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Valeurs de l'Armée de Terre

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Civisme et civilité: contrainte sociale et conformisme

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Par Madame Françoise Thibaut

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Le concept de destruction positive émis par les économistes du Nouveau Monde il y a près de 30 ans n’est toujours pas compris, ni utilisé en France. Il consiste, avec simplicité et des objectifs précis à 5, 10 et 20 ans, à balayer toutes les anciennes structures bloquantes, même si elles ont fait la fortune du pays il y a un siècle, ou en 1946 ou en 1958, et à leur substituer des outils de gestion fluides, propres à redémarrer l’économie dans le contexte contemporain, financer le social, assainir le travail en le coordonnant avec les formations, sans inflation et sans préjugés, partisans, raciaux ou doctrinaux.

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Ainsi Madame Tatcher, déboulant avec des pavés dans son célèbre sac à main, dans un Royaume Uni en perdition, au bord de la clochardisation, a peut-être déclenché la plus longue grève de mineurs qu’on ait jamais vu au Pays de Galles, mais au prix d’une décennie difficile, elle a rendu l’énergie, l’autorité, le pouvoir, le prestige, pour tout dire « la pêche », au leader du Commonwealth; le passage à Tony Blair fut un peu acrobatique, mais il a assumé la continuité avec brio pendant deux mandats, tout en assouplissant les nécessités propres aux travaillistes.

 

Angela Merkel n’a rien d’une escort-girl, et lorsqu’elle va à la Maison Blanche on ne se demande pas si sa robe est de Chanel ou de Valentino, mais elle continue et bétonne un spectaculaire et rapide redressement allemand, au prix parfois de réels mécontentements, gommant les effets les plus dévastateurs de la réunification . Le temps qui passe la sert, elle l’a compris; le munificence de la Coupe du Monde de football en est le témoin scintillant.


 

D’après une étude de la « New Economics Foundation » de l’Université de Leicester[1], les Danois sont les terriens les plus heureux de la planète: cette étude fait état de 2 classements: les pays « développés » et « très développés » ; les dix peuples les plus satisfaits, en fonction de critères et surtout d’espérances liés à l’éducation, la santé, le marché du travail, la fiscalité, le logement, le respect individuel, et la préservation de l’environnement sont, après les danois: les ressortissants de la Suisse, l’Autriche, l’Islande, la Finlande, les Bahamas, la Suède, Bruneï, le Canada . La France (32), la Grande Bretagne (41) et les Etats Unis (23) viennent très loin derrière; ce qui peut laisser pensif. Dans la seconde catégorie, celles des peuples « émergents » les plus satisfaits, on trouve le Vanuatu, le Costa Rica, Panama, Cuba, la Malaisie. Les plus mal lotis, dans les 170 et 180èmes rangs, sont, en gros, les pays issus du système soviétique et ceux d’Afrique subsaharienne.La leçon n’est pas difficile à retenir: ce qui fait le bonheur, ce ne sont plus les joutes politiques et les barricades vengeresses; c’est, dans un climat quelque peu néo-conservateur un bon revenu par tête (GDP), des certitudes sur le système de santé et d’éducation, un marché du travail cohérent relié aux formations et sur un horizon à 30 ans, sauf très gros accident de parcours, l’assurance que cela durera pour la prochaine génération.

 


Il y a beaucoup à retenir des expériences sociales des pays nordiques. Toutefois il faut être prudent et se garder de tout mimétisme béat, tout comme pour l’Autriche et la Suisse: ce sont des pays à « petites » populations, bien connues, où la gestion et le repérage social sont faciles. Tout le monde connaît tout le monde et les tricheries administratives et politiques sont sévèrement jugées et punies. Les Finlandais, depuis plus de 60 ans, ont pratiqué, en cas de menace, de blocage interne ou international, « le cabinet technique »: on prend les meilleurs dans leur spécialité de chaque tendance politique, et on les fait gouverner ensemble: c’est le grand Président Urho Kekkonen qui a peaufiné le système: on est ainsi assuré du redressement, on élimine les extrêmes, les querelles inutiles, on gouverne bien et les réformes indispensables avancent vite, soutenues par une Chambre rouge-verte, rose-blanc-vert, et dans le scrupuleux respect des citoyens. De même, la Finlande est, en Europe, le pays où le travail est le plus syndiqué; mais en même temps c’est le pays d’Europe où les entreprises sont les plus performantes: Nokia est la seule entreprise européenne au « Top 10 » international: les syndicalistes et travailleurs finlandais ont depuis longtemps arrêté de « bouffer du patron », pour, dans des trajectoires choisies en commun, réaliser les résultats les meilleurs possibles. On ne perd plus son temps à défiler dans les rues avec des banderoles, en fumant des cigarettes; on négocie poliment et on trouve un consensus. Le mot est lâché: une société qui fonctionne bien et contente ses administrés doit être consensuelle !

