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Armée de Terre dans la société

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Cent mille

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Par le Lieutenant-colonel JEAN-HILAIRE MILLET-TAUNAY

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Quel format pour l’armée de Terre, pour quelle performance et avec quelles conséquences capacitaires? À la lumière de diverses expériences historiques, l’auteur met en perspective les mouvements et tendances actuels influant sur la réduction du volume des forces, et propose des pistes de réflexion pour la préparation de l’avenir.

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L’armée de Terre devrait franchir avant la fin de l’année un cap fortement symbolique, celui des 100.000 hommes[1]. Ce chiffre rond évoque de nombreux souvenirs militaires parmi lesquels certains sont attristants: c’est à la fois la taille de la réserve de Napoléon, réserve d’une armée de plus d’un million d’hommes, la taille de l’armée de Weimar imposée par le traité de Versailles pour neutraliser l’Allemagne militaire, le nombre de morts français lors des 47 jours de la bataille de France en 1940, et – réponse du berger à la bergère – la taille de l’armée de Vichy imposée par l’armistice du 22 juin 1940. D’autres souvenirs sont pleins d’espoirs: à Marathon, les Grecs seraient venus à bout des 100.000 hommes de l’armée perse avec seulement 11.000 hommes… L’actualité internationale militaire est également symbolique, puisque l’armée américaine a annoncé début 2012 qu’elle allait réduire ses forces terrestres de … 100.000 hommes d’ici 2017.

Si symbolique que soit ce cap, il est intéressant de s’interroger sur sa signification réelle eu égard aux qualités attendues d’une armée de Terre: au sens immédiat, sa capacité à remplir les missions qui lui sont confiées, et de manière plus large, sa capacité à défendre dans l’avenir, et malgré les incertitudes sur les menaces potentielles, les intérêts vitaux de la France dans le milieu propre qui est le sien, l’espace terrestre.

Il ne s’agit pas ici de remettre en cause l’adéquation entre la définition du besoin de défense tel qu’il est défini par le Livre blanc et le format de l’armée de terre tel qu’il ressort des réformes successives et notamment de la RGPP, mais plutôt de tirer des expériences historiques de la Reichswehr et de l’armée d’armistice quelques idées judicieuses ou «bonnes pratiques», pour employer un terme «lolfiquement» correct, qui pourraient s’avérer utiles dans la préparation de l’avenir.

Tout d’abord, il est intéressant de remarquer que ces trois armées de 100.000 hommes, la Reichswehr, l’armée de Vichy et l’armée de terre de 2012, ont subi une contrainte. Pour les deux premières, la contrainte étrangère visait à retirer aux armées concernées leur capacité de nuisance en diminuant leur capacité opérationnelle. Dans les deux cas, la limitation des effectifs s’accompagnait d’une obligation d’abandon de la conscription et d’une limitation des matériels militaires, en particuliers des matériels lourds. L’armée française moderne est également contrainte par l’impératif budgétaire de réduction des déficits publics, mais l’objectif affiché n’est bien évidemment pas la diminution de sa capacité opérationnelle, mais son amélioration, sa meilleure performance. Curieusement, le résultat est similaire: une baisse des effectifs, une restriction du nombre d’officiers[2], une réduction des matériels lourds et la professionnalisation (imposée en 1995 à l’armée moderne par le président Chirac pour des raisons certes bien différentes).

Cette baisse des effectifs de l’armée française moderne n’est malheureusement pas en train de passer un cap seulement symbolique. Comme l’expliquait le chef d’état-major des armées en juin 2011[3], «depuis 40 ans nous réduisons nos formats au risque de franchir le seuil critique en deçà duquel une force n’est plus efficace parce qu’elle ne peut répondre aux ambitions pour lesquelles elle a été conçue». En effet, ce qui est en jeu, c’est la capacité de la France à demeurer une puissance militaire complète maîtrisant l’ensemble des savoir-faire du spectre militaire «avec une gamme de capacités cohérentes, crédibles et efficaces». En dessous du seuil dont nous approchons, les capacités deviennent échantillonnaires et l’efficacité militaire requiert alors des mutualisations, c'est-à-dire des abandons de capacités. C’est dans cet esprit qu’a été signé le traité franco-britannique de Lancaster House du 2 novembre 2010. Cela implique un relatif abandon d’indépendance nationale.

Il paraît aujourd’hui probable que les réductions d’effectifs vont se poursuivre, franchissant allègrement le seuil permettant de demeurer cette puissance militaire complète que nous sommes encore. Une question subséquente prend alors toute son importance: en cas de résurgence d’une menace impliquant une montée en puissance de l’armée, comment s’assurer que cette montée en puissance s’effectue de manière rapide et efficace, que l’intégration de nouveaux hommes et matériels garantisse une réactivité optimale, et que nous puissions retrouver cette «complétude militaire»?

C’est ici que les enseignements de la Reichswehr préparant la Wehrmacht, mais aussi ceux de l’armée d’armistice préparant la revanche, peuvent être utiles. Ils se concentrent autour de cinq domaines: la formation des militaires, la formation des civils, en particulier de la jeunesse, la mobilisation, le camouflage des matériels et la simulation.

Dans le domaine de la formation des militaires, l’exemple de l’armée allemande est probant. C’est en formant tous les membres de l’armée à exercer les responsabilités de deux échelons supérieurs au leur qu’elle a gagné une formidable capacité à renaître rapidement de ses cendres. Cette habitude est restée dans l’armée allemande. Elle gagnerait à être pratiquée dans l’armée française. Cela permettrait ainsi, en cas de brusque augmentation des effectifs nécessitée par une menace particulière, de disposer déjà de l’encadrement nécessaire à une armée beaucoup plus nombreuse.

