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Histoire et Stratégies

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Carl von CLAUSEWITZ (1780-1831)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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Le 29 septembre 1806, alors que la Prusse s’apprête à entrer en guerre contre la France, le Capitaine von Clausewitz écrit à sa fiancée qu’il ne doute guère de la victoire. Veut-il ainsi la rassurer ? Se laisse-t-il emporter par sa fougue de jeune officier prometteur, si bien noté à la prestigieuse Académie militaire de Berlin qu’il en est sorti aide de camp du Prince Auguste ? Croit-il vraiment que la Prusse a ses chances face à Napoléon ? En tout cas, l’Empereur se charge vite de remettre les pendules à l’heure : en quinze jours seulement, il fond sur l’armée prussienne et l’anéantit.

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Clausewitz, capturé après la bataille d’Auerstedt (14 octobre 1806), passe deux ans en France et en Suisse. Cette détention lui est l’occasion d’observer la société nouvelle née de la Révolution, donc de comprendre les dynamiques d’où elle tire sa supériorité militaire. Il en revient persuadé que le renouveau de l’armée prussienne, condition sine qua non de toute revanche sur Napoléon, suppose d’abord de profondes réformes politiques et sociales. Devenu professeur à l’Académie militaire de Berlin en 1810, il milite pour l’armement du peuple, mais cette idée effraie le roi Frédéric-Guillaume III, qui préfère courber l’échine. Deux ans plus tard, Napoléon oblige la Prusse à lui fournir des troupes pour envahir la Russie. C’en est trop pour Clausewitz : il passe au service du Tsar et, après la débâcle française que l’on sait, a la joie d’assister au soulèvement de son pays contre Napoléon. Va-t-il rentrer chez lui en héros ? Pas du tout, car Frédéric-Guillaume III, qui ne lui pardonne pas sa défection, refuse sa réintégration dans l’armée prussienne. C’est donc comme officier russe que Clausewitz participe à la campagne d’Allemagne. Il retrouve l’uniforme prussien en 1814, mais restera toujours suspect de libéralisme et, pour cette raison, cantonné à des fonctions essentiellement administratives. Dès lors, il se consacrera à l’élaboration d’une pensée qui puisse servir à la compréhension de tout conflit passé, présent ou à venir. Ici encore, le succès lui sera apparemment refusé, puisqu’il mourra sans avoir pu relire et amender son monumental traité De la Guerre[1]. Publié par sa veuve, ce livre s’imposera pourtant comme le plus important ouvrage jamais écrit sur le sujet. Qu’on l’encense ou qu’on le vilipende, le général prussien, à presque deux siècles de distance, reste au cœur du débat stratégique.
Des guerres d’Ancien Régime aux guerres nationales

Toute la réflexion de Clausewitz procède du traumatisme que lui et ses compatriotes ont subi en 1806. De la Guerre en expose les raisons : prisonnière d’un modèle militaire dépassé, celui des guerres dynastiques, la Prusse n’a pu contrer la guerre nationale inventée par la France. Dans le premier de ces deux systèmes, «les moyens que le gouvernement pouvait déployer avaient des limites assez bien définies». En effet, le service militaire universel n’existait pas sous l’Ancien Régime, parce que les privilèges de la noblesse, du clergé, des provinces et des communes libres empêchaient les rois de disposer librement de leurs sujets. Du reste, les monarchies d’Europe ne tenaient guère à armer ces derniers par crainte de les voir ensuite formuler des revendications intempestives. Elles alignaient donc des armées de métier dont les effectifs étaient plafonnés par la contrainte financière.

Cette limitation des moyens entraînait ipso facto une limitation des objectifs. Au XVIIIème siècle, la plupart des guerres européennes furent livrées non pour anéantir la faction adverse, comme cela avait été le cas pendant les guerres de religion, mais pour le contrôle de territoires circonscrits dont la valeur était connue. De telles guerres se prêtaient bien à un calcul de rentabilité : lorsque leur coût humain et financier se mettait à dépasser trop nettement l’espérance de gain, on abandonnait la partie. Nulle passion idéologique ne poussait en effet à l’intransigeance : les belligérants partageaient pour l’essentiel la même vision du monde, dans laquelle la guerre était une prérogative normale des États. Pas de haines nationales non plus, ou du moins pas au niveau qu’elles atteignirent ultérieurement : c’étaient les rois et leurs soldats professionnels qui s’affrontaient, non les nations. Sur le terrain, tout était fait pour limiter la casse. Le pillage et le saccage étaient plus rares que par le passé, car à quoi bon annexer une province dévastée ? De même les généraux s’efforçaient-ils d’éviter les grandes effusions de sang, préférant aux batailles rangées les sièges ou la «petite guerre» (embuscades, coups de main contre la logistique ennemie, etc.). Enfin, les phases d’action étaient entrecoupées de longues pauses durant lesquelles les militaires passaient la main aux négociateurs. En somme, «la guerre n’était qu’une diplomatie un peu plus tendue, une façon un peu plus exigeante de négocier, où les batailles et les sièges servaient de notes diplomatiques».

