, il est à noter un réveil discret de la participation des officiers sur ces sujets. La possibilité technique exponentielle offerte par les moyens modernes de communication conjuguée à la liberté statutaire rendue possible depuis 20051, soulignent ce faible rayonnement paradoxal.
Cet article précise pourquoi les officiers ne veulent pas se faire confisquer le débat sur la défense. S’ils peuvent légitimement prétendre y prendre part, cette expression doit accroitre son dialogue avec le monde universitaire pour gagner en rayonnement.



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L’expression des officiers est facilitée par leur nature même


Force est de constater que l’idée de grande muette n’a pas de consistance, et qu’il existe chez les officiers une volonté indéniable, une capacité reconnue et un attrait profond pour s’exprimer par écrit.

Ce n’est pas manquer de modestie que d’affirmer qu’il a toujours existé, et qu’il existe encore des officiers de très haut niveau intellectuel. Cette excellence de leur réflexion est attestée par les diplômes universitaires obtenus, les processus de sélection suivis, et les remises en cause intellectuelles régulières durant la carrière. C’est le maréchal Lyautey qui   le   dit   le   mieux :   « ce   corps   par   son recrutement, sa culture est parfaitement apte à remplir son rôle d’éducateur de la nation entière »2. Depuis les académiciens, jusqu’aux auteurs  contemporains  des  nombreux ouvrages de référence ou médiatiques sont écrits par des officiers. Ce serait faire injure à une multitude d’officiers que de tenter de dresser une liste exhaustive de tous les auteurs-officier,  car  on  en  oublierait beaucoup. Cependant parmi les plus célèbres nous pouvons citer Lyautey, Beaufre, Poirier, ou plus récemment Desportes, Yakovleff, Le Nen, Kempf, Goya et bien d’autres jeunes talents.
La volonté des officiers est manifeste de ne pas se faire confisquer le débat sur les questions de défense, de stratégie ou de géopolitique. En effet, ces hommes ne sont-ils pas impliqués au premier plan en tant qu’acteur ? Ne sont-ils pas ceux qui mettent en œuvre la force légitime de l’Etat français ? Ne sont-ils pas des spécialistes des « relations internationales appliquées » ?

En décalage par rapport au monde civil, il subsiste dans le monde militaire français, une relation particulière à l’écrit, voire un attrait irrationnel pour l’écriture. Ecrire pour un officier, c’est graver son nom dans le temps long, et donc appartenir à la postérité. Ce trait de caractère est propre à la culture française : un      académicien      n’est-il      pas      appelé « immortel » ?

pour autant limitée par des contraintes propres au monde contemporain

Un mur de verre limite cette expression des officiers, qu’il s’agisse d’une auto-limitation, d’un défaut de communication ou d’une société   de   plus   en   plus   perméable   à   la réflexion

Historiquement  l’expression  des  officiers  a bien  évolué.  Sous  l’ancien  régime,  il  était même de mise de discuter les ordres du colonel,  alors  propriétaire  de  son  régiment. On  trouve  sous  la  3ème   république  de nombreux officiers qui s’expriment dans les milliers de publication d’opinion sur des sujets les plus divers. La fin de la guerre d’Algérie avec le Putsch des généraux d’Alger marque une rupture. Conjugué à la nature du métier des armes, à une mauvaise conception du devoir de réserve et une absence d’incitation à l’expression, tous ces facteurs concourent à maintenir  en  l’état  la  légende  de  « Grande Muette ». Certains officiers vont même croire prendre  un  risque  en  s’exprimant  sur  des sujets touchant aux questions de défense ou de géopolitique3. L’utilisation de pseudonyme peut-être imaginée comme une façon de contourner ces blocages informels, avec des dérives que l’on connait comme les groupes mystérieux a priori composé d’officiers : Marc Bloch  ou  Surcouf.  Alors  que  l’immense majorité  des  officiers  sont  conscients  que leurs armes restent soumises à la toge du politique4.

