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Cette guerre subversive que nous croyons connaître ….

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Par le Chef de bataillon Paul Bury

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« Il y a une chose que j’ai apprise de Mussolini, un peu tard, c’est que l’on n’a jamais à se soucier du programme d’une révolution, mais seulement de sa tactique ». Giolitti.

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Du fait des conflits modernes, chacun s'attache aujourd'hui à redécouvrir les techniques de contre-insurrection, se targuant généralement de l'expérience française en la matière. C'est peut-être oublier que la guérilla n'est qu'une partie, et plus exactement une phase, de la guerre subversive. S'il n'est pas inutile de redécouvrir les enseignements de nos anciens en termes de contre-insurrection, sans doute est-il tout aussi nécessaire de redécouvrir les tactiques des opposants, en les prenant dans leur globalité, donc en étudiant les tactiques de l'ensemble de la guerre subversive telles qu'enseignées par les « classiques » que sont désormais Lénine, Mao, Giap ou Debray. Leur étude permet de s'apercevoir que nombre de leurs tactiques peuvent être séparées de leur idéologie, et sont donc transposables à d'autres combats (par exemple, de la révolution socialiste au combat nationaliste ou indépendantiste)1. Se priver de l'étude de ces penseurs et ne se focaliser que sur les enseignements de ceux qui les ont combattus reviendraient, d'une certaine manière, à chercher à guérir une maladie en ne combattant que les symptômes, et en ignorant les causes. Il parait donc non seulement pertinent, mais même urgent de relire les plus brillants et représentatifs de ces penseurs.

Chef de bataillon Nicolas Delort :
Sans vouloir être réducteur, je m'interroge sur l'intérêt de lire Giap ou un autre subversif du siècle dernier. Trinquier, Galula les ont déjà étudiés de près. Leurs ouvrages font preuve d'une fine analyse de ce type d'ennemi. Pourquoi ne pas chercher à aller au plus court et s'inspirer de ce qui marche ? Les Britanniques ont su par exemple briser la guérilla malaise2 en séparant la population des insurgés. Il a suffi à l'empire de promouvoir une élite sociale indigène qui a pris en main la destinée du pays. Simultanément, l'armée britannique s'est concentrée sur la contre insurrection par les procédés habituels : renseignement, traque, quadrillage, opérations spéciales, colonnes portées ...
D'autres acteurs doivent prendre en compte les aspects politiques de cette lutte. La force armée doit rester concentrée sur les modes d'actions ennemis pour y appliquer des savoir-faire qui ont fait leur preuve.

Paul Bury :
C'est précisément l'intérêt que revêt le fait de lire les théoriciens de la guerre subversive.
L'étude de spécialistes de la contre-insurrection tels que Galula ou Trinquier n'est pas en soi suffisante, et n'affranchit pas de la phase d'étude de ceux qu'ils ont combattus. D'ailleurs, Galula ou Trinquier ont eux-mêmes fondés leurs théories sur une connaissance approfondie de la guerre subversive et de ses théoriciens. De la même manière, par exemple, que Jean-Paul II, quand il était encore évêque de Cracovie, avait dans sa bibliothèque les ouvrages de Marx et Engels, théoriciens qu'il avait lus et digérés, en vue de mieux les combattre. En outre, si nous lisons certains ouvrages de Debray, qui n'ont pas fait l'objet d'une étude de la part de nos théoriciens, parce que postérieurs à leurs propres livres, nous pouvons y trouver de très précieux conseils tactiques sur la façon de mener une guérilla, qui gardent toute leur pertinence aujourd'hui et méritent une étude approfondie3. Une bonne connaissance des techniques que l'ennemi potentiel est susceptible d'utiliser est forcément un atout majeur pour mieux le contrer. On objecte parfois que ces textes sont plus stratégiques que tactiques, ou encore que les tactiques de la guerre subversive ne sont pas militaires. La première objection, à la lecture de ces penseurs et hommes d'action tombe d'elle-même. Quant à la seconde, le but de la guerre subversive étant de contourner les règles pour gagner face à un ennemi jugé plus fort, il est bien évident qu'elle va chercher à s'attaquer, par essence, à des vulnérabilités non conventionnelles.