Tout changea avec la Révolution française, qui substitua aux enjeux territoriaux, donc limités, un enjeu idéologique – l’annihilation complète de l’Ancien Régime, le triomphe universel du dogme républicain –, et libéra des haines rappelant les guerres de religion. Pour se donner les moyens de leurs ambitions, les révolutionnaires renouèrent avec le principe du citoyen-soldat légué par l’Antiquité : «Une force dont personne n’avait eu l’idée fit son apparition en 1793. La guerre était soudain redevenue l’affaire du peuple et d’un peuple de 30 millions d’habitants qui se considéraient tous comme citoyens de l’État. Dès lors, les moyens disponibles n’avaient plus de limites définies». À l’évidence, les armées d’Ancien Régime ne pouvaient pas grand-chose contre ce torrent de lave incandescente : elles apprirent à leurs dépens ce qu’il en coûte de vouloir «se défendre avec un fleuret moucheté contre un ennemi armé d’un sabre tranchant».

Petit à petit cependant, les adversaires de la France assimilèrent la leçon. Les guérillas espagnole et tyrolienne, la landwehr autrichienne et prussienne attestèrent l’adoption partielle du modèle de guerre nationale par ceux-là mêmes qui en avaient initialement été les victimes. L’Europe devint alors la scène d’une lutte titanesque : «Les moyens qu’on mit en œuvre n’avaient pas de limites visibles ; la limite se perdait dans l’énergie et l’enthousiasme des gouvernements et de leurs sujets. L’étendue des moyens et le vaste champ des résultats possibles, comme l’excitation puissante des sentiments, accroissaient immensément l’énergie dans la conduite de la guerre ; l’objet de son action était le renversement de l’ennemi ; il ne paraissait pas possible de s’arrêter et d’en venir à un accommodement quelconque avant que l’ennemi ne fût à terre, impuissant. La violence primitive de la guerre, libérée de toute restriction conventionnelle, explosait ainsi dans toute sa force naturelle». En 1792, une centaine de milliers d’hommes seulement s’étaient affrontés pendant quelques heures à Valmy, qui fut encore, à cet égard, une bataille d’Ancien Régime. En 1813 au contraire, la «bataille des Nations» dura trois jours et vit graviter plus d’un million d’hommes autour de Leipzig : la guerre était entrée dans une ère nouvelle.
Guerre absolue et guerre réelle




Clausewitz ne se contente pas de décrire le passage des guerres d’Ancien Régime aux guerres nationales, il entend en tirer des conclusions de portée universelle et intemporelle. La première est que «la guerre est un caméléon» : elle ne se présente jamais sous les mêmes aspects. Malheur à qui n’a pas suivi les variations du caméléon, en d’autres termes à qui est en retard d’une guerre ! Il subira le même sort que l’armée prussienne en 1806. Ainsi, «le premier, le plus important, le plus décisif acte de jugement qu’un homme d’État ou un commandant en chef exécute consiste dans l’appréciation correcte du genre de guerre qu’il entreprend, afin de ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas et de ne pas vouloir en faire ce que la nature des circonstances lui interdit d’être».

C’est donc une sorte d’atlas, de cartographie conceptuelle des guerres que Clausewitz se propose de dresser à l’usage des politiques et des militaires. À cette fin, il entreprend d’abord d’expliquer pourquoi la guerre peut parcourir tout le spectre de la violence «depuis l’extermination jusqu’à la simple observation armée». Ou, pour le formuler plus philosophiquement – car le général prussien est contemporain de la grande époque de la philosophie allemande, qui l’a beaucoup marqué –, comment expliquer qu’à une seule et même notion, la guerre, correspondent des réalités empiriques si différentes ? Face à cette énigme, Clausewitz recourt à la méthode idéaliste consistant à cerner d’abord l’idée ou le pur concept de guerre (qu’il appelle la «guerre absolue», et qu’il vaudrait mieux appeler la «guerre considérée dans l’absolu»), puis à voir quelles modifications lui fait subir la réalité.

