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Engagement opérationnel

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Battle for Baghdad (2007)

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Par Stéphane Taillat

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Les villes peuvent parfois devenir le reflet d’autres évènements que ceux qui s’y déroulent. Ainsi, si l’infiltration des colonnes blindées de la 3ème division d’infanterie au coeur de la capitale irakienne en avril 2003 empruntent à Jénine ou à Naplouse (opération “Rempart” 2002), l’action menée dans le cadre du Plan de Sécurité de Bagdad à compter de février 2007 s’apparente plus au contrôle de la Casbah par les parachutistes de la 10e DP en 1957. Pour autant, on ne saurait réduire les opérations militaires au coeur de la métropole tigréenne à une simple répétition du contrôle des populations. Quoiqu’il en soit, la comparaison entre 2003 et 2007/2008 illustre une autre réalité : le contrôle physique des points-clé de la cité a été complété dans l’imaginaire stratégique par la nécessité de contrôler sa population. A terme, c’est bien la géographie totale de la ville qui en a été profondément modifiée.

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1- Le contexte opérationnel et l’idée de manoeuvre
Depuis le début de l’année 2006, la capitale irakienne est devenue un enjeu majeur de pouvoir entre les principaux acteurs des guerres en Irak. En premier lieu, son contrôle est devenu crucial pour des raisons politiques et symboliques (c’est la capitale et c’est la ville la plus peuplée du pays) afin de légitimer le nouveau gouvernement et la présence américaine. En second lieu, la métropole se situe au confluent des axes de communication traversant le pays d’est en ouest et du nord au sud : elle est un lieu de passage majeur pour les différents réseaux insurgés, terroristes ou les milices qui se disputent le pouvoir. En troisième lieu, elle est devenue le lieu où s’éclaire particulièrement le phénomène de fragmentation sociopolitique intervenu en Irak depuis 2003. C’est ainsi que les attentats contre le dôme de la mosquée d’or de Samarra le 22 février 2006 déclenchent un mouvement irrépressible et mimétique de violences inter-ethniques qui visent autant à constituer une ville ethniquement homogène qu’à asseoir le pouvoir des extrémistes de tout bord. A la suite de la bataille de Falloujah en novembre 2004, de nombreux réfugiés en provenance de l’occident sunnite s’étaient retrouvés dans la capitale et avaient provoqué un exode des habitants chiites vers les quartiers de l’est du Tigre. Au contraire, les évènements de 2006 introduisent une homogénéisation croissante de cette rive par l’action de l’Armée du Mahdi ou de milices plus ou moins bien contrôlées.
Par ailleurs, le cycle attentats-représailles profite à AQI qui se pose comme le seul protecteur des Sunnites et aux milices chiites qui font de même vis à vis de leurs coreligionnaires. La privatisation de la sécurité et la fragmentation sociopolitique vont de pair pour accompagner une recomposition rapide et sanglante de la géographie ethnique de la ville. D’autant que les enlèvements, les intimidations et les attentats à la voiture piégée participent à polariser davantage les groupes ethno confessionnels. Ce déchaînement de violence, la “guerre civile irakienne”, peine à être jugulé par le gouvernement irakien du premier ministre Al Maliki autant que par les Américains. L’opération Together Forward lancée en juin 2006, bientôt suivie par une deuxième opération dans le courant du mois d’août, consiste à “inonder” la capitale avec les forces irakiennes et américaines pour sécuriser les zones peuplées.
Néanmoins, la manoeuvre échoue car les mécanismes de coordination entre les unités sont insuffisants et car le plan prévoit un enchaînement séquentiel des actions qui privilégie un usage de la force armée dans la première phase au détriment des deux autres pour lesquelles on pense se reposer essentiellement sur les unités irakiennes. Enfin, ces dernières sont insuffisamment formées ou motivées quand elles ne sont pas partie prenante du jeu politique et partisan. La nomination du général Odierno en novembre 2006 à la tête du Corps Multinational ouvre la voie à une solution plus complète et plus systémique. La “légende O.”
affirme en effet que, consultant un plan de Bagdad découvert sur un membre d’AQI, Raymond Odierno aurait conçu un plan en anneaux successifs: la protection de Bagdad contre les “facilitateurs de la violence” passerait ainsi par la protection des habitants au plus près en vue de démanteler l’infrastructure politique et militaire de l’insurrection jihadiste, mais aussi par l’interdiction des “ceintures” de la capitale à partir de 2 cercles concentriques. L’anneau intérieur est formé par les arrondissements et districts extérieurs de la capitale tandis que le
cordon extérieur passe par les districts ruraux du sud et de l’est de la capitale. Pour le dire plus simplement : Odierno aurait appliqué les procédures du bouclage à l’échelle de l’aire métropolitaine de Bagdad.