Nicolas Delort :
Si nous cherchons à dégager quelques constantes chez les théoriciens proposés, il semble que la guerre subversive applique une mécanique, un phasage qui reste lisible à défaut d'être prévisible. Ces mécanismes sont transposables à de nombreux contextes politiques et géographiques.
Premier temps, les cellules d'avant-garde créent un phénomène d'impunité.
Deuxièmement, les subversifs contraignent l'ensemble du corps social à accepter tout ou partie de leur vue par la peur (terrorisme), la résignation (sentiment du bourbier) ou le consentement neutre (propagande).
La dernière phase est le contrôle plus ou moins cynique d'une masse critique sociale qui déclenche la révolution ou la guerre civile.
Ce processus peut être reconnu dans les conflits que nous menons outre-mer. Il pourrait être, avec plus ou moins de bonne foi, confondu au déroulé de nos crises intérieures, comme lors des émeutes en France de 2005.
La limite me semble ténue. La contre-guérilla est l'affaire des militaires. La guerre subversive, dans sa phase pré-insurrectionnelle, me semble davantage être du ressort des
policiers et des gendarmes ...

Paul Bury :
De prime abord, sans aucun doute. Mais il faut y regarder de plus près, fonction des tactiques utilisées ou encore de l'endroit concerné. Prenons quelques exemples :
- dans le cas où la guerre subversive est menée sur notre propre territoire à partir de foyers insurrectionnels, urbains ou non, défendus par des troupes organisées et coordonnées4, le niveau de violence ou d'instabilité créé peut dépasser les capacités des forces traditionnelles de maintien de l'ordre. On objectera sans doute que les forces armées n'ont pas à faire de maintien de l'ordre sur notre territoire national.
C'est vrai, bien sûr, mais il ya une différence de niveau entre des émeutes, mêmes violentes, et un climat insurrectionnel, créé simultanément en plusieurs endroits distincts par des groupes armés et déterminés bénéficiant de bases de repli solides ... ;

- dans le cas où la guerre subversive, certainement le plus courant en ce qui concerne à court terme l'armée de terre aujourd'hui, est menée sur un théâtre d'opérations extérieures, les tâches quotidiennes de contrôle de la population, d'ilotage ou même de coercition relèvent de la force déployée, qui est à majorité armée de terre ;

- enfin, si on considère la guerre subversive comme un ensemble dont la guérilla n'est qu'une phase, alors on peut imaginer en amont ou en parallèle de la guérilla des actions destinées à démoraliser ou corrompre les troupes.

Nicolas Delort :
On peut ici évoquer la corruption efficace de certains groupes tchétchènes qui se procuraient des armes auprès d'unités russes démunies, affamées et oubliés dans un conflit où elles se sont perdues. Nous touchons là au domaine plus général des forces morales qui sont assaillies dans tous les conflits.
La guerre subversive s'y attaque à la fois massivement et facilement. Des moyens de lutte efficaces peuvent largement dépasser les valeurs admises par l'occident démocratique, d'autant que les provocations des insurgés visent précisément l'ennemi « dans la perte de son âme». À l'heure d'Internet, l'impact sur la liberté d'action est immédiat. Il n'y qu'à mesurer les polémiques suscités par le camp Delta à Guantanamo Le chef - au fait des enjeux politiques et moraux de la guerre menée - doit rester un homme d'action guidé par l'éthique. Les leçons de morales sont aisées. Pour autant la question du comment reste posée. En situation, que faut-il faire ?
Malgré leur détermination et leurs convictions, les militaires ont besoin de suivre des guides, de s'approprier les modes d'actions de l'adversaire, de comprendre pour frapper au coeur de l'insurrection. Dans un cadre d'action sous pression juridique, les militaires veulent des manuels.