Considérée dans l’absolu, indépendamment des circonstances concrètes desquelles elle naît et dans lesquelles elle se développe, la guerre suppose un «usage illimité de la force». Elle est un «duel» dans lequel chaque protagoniste «dicte sa loi à l’adversaire, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes». En effet, celui des deux duellistes qui voudrait se soustraire à cette surenchère de la violence serait immédiatement occis. La guerre est donc de nature dialectique, c’est-à-dire qu’elle est l’interaction de deux volontés antagonistes, de deux peurs, de deux haines qui se démultiplient l’une l’autre. Voilà pourquoi «l’on ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre elle-même sans commettre une absurdité».

Mais on est jusque-là «dans le domaine abstrait du pur concept» ; or, «tout prend une forme différente si l’on passe de l’abstraction à la réalité», c’est-à-dire de la «guerre absolue» à la guerre réelle – ou plus exactement aux guerres réelles, puisque chacune d’entre elles constitue un cas spécifique. Dans la réalité en effet, de multiples facteurs étrangers au concept contrarient l’ascension aux extrêmes. Il y a d’abord les «déficiences» de toute nature, financière, industrielle, logistique, politique, morale, sans parler de la simple fatigue, qui empêchent les belligérants de frapper aussi fort que le voudrait la théorie pure. Il y a ensuite la double contrainte de l’espace et du temps, en vertu de laquelle «la réunion parfaite de toutes les forces à un même moment» est impossible. Bien souvent enfin, le parti le plus faible négocie au lieu de se battre à mort, parce que la défaite lui apparaît comme «un mal transitoire, auquel les circonstances politiques ultérieures pourront fournir un remède». Là encore, le phénomène est dialectique : tout relâchement de l’adversaire, qui devrait en principe nous inciter à redoubler d’agressivité, est pour nous aussi l’occasion de reprendre haleine. C’est pourquoi la trêve, inconcevable au regard du pur concept de guerre, est possible dans la réalité.

Dans toute guerre réelle, en somme, coexistent une dialectique d’ascension aux extrêmes inhérente à l’idée même de guerre et une dialectique de désescalade liée aux conditions concrètes du conflit en question. C’est le dosage de ces deux dialectiques qui détermine le niveau de violence spécifique de chaque guerre.
Objectif politique et moyens militaires

Pour anticiper ce qui l’attend, le stratège doit déterminer laquelle des deux dialectiques va prévaloir dans la guerre qu’il entreprend. Bien sûr, il ne saurait y avoir de certitude en pareille matière, ni plus généralement dans aucune affaire humaine ; mais on peut quand même cerner des probabilités. Les indices les plus fiables sont les objectifs poursuivis par les belligérants. En effet, «la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens» et, par conséquent «l’objectif politique, comme mobile initial de la guerre, fournira la mesure des efforts nécessaires». Lorsqu’une nation joue sa survie, elle est prête à accepter et à infliger beaucoup plus de pertes que lorsqu’elle envoie ses soldats mener une opération d’interposition dans quelque pays lointain.

Sitôt pourtant qu’on s’éloigne de ces cas limites, on bute sur la relativité de la valeur prêtée à l’enjeu du conflit. En effet, «un seul et même objectif politique peut produire dans des nations différentes, et dans une même nation, des réactions différentes à des époques différentes». Le cas de la Lorraine en fournit une bonne illustration : cette province entra dans l’orbite française suite à la guerre de succession de Pologne (1733-1738), qui fut un conflit limité. Beaucoup plus brutale fut la guerre de 1870, en attendant les deux guerres mondiales du XXème siècle, toutes luttes dont la Lorraine fut l’un des enjeux. C’est qu’entre-temps, deux phénomènes avaient démultiplié la valeur prêtée à cette province : d’une part le principe des nationalités avait suscité un débat exacerbé sur son caractère français ou germanique ; d’autre part, révolution industrielle aidant, les gisements de fer lorrains avaient acquis une importance économique qu’ils n’avaient pas auparavant. Ainsi, «l’objectif politique ne peut servir de mesure que si l’on tient compte de son influence sur les masses qu’il intéresse ; c’est donc la nature de ces masses dont il faut tenir compte». La guerre est toujours le dénouement d’une intrigue complexe où interfèrent à proportions variables des données historiques, ethniques, économiques, sociales et culturelles: qui n’analyse pas ces données ne saisira pas grand-chose à la dynamique guerrière, ni ne comprendra pourquoi «un motif de guerre tout à fait minime en lui-même peut produire un effet disproportionné, une véritable explosion» – le meilleur exemple en étant la guerre des Malouines, qui servit d’exutoire aux tensions intérieures de l’Angleterre et de l’Argentine. Ici, Clausewitz explicite à l’avance le fameux propos du Général de Gaulle sur l’importance de la culture générale dans la formation de l’officier.