Sur le plan tactique, les actions militaires se caractérisent par la succession des opérations de “nettoyage, contrôle et reconstruction en utilisant l’application de la force militaire en continu sur les 3 phases” selon les termes officiels dévoilés par le Major-général Fil, commandant la 1ère Division de Cavalerie et la Division Multinationale de Bagdad, le 16 février 2007. Loin d’être simplement séquentiel, ce schéma tactique comprend un chevauchement des 3 phases selon l’ensemble du spectre des opérations (des actions dites “cinétiques” à la reconstruction socioéconomique).
Sur le plan géographique, la sécurisation de l’anneau intérieur passe par la dispersion des forces à raison d’une brigade irakienne et d’un bataillon américain par district au sein de Joint
Security Stations (JSS à l’échelle du bataillon/de la brigade irakienne) puis des Combat Outposts (COP à l’échelle des compagnies).
2- sécuriser la population
Au sein de la capitale, l’idée de manoeuvre consiste à s’installer au coeur des populations pour mettre en place un dispositif de contrôle de zone en utilisant les unités du “sursaut” au fur et à mesure de leur arrivée, sans attendre les dernières brigades prévues pour juin. Le dispositif de contrôle de zone s’appuie sur le réseau des avant-postes à partir desquels rayonnent les patrouilles et les raids mais aussi les actions des « embedded Provincial Reconstruction Teams » à partir de la phase 2, ainsi que sur la construction de murs de protection (blast walls) destinés officiellement à protéger les populations. Un dernier élément consiste à remodeler les voies de communication internes à la ville afin de canaliser les mouvements des groupes insurgés/terroristes via des points de contrôle et la fermeture de certains axes de communication.
Ainsi se construit une nouvelle géographie des quartiers ciblés par l’action des militaires. Les murs de protection incarnent les nouvelles divisions ethno-confessionnelles en dépit du nom de “gated communities” (quartiers hautement sécurisés plutôt huppés des Etats-Unis) qui leur est donné par les porte-paroles de la coalition. La canalisation de la circulation consiste bien à interdire certains passages internes (comme le franchissement du Tigre ou de l’autoroute Bagdad-Baqubah qui traverse le district de Adhamiyah) ou externes (les accès méridionaux ou occidentaux notamment) mais elle bouleverse en profondeur la vie des habitants et la répartition des activités ou des services.
La sécurisation de la population passe également par la prise de contact avec les conseils de districts et de quartiers et, plus globalement, avec l’ensemble des habitants. Le principe consiste pour chaque chef de section ou commandant d’unité à cartographier le “terrain humain” de sa zone d’opération afin de déterminer les besoins de la population, mais aussi de démanteler progressivement les réseaux de la rébellion. Sur le plan de la sécurité, le recrutement de milices d’autodéfense permet de soulager les forces américaines et irakiennes -leur permettant de poursuivre leur action dans la zone contigüe- tout en préparant la transition vers les forces de police, objectif considéré comme le marqueur d’un “retour à la normale” du quartier. La dernière phase est l’oeuvre des équipes de reconstruction provinciales qui complètent les premières mesures d’urgence prises par les unités dans la phase 1 et la phase 2 (comme le microcrédit, la réouverture de marché, le paiement de compensations pour les décès ou les pertes matérielles, etc.)
Parallèlement au “rétablissement de l’état de droit” (c’est le nom anglais et arabe de l’opération), les Américains exercent une pression continue sur Sadr City et l’Armée du Mahdi. L’idée de manoeuvre consiste à mener des raids et des opérations de bouclage et/ou de contrôle de zone dans les quartiers entourant le bastion chiite à la fois au sud et à l’ouest de celui-ci, tout en interdisant l’activité des milices vers le reste de la capitale (un objectif annexe comprend également l’isolement des milices du district de Khadamiyah situé de l’autre côté du fleuve).
Initialement, les premières opérations montées à partir du mois de février provoquent un regain d’activité de la part d’AQI et de l’Armée du Mahdi. Les premiers commettent des attentats à la voiture piégée, tandis que les seconds poursuivent les enlèvements et exécutions de Sunnites. Les quartiers les plus disputés en mars sont ceux qui composent le district de Rashid (comprenant le sud de la ville). Le déploiement de la 2ème brigade du “sursaut” au sein de la ville permet de lancer des opérations de modelage dans Rashid, en préalable à son investissement prévu en juin.