 

Donc, ces fameux danois, galvanisés par leurs sirènes, soutenus par leur emblématique famille royale qui fonctionne comme une entreprise, sont les plus heureux du monde ! Les Espagnols, camouflant leurs carences, leur chômage, la désertification de l’Andalousie, tentent de copier ce modèle global, tirés par des gouvernements de droite ou de gauche qui suivent la même trajectoire économique, rassemblés -eux aussi - derrière une monarchie sans pouvoir mais prestigieuse et qui travaille dur. On en deviendrait presque royaliste ! Rappelons ici, naïvement, que le modèle politique européen n’est pas la République, mais la Monarchie parlementaire…

 

L’Europe déploie ainsi un « modèle », qui va très au delà du « way of life américain »: les Européens ont imposé dans le monde, depuis les Grandes Découvertes 2 repères sociaux: d’abord l’autorité de l’Etat sous toutes ses formes, puis, cette dernière étant trop monomaniaque, la liberté individuelle, présentée comme un indispensable contrepoids. La planète vit là dessus depuis plus de 2 siècles. Mais ce n’est plus suffisant. Se profile alors la gouvernance, mélange tempéré des deux, néo-paternalisme enveloppant, où l’Etat n’est plus uniquement prescriptif et autoritaire, et où la liberté individuelle est adoucie du respect retrouvé d’autrui. On en serait à une « puissance douce », au delà de la contrainte chère à Weber, au delà des inégalités ravageuses nées de l’exercice forcené de la liberté: c’est ce que décrypte volontiers Zaki Laïdi [2] pour lequel la Communauté Européenne déploie « une volonté de prospérité et de paix communes, un marché unique capable de conjuguer les identités nationales et une commune identité économique ». Il déplore le déficit de confiance des européens envers leur propre création, mais pense que, les générations se succédant, la réussite est au bout du chemin, car le modèle, encore incertain, offre des voies innovante et positives. Autrement dit, il rejoint nos fameux « destructeurs positivistes » des années 70, en soulignant que l’Etat est plus soucieux d’assurer le bien être de ses administrés que l’interdit, car une certaine aisance sécurisée assure la paix publique. Les Européens ont -par le passé - tellement utilisé la puissance brutale, qu’il s’agisse d’eux mêmes, de leurs relations intra-européennes, ou des colonisations, qu’ils en sont revenus ! et proposent un autre modèle consensuel et négocié. Ce modèle - Ah! Soyons objectifs et honnêtes ! - emprunte aussi aux orientaux, au bien-être à la Séoulienne, à la Singapourienne…même si cette référence ne fait pas toujours l’unanimité. Nous y reviendrons.

 

Et la France, dans tout cela ? Ah ! Elle se demande si elle ne devrait pas travailler un peu plus, réformer son impayable Sécurité Sociale, inciter les banlieues difficiles au jardinage, mieux payer ses juges…. Avec l’Italie - en véritable décomposition - elle est le pays de l’immobilité pétrifiée, du passéisme grognon, du larmoiement social, de l’ankylose marmoréenne. Comme l’écrit si bien Von  Rezzori « avec l’Italie la France est le pays dont le paysage a été délibérément enlaidi depuis 40 ans, à l’image du mode de vie ». Laideur, bêtise, inculture, perte des repères, saleté, violence, incivilité… La liste est longue des désespoirs exprimés dans les colonnes de tous les journaux, dans les pages de la plupart des essais sociaux.

Mais bizarrement, il ne se passe rien. Certes, on se glorifie régulièrement de plus de 40 millions de touristes déversés chaque année devant la Tour Eiffel et sur les parquets exténués du Château de Versailles. On se demande si ce n’est pas du masochisme, lorsque ces fameux visiteurs qui ne restent en moyenne que 2 jours et demi, auront trouvé la nourriture horriblement coûteuse, auront passé la moitié de leurs visites à chercher des toilettes publiques décentes, des corbeilles où jeter leur cornet de frites, des bancs non détruits où reposer leurs fesses, des jours sans grève de solidarité, des magasins ouverts le dimanche et les jours fériés. Ce que notre « toujours vivant » monopole d’Etat (malgré la Loi contraire) balance sur TV5-Monde a un profil franco-franchouillard souvent affligeant et sectaire. L’autre bout du monde super actif (c’est à dire la zone Pacifique) nous connaît à peu près autant que le Canton de Glaris. Les états d’âme de Sarko, Ségo, Jakko, n’ont aucun intérêt.

Bauer et Rauffer, nos 2 grands prêtres de l’analyse de la violence sociale - connus dans le monde entier pour la sûreté de leurs prévisions, et qu’aucun de nos politiques n’écoute vraiment - soulignent que la France est le seul pays d’Europe -et peut-être du monde - où on a, de manière aussi constante et développée depuis environ 10 ans, un phénomène de Violence gratuite: détruire pour détruire, saccager pour saccager, mettre le feu pour jouer, agresser n’importe qui dans la rue: ce développement exponentiel de la violence sans objet, des destructions de biens collectifs, correspond a un manque de confiance total dans les institutions et dans les promesses, à un désaveu de l’autorité instituée, à un refus global du « système » qui semble bouché, bloqué, fermé, sourd, sans espoir et imbécile.

