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Témoignages

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Bienvenue en Absurdistan! Absurdités et arrière-pensées autour de la zone démilitarisée en Corée

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Par le Commandant JOHANN DAVID [1]

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La zone démilitarisée entre les deux Corée accumule en apparence des traits absurdes. Un coup d’œil du côté des stratégies des acteurs en présence permet de leur donner du sens. «Dans l’histoire du monde, c’est encore l’absurde qui a le plus de martyrs» (Edmond et Jules Goncourt) «Bienvenue en Absurdistan!» est la formule d’accueil préférée du colonel Kasparis, commandant en second la délégation suisse à Panmunjom, en 2010, lorsqu’il entame une présentation sur la «zone démilitarisée» (DMZ)[2] qui s’étend entre les deux Corée depuis 57 ans. Ces mots évoquent, pour lui, le paradoxe quotidien de l’unité à laquelle il appartient, la Commission de supervision des nations neutres (NNSC)[3], paralysée depuis des années, ainsi que celui de la DMZ, qui mérite si peu son nom. On peut également le soupçonner de penser à la commission d’armistice du Commandement des Nations Unies (UNCMAC)[4], la commission chargée du contrôle de l’application de l’accord d’armistice de 1953 entre les deux Corées, voire aux relations mouvementées de l’United Nations Command (UNC) avec chacune des deux Corée.

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A Panmunjom, la formule fait sourire, car elle rappelle avec justesse combien la réalité heurte parfois le sens commun. Mais tout cela n'a-t-il vraiment pas plus de sens qu'une gigantesque pièce de théâtre absurde? Rien n'est moins sûr et, sans verser dans une énième théorie du complot, il faut bien admettre que certains faits aberrants découlent directement de la volonté des acteurs de cette crise perpétuelle.

 

Octobre 2010, un appelé sud-coréen monte la garde à Panmunjom.

 

A gauche, la salle de pourparlers de l'UNCMAC. En face sur le toit du bâtiment gris, des dignitaires nord-coréens en visite du côté Nord (DR)

 

Panmunjom, la DMZ, les relations UNC-Corée: un décor absurde

Tout d'abord, les deux commissions issues de l'accord d'armistice (la NNSC et l'UNCMAC) ne devraient plus exister depuis longtemps. La NNSC avait été créée pour s'assurer que les anciens belligérants se contentaient de relèves de personnel de part et d'autre de la DMZ et ne se livraient pas à une montée en puissance qui aurait mené vers une reprise des hostilités. Constituée de représentants de deux pays désignés par le Sud (Suisse et Suède) et de deux pays désignés par le Nord (Tchécoslovaquie et Pologne), elle était chargée de surveiller cinq carrefours stratégiques au Nord et cinq ports au Sud. Cependant, dès 1956, la délégation tchécoslovaco-polonaise est expulsée de Corée du Sud pour espionnage et la délégation helvético-suédoise est expulsée du Nord en représailles. Dans l'impossibilité de remplir sa mission, la NNSC survit pourtant et se réunit toujours toutes les semaines depuis 54 ans à Panmunjom, même après que Pyongyang eut congédié les Polonais et les Tchécoslovaques après leur reniement du communisme au début des années 90. Quant à la commission militaire d'armistice, sa mission de surveillance de l'application de l'accord d'armistice est fragilisée quelques semaines seulement après la signature de ce dernier, à la suite de l'implantation de plusieurs dizaines de postes avancés dans la DMZ par la Corée du Nord, puis par la Corée du Sud et l'UNC en réaction. Dès cette date, la DMZ n'est déjà plus démilitarisée car les deux camps y remettent en place des champs de mines et y mènent des opérations d'infiltration et des coups de main sporadiques pendant des années. Comme son autre mission est la «résolution de tous problèmes par la discussion», la commission d'armistice survit pourtant longtemps elle aussi en tant que lieu de négociations à caractère politico-militaire entre le régime nord-coréen et l'UNC. La partie de cette commission fournie par l'UNC et la Corée du Sud (l'UNCMAC) existe et fonctionne toujours aujourd'hui, bien que Pyongyang ait retiré sa délégation en 1991 et décrété que cette institution bilatérale n'était plus légitime.