La mauvaise maitrise des outils de communication va également limiter cette expression des officiers. Les temps modernes nous forcent à prendre en compte le fond et la forme de l’expression. Il ne suffit plus à un texte d’être brillant pour être diffusé. Son rayonnement et son influence des opinions dépend de sa communication. L’expression n’est pas une fin en soi, il faut être entendu par les autorités politiques et par les citoyens pour réellement prendre part au débat démocratique.    « S’exprimer,    communiquer aujourd’hui   c’est   exister »5.   Or,   le   monde universitaire a bien compris cet aspect de la communication  en  organisant  des évènements médiatisés et jouant sur leur réseau pour rayonner.
Que ce soit la presse papier ou en ligne, le constat est unanime sur les habitudes de lecture de nos contemporains. Que ce soit le grand public ou les élites civiles et militaires, la concision est la condition sine qua non pour être seulement considérée. La presse écrite connait une crise sans précédent avec un effondrement  du  nombre  de  lecteur.  Alors que se confirme la popularité des réseaux sociaux du type Twitter. Se pose donc la question de la profondeur de la réflexion avec 144 caractères.

alors que cette expression est une nécessité et un besoin pour l’institution et la société

Bien que non couronnée de succès, cette longue habitude de prise de parole répond à une double nécessité à la fois interne et externe.
Cette prise de parole publique est un signe de bonne  santé  démocratique  des  armées.  En tant  que  chef  et  citoyen,  les  officiers  sont appelés à agir et à s'exprimer. Il est à noter que les régimes militaristes et totalitaires ont paradoxalement bridé la liberté d'expression de leurs officiers.

Pour elle-même l’institution a besoin de s’exprimer pour structurer sa pensée. Si l’aphorisme  de  Boileau  sur  ce  qui  se  pense bien est un lieu commun, l’assertion du philosophe Saint Thomas d’Aquin doit être rappelée pour comprendre l’intérêt essentiel de l’expression. Ce dernier précise que la pensée ne peut se développer que si elle est exercée par écrit ou par oral, aboutissant même en poussant sa logique à l’extrême à s’interroger sur les restrictions des capacités mentales des muets ou sourds. Si en effet, nombre d’officier dotés de grandes qualités intellectuelles développent des réflexions pertinentes sur les questions de défense, il est essentiel  qu’ils  confrontent  ces  idées  entre eux. La réflexion collective des armées progressera par le débat qui pourrait survenir avec d’autres officiers, chefs ou subordonnés.

La société a besoin de l’expertise des chefs militaires à qui est confiée la mise en œuvre du monopole de la violence légitime. Nous sommes   les   émanations  de   la   Nation,   et devons éclairer le débat démocratique par notre expérience, notre formation. La Défense représente des enjeux considérables, notamment en terme budgétaire, puisqu’il représente le 2ème budget de l’Etat. C’est aussi un sujet stratégique puisque la Défense garantie notre souveraineté nationale, et à ce titre  c’est  notre  devoir  de  nous  exprimer.
« Pour  parler  médecine,  rien  de  tel  qu’un
médecin »6.

parmi les pistes possibles pour « guérir l’extinction de voix »: la coopération universitaire

Ce qui se fait déjà !

L’expression des officiers est déjà une réalité. Il est donc important de poursuivre les efforts déjà entrepris. Pour n’en citer que quelques-uns,  commençons  par  le  groupe  de  réflexion
du « G2S » du général Faugère qui contribue à faire comprendre aux décideurs les enjeux de défense.  Un  grand  nombre  de  publication spécialisées ouvrent leurs colonnes aux officiers, voire y sont dédiés comme la prestigieuse  Revue  de  la  Défense  Nationale qui constitue depuis 50 ans le fond de la réflexion stratégique française, ou Casoar qui est la revue des officiers saint cyriens, ou encore Inflexion et bien d’autres. On notera que  les  connections  avec  le  monde universitaire sont souvent gages de rayonnement.  L’exemple  du  général Desportes en témoigne, ainsi que ceux des colonels  Kempf  et  Goya :  ils  sont  à  la  fois officiers et maitre de conférence ou docteur (La voix de l’épée7, EGEA8). Le rayonnement et l’influence sont possible avec la participation officielle à des groupes de réflexion comme le détachement  d’officier  à  l’IFRI9,  ou  enfin  à titre personnel. Enfin, les exercices de production d’article dans le cadre de l’Ecole de Guerre que l’on peut trouver sur son site10.

L’impératif de rayonner. La question de l’objectif doit également être posée. Le but ne doit pas être de flatter un quelconque ego. Ici nous évoquons la participation des officiers à la vie de la Cité sur les grands sujets qui concernent tous les citoyens. Ainsi, il faut distinguer la communication interne aux armées, de la communication externe vers la population et les décideurs politiques. Si la première peut être considérée comme un moyen de s’entrainer à l’expression publique, c’est la deuxième qui doit retenir l’attention. C’est le rayonnement public qui doit être recherché.  Cette  participation  des  gardiens des remparts de la Cité par ces moyens internes et externes sera le signe de vitalité démocratique.