Toutefois, il ne suffit pas de considérer les buts de guerre que s’assignent les belligérants en début de partie pour se faire une idée juste, ou point trop fausse, des événements à venir. En effet, «l’objectif politique n’est pas un législateur despotique ; il doit s’adapter à la nature des moyens dont il dispose, ce qui l’amène souvent à se transformer complètement». Tantôt l’un des protagonistes, constatant qu’il a surestimé ses forces, révisera ses ambitions à la baisse ; tantôt, au contraire, des succès initiaux plus faciles que prévu aiguiseront son appétit ; ainsi le caméléon continue-t-il à changer d’aspect au sein d’un seul et même conflit. Cela oblige le stratège à rester continuellement aux aguets, à constamment reparamétrer ses analyses pour tenir à jour la carte des possibles et y discerner les plus grandes probabilités.
La guerre comme trinité

De ce qui précède, il ressort que la guerre est «une étonnante trinité» associant la passion meurtrière, le calcul des probabilités et la raison politique. La passion meurtrière est essentiellement «une impulsion naturelle aveugle». Elle constitue en quelque sorte la particule élémentaire de la guerre, celle qui caractérise son acte central, le combat. Quand bien même des belligérants épris de modération auraient décidé de s’affronter sans haine, de soigner les ennemis blessés et de traiter correctement les prisonniers, le combat resterait par principe un moment d’ascension aux extrêmes, un déchaînement de violence dans lequel la plus puissante des impulsions, l’instinct de survie, oblige à tuer pour ne pas être tué. En deuxième lieu, la guerre est toujours un «jeu des probabilités et du hasard», en quoi elle rappelle plus le poker que les échecs (jeu auquel Napoléon était régulièrement battu, si l’on en croit le Mémorial de Sainte-Hélène). Les calculs les plus poussés du meilleur stratège peuvent en effet être déjoués par l’imprévisibilité des facteurs humains, dépression de ses troupes, sursaut moral chez l’ennemi, etc. Ils restent en outre à la merci d’innombrables aléas, comme une anomalie climatique ou un accident interrompant la chaîne logistique. Enfin, on l’a vu, la guerre est un «instrument de la politique», un moyen au service de la raison d’État.

De ces trois pôles, passion meurtrière, calcul des probabilités et raison politique, «le premier intéresse particulièrement le peuple, le second, le commandement et son armée, et le troisième relève plutôt du gouvernement». Que ce dernier définisse les buts de guerre et que les militaires élaborent les plans d’opérations, voilà qui tombe sous le sens. Mais que veut dire Clausewitz en rattachant la violence aveugle au peuple ? Certains commentateurs y ont vu la marque d’un mépris aristocratique pour la piétaille. En fait, il s’agit d’un simple constat : c’est le peuple qui fournit le gros des fantassins de première ligne, ceux qui sont plongés dans la fureur homicide du combat. Mais les adverbes utilisés par Clausewitz, «particulièrement», «plutôt», montrent que l’assimilation de chaque pôle de la trinité à une instance sociale particulière n’est que tendancielle. Il y a en effet des cas, ainsi celui de l’Allemagne nazie, où le gouvernement n’est nullement rationnel, mais au contraire mû par des haines si pathologiques qu’il en devient aveugle à toute raison stratégique et politique. Il se peut également que le peuple soit moins agressif que ses dirigeants : ce fut récemment le cas aux États-Unis, où l’opinion publique a fini par condamner les guerres de G. W. Bush.