Un autre grand acteur de cette pièce tragi-comique est bien sûr l'UNC. Si l'«United Nations Command» agit sous le drapeau des Nations Unies, aucun fonctionnaire de l'ONU ne sert pourtant en son sein et cette dernière n'a pas d'autorité visible sur l'UNC, dont 99% des membres appartiennent à l'armée américaine. La résolution 84 du Conseil de Sécurité des Nations Unies (juillet 1950) a en effet entièrement délégué aux États-Unis la résolution du problème causé par l'agression nord-coréenne du 25 juin 1950, qui a déclenché la guerre de Corée. Commandement regroupant initialement l'ensemble des troupes envoyées par des pays membres de l'ONU dans la guerre, il est bien difficile aujourd'hui de différencier l'UNC du commandement des troupes américaines en Corée (USFK). En cas de guerre, l'UNC est supposé prendre le commandement opérationnel sur la division d'infanterie américaine encore présente sur le territoire...ainsi que sur l'ensemble de l'armée coréenne (plus de 650.000 hommes, soit 22 divisions d'active dotées d'équipements modernes). Comme l'effectif des troupes américaines présentes a graduellement baissé et qu'elles se sont progressivement retirées des missions de première ligne (retrait de la 2ème division d'infanterie du secteur de Panmunjom en 1991), ce sont aujourd'hui les soldats sud-coréens qui surveillent la zone démilitarisée...issue d'un accord d'armistice que la Corée du Sud a refusé de signer. Enfin, l'UNC contrôle de facto l'UNCMAC, elle aussi en très large majorité constituée de militaires américains, et la NNSC, dont elle fournit l'essentiel de la logistique, ce qui nuit évidemment au statut d'acteur objectif et non engagé que ces deux commissions revendiquent face à la Corée du Nord. 

 

Derrière l'absurde se cachent pourtant des agendas

La Corée du Nord joue évidemment un rôle dans le côté absurde de la situation, en tant qu'acteur particulièrement doué pour les déclarations officielles ubuesques. En dehors de ses menaces quasi mensuelles de réduire Séoul en cendres, ses postures changeantes et opportunistes favorisent les incohérences. Depuis 1953, Pyongyang a, par exemple, dénoncé l'accord d'armistice à une demi-douzaine de reprises pour, quelques mois plus tard, s'en prévaloir pour accuser la Corée du Sud ou l'UNC de violations de ce même accord. Derrière ces gesticulations, il est cependant facile de deviner une stratégie visant à décrédibiliser les entités issues de l'armistice (NNSC, UNCMAC), et donc à fragiliser la légitimité de la présence américaine en Corée du Sud.

Les États-Unis suivent une logique opposée et cherchent à préserver la fiction d'un accord d'armistice encore respecté dans ses grandes lignes. Ils déploient beaucoup d'efforts dans ce sens, car la seule disposition qui n'ait pas été sérieusement violée était la reprise des hostilités...avant la destruction de la corvette sud-coréenne Choenan en mars 2010 et l'échange de presque 300 obus et roquettes d'artillerie entre Nord et Sud-coréens autour de l'Ile de Yeonpyongdo le 23 novembre 2010. Les États-Unis soutiennent donc clairement la survie de commissions telles que la NNSC et l'UNCMAC, et encouragent leurs alliés à participer à leurs activités de contrôle de l'armistice et de la DMZ. La Nouvelle-Zélande, le Danemark, le Canada et, de façon beaucoup plus rare, la Grande Bretagne et la France, y envoient des officiers, tandis que les attachés de défense de 16 des pays ayant participé à la guerre de Corée participent encore, selon un système de roulement, aux inspections de «postes d'observation» sud-coréens dans la DMZ. Ces actions permettent à l'UNC de préserver laborieusement son statut d'état-major multinational, statut utile pour légitimer la présence militaire américaine dans la péninsule et impliquer presque automatiquement ces pays aux côtés des États-Unis en cas de crise armée avec la Corée du Nord. Les États-Unis estiment probablement aussi que l'existence de ce vieil accord d'armistice fonctionne encore comme un obstacle symbolique apte à modérer l'agressivité des gesticulations nord-coréennes. Les opérations en Afghanistan et en Irak ayant conduit les États-Unis à réduire les troupes stationnées en Corée, Washington tient évidemment à éviter d'avoir à engager ses réserves stratégiques en cas de conflit, même limité, dans ce secteur.


