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Relations internationales

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Britania for ever

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Par Madame Françoise THIBAUT

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Les Britanniques ont laissé, partout où ils sont passé, comme en trainée de poudre, non seulement leur langue comme outil mondial de communication, mais aussi une trace durable en relations internationales de tous ordres à travers le Commonwealth, un talent certain pour le commerce et les échanges avantageux, ainsi que des habitudes de vie qui imprègnent encore durablement cinquante-quatre États indépendants et la partie nord du continent américain . Cela ne doit pas être négligé par l'observateur de la vie internationale contemporaine.

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En 1824, Louis XVIII, Bourbon restauré, commanda à Hyacinthe de Bougainville de diriger une expédition maritime destinée à reprendre place dans les grands voyages d’exploration et à «montrer» que la France était toujours présente sur les grandes routes maritimes. Deux frégates La Thétis et L’Espérance entreprirent ainsi un tour du monde qui dura plus de deux ans. Les équipages découvrirent, non pas le monde, mais «un» monde installé pendant que la France se révolutionnait et bataillait en Europe : le monde britannique avait démarré, en toute tranquillité, sans concurrence sérieuse, en Inde, en Asie, et sur ce continent récemment découvert que Matthew Flinders, succédant à d’Entrecasteaux et à d’Estaing, avait baptisé depuis peu «Australie». Penang, Malacca, Singapour, Hong Kong, étaient en plein essor…et cela ne faisait que commencer…

Si le XVIIIème siècle fut «français», le XIXème sera britannique, car les installations durables en Asie précédèrent d’une trentaine d’années un intérêt aussi soudain que coriace pour l’Afrique et une influence fondamentale sur la quasi-totalité du continent américain, même hispano-lusitanien, par l’intermédiaire du commerce, de la recherche d’échanges fructueux, la circulation de l’argent et des biens.

 

Car c’est là le secret de l’influence : au départ les «comptoirs» anglais ne visent aucune colonisation : la preuve est en Asie où les lieux d’installation sont presque toujours des îles ou des lieux extérieurs à la vie interne des populations ; le but est d’avoir des relais commerciaux, des entrepôts sécurisés, des contacts économiques. La preuve en est la faiblesse des garnisons. La Grande Bretagne est un archipel pauvre : elle doit donc s’enrichir, se nourrir de la richesse d’autrui, partir conquérir des biens et des marchés. L’ambition coloniale viendra bien plus tard, après 1850, lorsque la France, justement, se révèlera «colonisatrice» en Afrique d’abord, puis plus loin.

L’ambition commerciale est un lien fort : apportant leur savoir-faire, les traders de l’époque, et les administrateurs – on pense à Light, à Raffles, à Brisbane – apportèrent aussi l’aisance à des régions qui végétaient, et un sens de la gestion rationnelle des gens et des biens peu égalé : les Britanniques, par nécessité, sont économes, plutôt rapaces, matériellement inventifs, et obstinés. Bougainville le notera en 1825, à propos de Sydney : «un sens de la prévision, une vision globale de la société et de ses besoins, un modèle ….»

 

En échange d’un savoir-faire tout occidental, les Anglais ont requis la «coopération». Évidemment, tout cela ne s’est pas toujours fait dans la dentelle, mais les Princes locaux coopératifs ont bientôt vu leur fortune s’arrondir, des armes arriver, des gestions facilitées…Ce faisant, l’Anglais maîtrise les océans, en crée plus ou moins les règles, dont une grande partie servira à construire les bases du Droit International moderne

[1]. Plus la mer est libre de toute appropriation étatique, plus le transit est facilité. À moins qu’on ne soit «souverain» sur l’eau toute entière ? Sous Victoria cela ira jusqu’à vouloir créer – juridiquement – un Empire de la mer.

L’ambition exploratrice et utilitariste changera de caractère et deviendra plus âpre, donc davantage colonisatrice, lorsque la course aux minerais et aux énergies commencera aux alentours de 1850: partant du principe qu’en grattant le sol chez eux ils ont trouvé du fer et du charbon, qu’ils ont vu des populations primitives, avec des moyens dérisoires, extraire du sol du cuivre, de l’or, du nickel, et tant de matières utiles à leurs entreprises, partout dans le monde, avec une indomptable frénésie, les Britanniques se mettront à prospecter et gratter la terre, mécanisant les procédures: la Malaisie, l’Australie, la Nouvelle Zélande, toutes sortes de régions d’Afrique, réputées impénétrables («docteur Livingstone, je suppose?»), notamment le Sud avec ses diamants et son or. En 1911 l’abondance de matières pétrolifères est confirmée en Arabie : Philby père débarque, séduit Faycal ; commence alors ce jeu de pouvoir au Moyen Orient, toujours pas terminé, repris par les Américains et dont nous payons tous les jours, depuis un siècle les fruits bien amers.