Quoi qu’il en soit, la trinité clausewitzienne fournit une sorte de sismographe de la violence guerrière. En effet, si les trois pôles exercent leur influence dans toute guerre, ils le font à proportions variables : c’est ce qui explique la différence d’un conflit à l’autre. Sous l’Ancien Régime, le pôle rationnel était prédominant et la guerre restait donc limitée. Dans les guerres de religion ou d’idéologie au contraire, le pôle passionnel prime : on se rapproche alors de la «guerre absolue», sans jamais l’atteindre il est vrai, puisqu’elle n’est qu’un concept-limite et non une réalité. Clausewitz note à ce sujet que la France révolutionnaire et impériale a pratiqué «la guerre réelle dans sa perfection absolue», c’est-à-dire s’est approchée des extrêmes théoriques de la violence autant que le permettaient les moyens à sa disposition. Le terme ultérieur de «guerre totale» rend bien cette idée.

Le sismographe clausewitzien permet aussi de suivre l’évolution d’un même conflit. En 1914 par exemple, il y avait un relatif équilibre entre les trois pôles : l’animosité était déjà forte entre les belligérants, mais les objectifs gouvernementaux restaient relativement circonscrits et surdéterminaient les plans d’opérations. Par la suite, l’ampleur du massacre démultiplia les haines réciproques ; les deux autres pôles évoluèrent en conséquence, le tout débouchant sur une volonté d’imposer à l’ennemi une capitulation sans conditions. Ce cas de figure illustre bien le danger inhérent au service militaire universel : plus la ressource humaine est abondante, moins on hésite devant les grandes batailles, d’où d’énormes pertes qui attisent le jusqu’au-boutisme. L’ascension aux extrêmes devient alors incontrôlable et se retourne contre la rationalité politique, à preuve la France de 1918, victorieuse sur le papier mais tellement épuisée qu’elle ne retrouva jamais son rang d’avant-guerre.
Le mystère Clausewitz

Telle que nous venons d’en brosser sommairement les grandes lignes, la pensée clausewitzienne permet d’embrasser dans un cadre théorique unique les formes de guerre les plus variées. Tous les degrés de violence sont en effet concevables et tous ont leur légitimité au regard de la stratégie (non sans doute de la morale, mais ceci est une autre histoire), pour peu qu’ils répondent adéquatement à l’objectif politique poursuivi. Mais s’il en est ainsi, comment expliquer que Clausewitz brocarde la guerre limitée du XVIIIème siècle comme une «une essence sans cohésion interne», une «forme étriquée», et que maints passages de son traité semblent exalter par principe «l’effusion de sang» quels que soient les buts de guerre? Tout se passe comme si Clausewitz-Jekyll, cet éminent défenseur de la rationalité stratégique, coexistait avec un inavouable Clausewitz-Hyde pataugeant avec délectation dans les charniers de guerres apocalyptiques.

Cette dualité a fait couler des flots d’encre dans la littérature stratégique, chaque commentateur mettant en exergue l’un ou l’autre aspect du personnage. Des lendemains de la Grande Guerre aux années 1960, Liddell Hart a imputé à Clausewitz la paternité de la guerre totale, qui découlerait du concept de «guerre absolue»[2]. C’est oublier, précisément, que la «guerre absolue» n’est qu’un concept, une condition d’intelligibilité de la guerre réelle, non l’une de ses formes. Venant de quelqu’un qui n’était pas un sot, cet «oubli» doit surtout être considéré comme un refus délibéré d’entrer dans la méthode philosophique de Clausewitz: en bon Britannique, Liddell Hart était aussi peu conceptuel que possible et adepte de l’empirisme le plus borné. Mais si ses arguments étaient en eux-mêmes irrecevables, il mettait le doigt sur un vrai problème : il y a bien chez Clausewitz une ambiguïté lourde de conséquences, puisqu’elle a contribué à nourrir l’extrémisme stratégique des années 1870-1914 (ainsi chez Colmar von der Goltz ou chez Foch[3]). Selon Liddell Hart, Clausewitz était conscient du problème ; il aurait fait disparaître les passages les plus violents de son traité s’il avait eu le temps d’en achever la relecture avant sa mort.

C’est également la conclusion à laquelle arriva par la suite Raymond Aron, mais au terme d’une étude soulignant le caractère fondamentalement rationnel et modéré de la pensée clausewitzienne. Si Clausewitz a tant critiqué la guerre limitée d’Ancien Régime, s’il a insisté sur la «guerre absolue», c’était avant tout pour éviter à son pays de retomber dans la léthargie militaire qui lui avait valu la catastrophe de 1806. On doit toujours être prêt à mener la forme de guerre la plus dure, car qui peut le plus peut le moins ; mais cela n’implique pas qu’il faille déployer le plus là où le moins suffit. Bien au contraire, l’effort militaire doit toujours rester proportionnel aux objectifs politiques poursuivis, lesquels doivent être rationnels. À cet égard, concluait Aron, la pensée clausewitzienne est particulièrement appropriée à l’ère nucléaire, dans laquelle la subordination du militaire au politique est plus cruciale que jamais[4].