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Une position de tir de 155mm, à Yeonpyongdo, le 9 décembre 2010. Notez les impacts d'éclats d'obus sur le bunker (DR)

La Corée du Sud se plie quant à elle assez volontiers à la mascarade, afin de préserver le plus longtemps possible la présence militaire américaine à ses côtés face au Nord. N'oublions pas que depuis la présidence de Jimmy Carter, les États-Unis cherchent à se désengager en douceur du conflit intercoréen, mis à part leur volonté d'empêcher Pyongyang de se doter d'armes nucléaires. De la part de Séoul, il ne s'agit cependant pas vraiment d'un aveu de faiblesse face à une armée nord-coréenne nombreuse, mais aux équipements obsolètes et à la logistique probablement déliquescente. Mais le gouvernement sud-coréen identifie la présence de la communauté internationale, et surtout des Américains, à ses côtés comme un facteur clé de la résolution d'un éventuel conflit armé et de la limitation de ses dégâts économiques. Or, nombreux sont les Sud-coréens qui estiment que fin juin 1950, quand les États-Unis prennent leur décision d'intervenir, ce ne sont pas les accords d'assistance bilatérale qui font la différence, mais que c'est bien l'implication de soldats américains sur le terrain dans la retraite face à l'assaut nord-coréen qui est déterminante. Logiquement, Séoul souhaite donc avoir un maximum de militaires étrangers, en particulier américains, à proximité de la DMZ, pour être sûr qu'en cas de conflit, leur sort funeste déclencherait immédiatement l'arrivée des brigades expéditionnaires de Marines dans la péninsule et l'implication directe de la communauté internationale à ses côtés, même en cas de doutes sur l'identité du responsable de la reprise des hostilités. Cependant, il serait plus confortable pour Séoul que l'UNC se cantonne sagement dans ce rôle de bouclier humain, et le gouvernement sud-coréen exprime régulièrement son agacement quand le général Sharp, commandant l'UNC et les USFK, lui adresse des conseils d'ordre sécuritaire ou veut influer sur sa stratégie dans la DMZ. Ainsi, la tension entre Séoul et l'UNC était palpable quand, quelques jours après l'incident de Yeonpyongdo, le général Sharp a fait pression pour limiter le nombre d'employés sud-coréens se rendant dans le complexe industriel intercoréen de Kaesong (10 km au nord de la DMZ), ou pour retarder la reprise des exercices de tirs d'artillerie à partir de Yeonpyongdo.

 

Octobre 2010, des appelés sud-coréens prêts à riposter, face à la DMZ... (DR)

 

Conclusion

«Bienvenue en Absurdistan!» La formule fonctionne donc bien en apparence à Panmunjom, dans la DMZ et dans le cadre des relations entre l'UNC et les deux Corées. Malgré tout, il serait naïf de n'y voir que l'héritage sclérosé et insensé d'une crise que l'on pourrait aussi qualifier de fossile de la guerre froide. Car, si vue de l'extérieur, la situation paraît absurde, chacune des parties prenantes y voit sa propre logique en œuvre. Elle n'est donc ni complètement subie par chacun d'eux, ni vraiment irrationnelle.

Et puis, même pour un œil aussi distant que possible par rapport à cette question, le côté cocasse de cet imbroglio s'efface finalement devant la tragédie de la vie quotidienne de millions de Coréens du Nord.

 

 



[1] Qui est aussi le réalisateur des photos illustrant son article

[2] Demilitarized Zone, DMZ.

 

[3] Neutral Nations Supervisory Commission.

[4] United Nations Command Military Armistice Commission.


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