Paul Bury :
C'est bien tout l'enjeu de ce débat : y a t'il des constantes ou des recettes infaillibles ? Peut-on créer des manuels valables en tout temps, en tout lieu, au risque de créer une doctrine que d'aucuns seraient tentés de vouloir appliquer et faire appliquer à la lettre, quitte à se tromper lourdement, d'un théâtre à un autre ? Si l'on prend l'exemple des Anglais en Irak, ils ont d'abord cherché à y appliquer les recettes apprises d'Irlande du Nord, pour finalement reconnaître que la situation irakienne était très différente, et que la contre-insurrection ne se mène pas à Belfast comme à Bassora. Là encore, une bonne culture générale, une bonne connaissance des méthodes, des théories, des idées et objectifs tactiques de l'adversaire semble primordiale pour permettre au chef de conserver l'ascendant intellectuel et la capacité à s'adapter plus vite que son adversaire à la situation courante. Cela inclut aussi bien les théoriciens de la guerre subversive, que par exemple la lecture des manuels que certains groupes extrémistes rendent disponibles presque ouvertement sur internet. Pourquoi donc ne pas traduire et diffuser ces manuels jusqu'aux plus bas échelons qui seront confrontés à ces techniques ou tactiques sur le terrain, c'est-à-dire les chefs de section ? Dans le même ordre d'idées, ne doit-on pas proposer à tous les officiers la lecture de Lénine et Giap au même titre que celle de Clausewitz ou Jomini ?

Nicolas Delort :
Pour conclure, la guerre subversive a ses constantes, ses principes. Toute nation ayant livré bataille contre des adversaires subversifs, dispose d'une expérience complète de la contre insurrection.
Mais ces connaissances techniques suffiront-t-elles pour livrer bataille contre un ennemi dont l'inventivité et la patience n'ont pas de limites ? Les Britanniques ont brisé l'insurrection malaise, ont pratiquement résolu la question irlandaise. Mais cette expérience n'a pu être mise en oeuvre à Bassora.
L'expertise française, enseignée à l'école de guerre psychologique d'Arzew5, a longtemps été perçue de manière sulfureuse6. La redécouverte de Galula et de Trinquier peut être vue comme une réhabilitation intellectuelle.
Cette dernière nous invite surtout, comme ces défricheurs, à lire ou à relire les grands théoriciens de la guerre subversive. Ainsi, il devient possible d'anticiper leurs actions en agissant comme des profileurs qui traquent des criminels. Plus que jamais affrontement des volontés, cette guerre subversive est aussi un affrontement de l'âme contre le cynisme.

1 Sans oublier, comme le rappelle Régis Debray, que dans ce domaine, « exemple n'est pas modèle ».

2 Rupert SMITH, in The Utility of War, revient largement sur cet épisode qui en dit long sur l'expérience contreinsurrectionnelle

britannique, de la guerre de Boers à L'Irlande du Nord.

3 Par exemple, dans, Le castrisme, la longue marche de l'Amérique latine, l'auteur se livre à une comparaison fort intéressante des avantages et inconvénients de la guérilla urbaine et du foco.

4 De ce point de vue, la façon dont étaient organisés les meneurs des émeutes de banlieue de 2005 montre que cette hypothèse n'est pas invraisemblable, d'autant qu'en 2007, certaines bandes se sont montrées armées et déterminées à faire usage de ces armes.

5 L'école de guerre psychologique d'Arzew ou Centre d'Instruction à la Pacification et à la Contre Guérilla (CIPCG) est créée en 1957 par Marcel Bigeard.

De 1957 à 1960, plus de 8 000 officiers et sous-officiers ont été formés. Des stagiaires belges et portugais y furent instruits afin d'apprendre à lutter contre les mouvements indépendantistes apparaissant au Congo, en Angola et au Mozambique.

6 Cf. Escadrons de la mort, l'école française, Marie-Monique Robin, éditions La Découverte, Paris, 2004.
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