Imagination créatrice.

La difficulté réside dans l’audace à imaginer des pistes novatrices à explorer. C’est la méthode qui doit faire l’objet d’une modernisation. Le réseau, le travail collectif voire  le  partenariat  militaires/universitaire sont des options qui maximisent l’efficacité. A plusieurs il est aisé de répartir le travail en fonction des impératifs professionnels, et permet un soutien mutuel dans les moments difficiles. C’est également la possibilité de bénéficier des réseaux d’amis ou universitaires pour faire connaitre son travail, le diffuser, voire l’éditer. L’exemple de SYNOPSIS11  est particulièrement instructif à cet égard. Ce groupe original composé d’universitaire et d’officier a publié nombres d’études, de livres et d’articles, pour atteindre une visibilité qu’aucun  de  ses  membres  n’aurait  pu atteindre seul.

Enfin pourquoi ne pas proposer une incitation interne  à  la  prise  de  parole  au  sein  des armées. La création du blog du CEMAT sur le réseau  militaire a  donné  la  parole  à  toute l’armée de terre, et se trouve être réellement pris en compte. La hiérarchie peut créer les conditions pour favoriser l’expression des plus ou moins jeunes. Un officier pourrait ainsi être évalué dans sa carrière sur sa capacité à participer au débat public dans son domaine de compétence.

Mais  cette  réforme  implique  qu’il  faille réfléchir à la position à adopter face aux éventuels dérapages, ou aux expressions trop aberrantes qui auraient un effet négatif risquant par-là de dégrader la bonne image qu’ont les militaires dans l’opinion. Ou bien faut-il espérer que ces propos soient alors noyés   au  milieu   d’une   multitude   d’autres textes de grande qualité ?

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C’est pour éviter une possible mise à l’écart de la  nation,  que  les  officiers  doivent  se sentir libre de prendre part aux débats qui les concernent au premier chef.

Ainsi, face à la spécialisation de l'information et au triomphe des experts, il est clair que l’on doit concilier le devoir de réserve de l'officier avec la nécessaire expression d'un regard militaire sur le monde. Renouer  un dialogue constructif avec la communauté universitaire semble être une des pistes les plus efficaces pour que les armées retrouvent leur influence. De ce dialogue entre la spéculation et l'action émergera une pensée neuve, essentielle à la conduite de l'innovation.



 1 Loi n° 2005-270 du 24 mars 2005 portant statut général des militaires supprimant l’autorisation préalable d’expression des militaires.  

 2 Le Rôle social de l’officier, Revue des Deux Mondes, 1891. Ce texte du capitaine Hubert Lyautey paraitra non signé par son auteur pour ne pas solliciter l’autorisation du ministre de la guerre. Cette publication déclenchera une polémique qui accusera l’auteur inconnu d’être un révolutionnaire.  
3 LCL Fr. Chauvancy, Le fonctionnaire en uniforme et les médias, Colloque sur la liberté d’expression des fonctionnaires en uniformes, Ecole Militaire, 2 décembre 1998.
4 C'est le premier hémistiche d'un vers de Cicéron pour son propre hommage, en souvenir de son consulat. Cette sentence s'emploie pour signifier la prééminence du pouvoir civil sur le pouvoir militaire, le gouvernement militaire, représenté par les armes, cédant le pas au gouvernement civil, qui arbore la toge  
5 Op. Cit, p.79.  
6 « Ne soyez pas sourd car nous ne sommes pas muets ! » général Delort, Le Casoar, 25 octobre 2013.  
7 Blog du colonel Goya :http://lavoiedelepee.blogspot.fr/
8 Blog du colonel Kempf
9 Institut Français des Relations Internationales dirigé par Thierry de Montbrial.
10 http://www.dems.defense.gouv.fr/ecole-de-guerre/reflexions-strategiques/les-stagiaires-ecrivent/article/article-des-stagiaires  
11 http://www.st-cyr.terre.defense.gouv.fr/index.php/crec/Centre-de-recherche-des-ecoles-de-Saint-Cyr-Coetquidan/Les-publications/Synopsis  
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