 

Ce faisant, les Britanniques, qu’ils soient Anglais, Écossais, Gallois ou Irlandais, catholiques ou protestants, ont horreur de l’exotisme (tout en le pillant): ils importeront donc leurs mœurs, leur manies domestiques, leurs subtiles hiérarchies sociales, leurs a priori détestables; ils remplaceront leurs tisanes par le thé découvert en abondance à Ceylan, les bonnes d’enfants par des hamahs, les fiacres par des tilburys; ils imposeront les vêtements blancs à tous les occidentaux, raconteront qu’ils ont inventé le polo (afghan), les jardins en désordre (hindous), les jellys et marmelades, appelleront leurs porcelaines China, feront de l’acclimatation à Kew, important en Europe l’eucalyptus, le mimosa, les melons et rhubarbes, les fuchsias et la manie des plantes d’ornement, adopteront le cachemire et les jodhpurs. Ils ont appris aux guerriers désordonnés à défiler au pas au son de la cornemuse, aux hommes en turban à être butlers et portiers, à exiger d’être servis dans de l’argenterie moulée en Angleterre ; ils ont aussi laissé des Congrégations de tous ordres s’installer, soigner, éduquer. Ils ont créé des routes «en dur», (Mac Adam), des ponts, des tunnels, dessiné des plans de villes tirés au cordeau, apporté le chemin de fer qui révolutionna le transport terrestre et complétait le trafic maritime .

 

Que reste-t-il de tout cela, de cette opiniâtre activité qui dura environ 140 années ?

Beaucoup : d’abord, lorsque vint le temps de la décolonisation, les Britanniques se retirèrent presque partout sans résister, offrant même aide et assistance aux jeunes indépendants. Ils laissèrent les peuples s’écharper entre eux, contribuant parfois, comme ce fut le cas pour l’Inde, la Malaisie, Brunei à rétablir de bien précaires créations. Les autochtones en restent le plus souvent reconnaissants, et ils n’y a pas (ou peu) comme dans de nombreuses ex-colonies françaises, cette rancœur, cette haine rentrée, résidu malencontreux d’un passé sanglant. Toutefois les Britanniques ont appris l’institution militaire à tous leurs peuples «soumis» et il est parfois troublant, en Jordanie, à Singapour, en Inde ou au Soudan de voir ces défilés militaires de fêtes nationales, à l’anglaise, au pas «glissé», avec tartans et cornemuses.

 

Le plus important, politiquement, est le solide «réseau» financier, bancaire, portuaire, maritime, aéronautique et d’assurances, même s’il a été grignoté par d’autres puissances, notamment japonaise ou coréenne. La Lloyd tentaculaire continue d’assurer et réassurer tout ce qui bouge sur la planète. Ses annexes, ses investissements très variés en font un outil de maîtrise des marchés essentiel. En fait, les Britanniques ne sont que d’un pied prudent dans l’Union Européenne, et se gardent bien de rentrer dans le facétieux Euro : ce qui fait le socle de leur économie, c’est la Zone Sterling, l’ex-Empire, le monde entier, et pas du tout la turbulente Europe. L’Anglais a la tête tournée vers le reste du monde, comme toujours, et pas du tout vers le mouvant ventre continental.

 

Ce qui engendre l’idée de Commonwealth auquel les Français ne comprendront jamais rien : le Commonwealth est une sorte de «club» présidé par la Reine, qui réunit depuis 1947 les États de l’ancien Empire (actuellement 54) : c’est informel, sans statut écrit ; le droit d’entrée est l’établissement d’un «vrai» système parlementaire assorti du respect des principes des Bills of Rights ; la pratique de l’apartheid est une cause d’exclusion. Les signes de reconnaissance sont la langue anglaise, le rattachement à la zone sterling, une masse d’échange significative avec le système britannique, des liens éducatifs, culturels et universitaires, militaires : Oxford, Cambridge Sandhurst restent les fleurons du système. La Reine en réunit – sauf urgence – les chefs d’État tous les 5 ans dans une capitale différente. On parle entre soi des affaires communes, en robe du soir et en smoking, on papote, on boit du thé, du sherry, et on fait le bilan de l’état du monde.