De nos jours, Benoît Durieux pérennise cette idée, allant jusqu’à faire de Clausewitz le précurseur d’une culture stratégique européenne qui, contrairement à la culture stratégique américaine, se caractériserait par sa modération[5]. En contrepoint, citons l’analyse de René Girard, pour qui le général prussien aurait désespérément tenté de sauver la rationalité de la guerre alors qu’il sentait au plus profond de lui-même la vanité de ce projet. D’après René Girard, en effet, le monde est entré depuis un peu plus de deux siècles dans une phase apocalyptique n’admettant que deux issues : soit la renonciation totale et définitive à toute violence, soit une ascension aux extrêmes – guerre civile planétaire, génocides, hyper terrorisme, etc. – ne pouvant s’achever que par la disparition de l’humanité. Clausewitz aurait deviné le péril, mais sans pouvoir conclure à la condamnation de la guerre, parce que celle-ci avait été sa seule raison d’être[6]. Le propos nous semble excessif et les hypothèses de départ invérifiables, comme souvent lorsqu’il s’agit de philosophie de l’histoire. Mais l’approche de René Girard a le mérite de mettre en lumière le drame métaphysique vécu par Clausewitz, homme écartelé entre la passion guerrière et la raison politique. Dans cette optique, l’ambiguïté de la pensée clausewitzienne ne tiendrait pas à l’inachèvement du traité De la Guerre : c’est au contraire cette ambiguïté qui aurait empêché Clausewitz d’achever son traité et qui, en l’épuisant nerveusement, aurait hâté sa disparition.
Conclusion

La diversité des interprétations dont l’œuvre de Clausewitz a fait l’objet suffirait à en montrer la fécondité et la pérennité : régulièrement déclarée caduque, elle renaît tout aussi régulièrement de ses cendres[7]. Cette règle s’est encore vérifiée après la fin de la Guerre froide. Déconcertés par les nouvelles formes de conflictualité, un certain nombre d’analystes ont affirmé que Clausewitz avait théorisé un genre de guerre appartenant désormais au passé. À les en croire, en effet, la trinité clausewitzienne ne saurait rendre compte des guerres d’Irak ou d’Afghanistan, car les coalitions occidentales n’y affrontent ni des peuples, ni des armées, ni des États, mais des nébuleuses politico-religieuses déterritorialisées aux formes d’action et aux hiérarchies aussi mouvantes que protéiformes. Raisonnement imparable… à ceci près qu’il part de la trinité dérivée peuple-armée-État, à laquelle Clausewitz n’accordait qu’une importance secondaire, et non de la trinité originelle passion meurtrière-calcul des probabilités-objectif politique. Or, nul ne peut douter que Ben Laden ait eu un objectif politique en tête lorsqu’il lança les attentats du 11 septembre 2001. Nul ne peut douter non plus qu’il ait fallu des virtuoses du calcul des probabilités pour préparer ces attentats. Quant à la passion meurtrière, elle dut être assez intense dans le cockpit des avions qui ont percuté les tours du World Trade Center. Caduc, Clausewitz ?

[1] Toutes les citations ci-après sont extraites de la traduction de Denise Naville, parue en 1955 aux éditions de Minuit et toujours disponible.

[2] Basil H. Liddell Hart, “Strategy” (1954), trad. fr. Stratégie, Paris, Perrin, 1998. Voir l’article que nous avons consacré à cet auteur dans Les Cahiers du CESAT n° 12, juin 2008.

[3] Voir les articles que nous avons consacrés à ces auteurs dans Les Cahiers du CESAT n° 8, juin 2007 (Goltz) et n° 26, décembre 2011(Foch). Sur la postérité française de Clausewitz, voir Benoît Durieux, «Clausewitz en France», Paris, Économica, 2008.

[4] Raymond Aron, «Penser la guerre, Clausewitz», Paris, Gallimard, 1976 (2 tomes).

[5] Benoît Durieux, Relire «De la Guerre» de Clausewitz, Paris, Économica, 2005.

[6] René Girard, «Achever Clausewitz», Paris, Carnets Nord, 2007.

[7] Voir Laure Bardiès et Martin Motte (dir.), «Clausewitz et la pensée stratégique contemporaine», Paris, Économica, 2007.



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