Il reste que l’enrôlement d’un nombre important de civils reste une difficulté réelle, difficulté d’autant plus importante que les civils en question n’ont reçu ni la formation militaire des conscrits ni même une éducation compatible avec les standards militaires. L’Allemagne avait résolu cette difficulté de deux manières: d’abord en développant des mouvements de jeunesse paramilitaires, ensuite en adoptant dans les écoles une tonalité pédagogique et des enseignements favorisant une intégration ultérieure dans les rangs de l’armée. Le tir, par exemple, pouvait à l’école faire partie des séances de sport. Sous Vichy, dans le même esprit, de nombreuses initiatives visaient à préparer la jeunesse à reprendre les armes au travers d’une éducation certes civile, mais d’esprit militaire. Ce fut le cas des chantiers de jeunesse, mais également d’autres exemples comme l’école de cadres fondée alors par le Général de Lattre. Ces exemples sont peu transposables à l’époque actuelle, malgré les quelques tentatives de développement de pensions d’excellence ou autres initiatives pédagogiques d’inspiration militaire. Ce n’est pas ainsi qu’une génération sera mieux préparée à intégrer éventuellement une unité militaire. En revanche, il peut être utile de développer une réflexion sur les moyens alternatifs qui peuvent exister. Il s’agit de susciter le développement dans la jeunesse des qualités nécessaires au militaire: l’engagement physique et moral, le courage, la combativité, le don de soi, l’initiative, la discipline, le goût de l’effort, l’esprit collectif par exemple. Il me semble qu’il est possible d’encourager ces qualités par un moyen simple: le sport, en particulier s’il est collectif et rustique, à l’image du rugby. La pratique régulière du sport ne prend sans doute pas assez de place dans la formation de la jeunesse en France, contrairement à d’autres pays européens. C’est la question soulevée récemment par le débat sur les rythmes scolaires. Les militaires pourraient donc avoir leur mot à dire sur la question[4]. Certes, il serait difficile, après le drame des massacres commis par Mohamed Merah, de prôner le développement du tir sportif à l’école, mais l’idée aurait été dans la bonne direction.

L’étape suivante concerne la mobilisation, qui est le secret de la montée en puissance d’une armée. L’armée de Vichy avait établi des plans secrets de mobilisation pour tripler ses effectifs: les unités françaises devaient rejoindre des régions montagneuses et un appel des réservistes était prévu. Le 9 novembre 1942, le Général Verneau, chef d’état-major de l’armée, envoie à chaque commandant de division militaire, par code inconnu des Allemands, un message chiffré prévoyant la mise en marche des troupes dès le franchissement de la ligne de démarcation par la Wehrmacht[5]. Mais le Général Bridoux, secrétaire d’État à la guerre, envoie un contre-ordre, ce qui n’empêchera pas le Général de Lattre d’agir, mais le conduira en prison. Il est important de ne pas considérer la mobilisation comme une hypothèse peu probable et peu réaliste en raison de la suspension du service militaire. Seul un plan de mobilisation parfaitement préparé peut permettre, lors d’une «surprise stratégique», la montée en puissance nécessaire.

Se pose ensuite la question des matériels. L’armée d’armistice et la Reichswehr ont utilisé les mêmes ressorts pour minimiser la contrainte qui leur était imposée. Ces armées ont d’abord camouflé beaucoup d’équipements militaires, et notamment les équipements interdits. Elles ont ensuite utilisé la dualité de matériels civils pouvant être utilisés à des fins militaires, à l’image des 3.720 camions de l’armée française affectés à des compagnies civiles, mais mobilisables en cas d’urgence. De plus, particulièrement en Allemagne, la recherche et le développement industriels ont été utilisés à la fois pour le développement des équipements civils et des équipements militaires. L’application moderne de ces exemples peut difficilement exploiter la partie camouflage, sauf à développer la politique de stockage sous cocon de matériels lourds dans les grottes de Saint-Astier. En revanche, l’accroissement du développement des technologies duales et le prêt à usage des armées vers le civil peuvent constituer des pistes intéressantes.

La simulation enfin, avec les fameuses expériences allemandes de voitures de bois et de tissu pour faire manœuvrer des chars, est une piste qui est en revanche déjà explorée de manière assez large. Il paraît inévitable et nécessaire d’augmenter la simulation pour pallier la rareté des moyens réels. Au-delà, il est capital de maintenir par ce biais les connaissances et les savoir-faire qui seraient indispensables à une montée en puissance de l’armée. Dans cet esprit, même si les impératifs budgétaires conduisaient à l’abandon de capacités militaires mutualisées avec des alliés, il serait nécessaire d’en conserver les savoir-faire, tant par la simulation que par des échanges avec ces alliés.

 Pour conclure, nécessité fait loi; mais la nécessité budgétaire de demain pourrait s’effacer devant la nécessité stratégique d’après-demain. Or tout abandon de capacité militaire peut s’avérer irréparable. Il importe donc de considérer les diminutions comme des contraintes auxquelles il faut s’adapter en préparant le mieux possible une future montée en puissance. Pour cela, les exemples passés sont utiles même si, bien entendu, l’armée de Terre de 100.000 hommes de 2012 aura, cela va sans dire, des capacités opérationnelles sans commune mesure avec son ancêtre de



[1] Si l’on se réfère aux militaires du BOP Terre.

[2] 4.000 pour la Reichswehr, 8.000 pour Vichy, autour de 10.000 pour l’armée française moderne.

[3] Allocution de l’Amiral Édouard Guillaud au colloque du conseil économique de la Défense «Quels enjeux de sécurité dans un monde en mutation?», 9 juin 2011.

[4] Cf. Inflexions, n° 19, Le sport et la guerre, 2012.

[5] Ordre n° 128/EMA/3


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