3- la “bataille des ceintures”
La mission confiée à trois des 5 brigades du “sursaut” consiste à interdire l’accès à la capitale, notamment au sud, à l’est et à l’ouest. A partir du mois de juin, la mission change pour permettre la prise de contrôle du cordon extérieur. Pour ce faire, le général Odierno crée la Division Multinationale Centre en avril 2007. Le 15 juin, le lancement de l’opération Phantom Thunder ouvre la phase la plus “cinétique” de la campagne de 2007/2008. C’est la première manoeuvre à l’échelle du Corps Multinational depuis Together Forward, et c’est certainement la première opération coordonnée à l’échelle de l’Irak depuis septembre 2003.
Le général Sanchez avait alors demandé de combler les espaces interstitiels entre les zones d’opération pour y démanteler les réseaux insurgés et construire un contrôle continu de l’Irak utile. De fait, cette opération avait déjà démontré la nécessité d’interdire ou de contrôler les accès de la capitale au plus loin pour diminuer les attentats et les attaques à l’intérieur de la capitale irakienne.
Phantom Thunder comprend 4 opérations subordonnées qui visent à une prise de contrôle simultanée du cordon extérieur.
· Arrowhead Ripper est lancée vers la province de Diyala au nord et au nord-est de la capitale.
· Marne Torch met en branle les 4 brigades de la Division Multinationale Centre pour “nettoyer” les sanctuaires, réseaux de fabrication et de distribution et axes d’acheminement d’AQI à l’est et à l’ouest du Tigre dans les parties méridionales des abords de Bagdad jusqu’au “triangle de la mort” de Yusufiyah/Iskandariyah.
· Silver Anvil puis China Shop II amènent les Marines de la 13ème Marine Expeditionary Unit (MEU) à prendre le contrôle des rives du Lac Tharthar situé à l’ouest de Bagdad tandis que Alljah (Regimental Combat Team 6) est destinée à grignoter Fallujah et Kharmah.
Dans le même temps, l’anneau intérieur est bouclé avec les opérations de nettoyage et d’installation de JSS et de COP dans le district de Rashid (et notamment les quartiers de Dora).
Ces actions hautement “cinétiques” contrastent avec le discours classique sur la “contreinsurrection” urbaine à propos de la reconquête de Bagdad. Certes, les opérations dans les ceintures comprennent également des volets civilo-militaires et psychologiques, ainsi qu’une prise de contact avec les communautés locales dans le but de recruter systématiquement des milices de “citoyens inquiets” (CLC). Toutefois, il faut noter qu’elles usent largement de l’appui-feu aérien et de l’artillerie, y compris dans les zones urbanisées de Baqubah ou Falloujah ou sur les rives du Tigre densément peuplées.
Il serait donc trop simpliste d’opérer une distinction entre des opérations urbaines “souples et civiles” et des opérations en milieu rurales plus cinétiques. Dans les zones d’opération de Bagdad comme dans les zones de préparation du cordon extérieur ou encore les zones refuges plus lointaines, le schéma tactique séquentiel et simultané sur l’ensemble du spectre des opérations s’applique plutôt systématiquement. Au fond, la bataille pour Bagdad révèle surtout la pertinence d’une analyse en terme d’usage de la force, du moment où ce dernier est proportionné à la tâche précise : là, la force servira à “nettoyer” et à “rompre”, ici, elle “persuadera” ou encore elle “protègera”. La polyvalence est donc une des clés du combat urbain : ce qui confirme apparemment la pertinence de l’analyse du général Krulak il y a 10 ans concernant la “guerre des trois pâtés de maison” (Three-blocks war). Mais cette polyvalence ne saurait se passer d’une approche réflexive de l’action militaire en zone urbanisée. Comme il a été dit en introduction de ce billet, la ville n’est plus seulement un ensemble géométrique de lieux en 3 dimensions. L’imaginaire et le discours stratégique ont progressivement intégré la population et ses composantes socioculturelles dans l’analyse du champ de bataille. Pour autant, on ne saurait passer cet élément par pertes et profits en le considérant comme un simple facteur conditionnant la manoeuvre. Au contraire, il apparaît plus pertinent de penser cette dernière comme incluse dans l’environnement humain. Ce que démontre aussi la bataille pour Bagdad tient en un constat plutôt alarmant: la géographie humaine de la ville a été profondément modifiée, à tel point que certains n’hésitent pas à dire que Bagdad est une ville morte ou une “anti-cité” pour reprendre les termes dont Michel Foucault usait pour parler des villes placées en quarantaine par la peste à l’époque moderne.
Non seulement le découpage mental des quartiers et des lieux symboliques, mais aussi la circulation physique et psychologique, mais encore la répartition ethnique : ces phénomènes ont largement été figés par le plan de 2007.
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