Les Jeux du Commonwealth ont eux lieu tous les 4 ans, utilisés comme le nouveau ciment d’appartenance, ils bétonnent avec le sport l’esprit de clan du système: ils auront lieu à New Delhi en octobre 2010; les affiches sont splendides, le réseau touristique très efficace, et on s’y affrontera dans ces jeux mystérieux que sont le cricket, le badminton, le polo, le hockey sur gazon, et autres amusements hermétiques – hors gazon – tels que les «cuites» à la brune Guinness et les concours de scones aux raisins secs…

La Reine (ou le souverain britannique quel qu’il soit) est un lien fort, très respecté : elle est encore sur de nombreux timbres-poste, parfois encore sur les bank-notes. Elle reste la femme la plus «portraiturée» au monde. La famille royale, le gouvernement britannique sont très présents dans les informations, la presse, les conversations. La longévité du règne d’Elisabeth II (depuis 1953) est assimilable à celui de Victoria, et contribue beaucoup à l’intangibilité du lien moral. D’ailleurs, même en Grande Bretagne, jamais les Windsor n’avaient joui d’une telle popularité, entretenue avec beaucoup de professionnalisme : c’est le duc d’Edimbourg, en son temps, au début du règne de son épouse, qui fit remarquer «qu’être souverain, même constitutionnel et sans pouvoir réel, était un métier». Toutes les monarchies européennes, de même que la Jordanie, Brunei et d’autres ont adopté ce schéma. Et puis la Reine aime les chevaux et les chiens : tous les citoyens du Commonwealth, de  Melbourne à Toronto, de Kuala Lumpur à Nairobi ont la passion de l’agility et des steeple chases. Il y a aussi les belles voitures, ces sortes de coffres forts sur roues, les Rolls et les Jaguar (deux enseignes rachetées par le groupe indien Tata ; quelle revanche !), les courses automobiles, Stirling Moss et Jack Brahbam, Mac Laren et Lotus.

Enfin il y a la langue et les mœurs : ce qui entraîne la littérature, l’entertainment, la radio, le cinéma, la télévision et l’informatique : la langue est l’indéniable pont entre les deux côté de l’Atlantique, et les États-Unis, surtout les États du nord-est fondateur, restent l’enfant prodige de la Grande Bretagne, malgré les fâcheries et la guerre d’Indépendance (ou à cause d’elle). À ce titre les Britanniques restent les partenaires privilégiés du leader mondial. Pas besoin de traducteur…Les liens d’apprentissage, d’excellence sont infinis, croisés, se tissent dans un subtil réseau d’Associations, de Clubs, de Loges, d’Écoles, d’Universités, de codes de conduite, de rites de passage aussi ésotériques que solides. Il faudrait plusieurs volumes pour en décrire les méandres.

Lié à tout cela, enfin, il y a le Times avec toute ses variantes locales : tout individu de langue anglaise, où que ce soit dans le monde, entre ses scramble eggs, ou son bol de riz et sa tasse de thé parcourt tous les matins au petit déjeuner cet inimitable journal, lequel a souvent pris un format américain: si les nouvelles locales diffèrent, le ton, le style, restent uniformes: on est certain d’être dans un pays où le Britannique a laissé son empreinte.

Ensuite il y a la BBC : la British Broadcasting dans tous les pays de langue anglaise, notamment ceux de l’ancien Empire, a su entretenir un réseau d’abord radio, puis surtout télévisuel de grande qualité et adapté à chaque secteur géographique et ethnique. Où que vous soyez dans le monde, la BBC locale vous informera sans a priori, et surtout avec une extraordinaire ouverture sur le monde entier assortie d’une volonté de positivisme assez remarquable : John Stuart Mill et John Locke sont passé par là, de même que l’École des Utilitaristes. Car le but n’est pas d’occuper des heures d’antenne, le but est «d’être utile» à une mentalité, à un mode de vie, à une vision des relations internationales basés, non pas sur de grandes idées philosophiques impraticables, mais sur un socle aussi solide que possible, de réalisme et d’efficacité collective. Ce lien est extrêmement puissant. Les présentateurs, les reporters, quelle que soit leur appartenance ethnique, sont formés à Londres, retournent ensuite informer leur pays d’origine, dans un style uniformisé, assez soft, assistés des commentateurs locaux. (lorsque l’on compare TV5 on reste accablé). Outre l’information, des émissions annexes diffusent de nombreux documentaires dans des styles très variés, et des «dramatiques» où le temps de l’Empire est souvent le support dramatique. Ce mélange fait sans doute de la BBC, toutes unités confondues, et mieux que la péremptoire CNN, l’entreprise de télévision la plus regardée et l’une des plus efficaces dans le monde. Elle contribue aussi beaucoup à ce qui est sans doute la passion contemporaine la plus spectaculaire de la planète britannique : le football ; la Première League est incontestablement la star des écrans, et les magasins de Manchester United et autres Liverpool ou Aston Vila peuplent le monde de maillots identiques portant les rêves de gloire de tous les enfants de langue anglaise…

Rule Britania…

 



[1]  Lequel plus tard servira à construire le droit de l’air, puis de l’espace

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