On ne sert bien qu’un maître qui a des objectifs clairs. Or, depuis 30 ans, les français sont dans un brouilli-brouilla d’idées confuses, de contradictions constantes entre discours et inertie, où l’idée même du service public ou du bien collectif est totalement diluée, et celle de Nation « tragiquement perdue ».

 

La France continue de cultiver l’individualité vengeresse telle qu’un 1789, avec du mal, face à un Etat tentaculaire, renforcé par l’idéologie collectiviste du communisme et d’un socialisme hors de la réalité, qui n’a pas cédé d’un pouce. Le modèle social à la française n’existe pas ; il est un leurre, un mirage, une utopie, un reliquat des années glorieuses, quand les caisses de l’Etat débordaient d’argent frais. Le groupe, le collectif, tels que vantés par Lénine, l’idéologie de 36, les congés payés et le vélo, la sortie des usines Renault, les guinguettes des bords de Marne, les maillots de bain tricotés à la maison, les cigarettes du Monopole, le catalogue des manufactures de Saint Etienne… On en est là, encore. Sans vouloir vraiment absorber que le monde bouge et que nous restons assis, laissant sur le pavé toutes nos énergies au nom de congés interminables, de grèves sans objets et de légales 35 heures. La plupart des français continue à attendre « tout » de l’Etat: il est le père et la mère, l’oncle pas d’Amérique, le pourvoyeur de l’éducation une et indivisible, le constructeur, le démolisseur, l’amianteur et le désamianteur, l’organisateur des congés, des soldes, des loisirs, le garant de tout ce qui bouge, des trains, des bateaux, des ferrys pour la Corse, des avions d’Air France, du courrier, du téléphone, il est le grand cinématographeur, le photographe de tous nos instant, le grand amuseur télévisuel, le surveillant de notre santé toujours chancelante grâce à la gratuité; il nous fait naître dans des CHU de plus en plus gros, de plus en plus loin de notre domicile, et ne veut plus nous enterrer parce que cela prend trop de place dans des banlieues où le terrain est hors de prix, mais nous incinèrera volontiers. Bilan accablant d’un déphasage complet entre la mentalité présente , et l’action qui devrait être.

 

A partir de là on peut s’interroger sur le sens à donner aux termes de civisme et de civilité: Le civisme consiste à être un « bon citoyen »: c’est une relation d’ordre public, plutôt juridique avec l’Etat: on obéit aux Lois, on paie ses impôts, on envoie ses enfants à l’école, on fait son service militaire s’il y en a un, on n’apporte aucun trouble à l’ordre collectif. La contrepartie est le bulletin de vote: étant un bon citoyen, on est autorisé à exprimer son opinion dans les délais prescrits. Il s’agit donc d’un « état » juridique, politique entre un Gouvernement (quel qu’il soit) et ses nationaux, rapport assez distancié, basé sur l’ordre, correct et sans perturbation: c’est le principe établi par la Révolution française en Europe: chacun doit pouvoir vaquer à ses occupations sans crainte ni du pouvoir, ni des autres individus.

 

La civilité est d’une autre nature, et va avec la gouvernance: la civilité est plus large, plus diffuse, plus intériorisée, mentale: elle est moins mécaniste, elle suppose que depuis la plus tendre enfance, famille et scolarité ont imprimé en lettres d’or dans le cerveau de chacun la notion de respect, d’amabilité, de propreté, de non violence. En échange de ces pensées positives, l’ensemble social et économique, non plus seulement juridique et administratif, enrobe ses citoyens de bienfaits, leur assure confort, prospérité et bien être. On ne raisonne plus en termes d’ordre, mais en valeurs de vie quotidienne. Le gouvernement c’est faire régner l’ordre. La gouvernance c’est assurer les bienfaits de cet ordre. L’ensemble gouvernance et civilité est vaste, diffus, parfois difficile à cerner. C’est pourquoi les français, tellement juridiques, ne le conçoivent pas, continuent de le prendre pour une donnée imbécile, un effet cinéma. C’est également friable, éparpillé, car cela repose non plus sur l’Etat et sa Loi, mais sur l’action de tous, publique et privée, sur la prospérité commune, sur l’art de « réussir ensemble ».

Il n’y a - au demeurant - pas grand chose de bien nouveau: la gouvernance est une forme inavouée de paternalisme; un « maternalisme » puisque le mot masculin évoque trop de passé exploiteur. Paternalisme ultra libéral, qui consiste à assurer une bonne santé en en faisant payer le prix, une éducation et des enseignements généralisés impeccables, adaptés au marché du travail dans des projections à 10 et 20 ans, de bons transports à de bas tarifs car le transport sous toutes ses formes est la clef de l’enrichissement, une salubrité et une propreté sans tache, car la propreté est la clef de la santé et de l’ordre, un approvisionnement adapté en eau, en énergies sous toutes leurs formes. De leur côté, les citoyens doivent être, dès l’enfance, « conformes » à ce que l’on attend d’eux: des exemples de courtoisie, de propreté, d’énergie, en vue de savoir contribuer au bonheur commun. Ils doivent aussi, dans la mesure du possible, voter « comme il faut «  pour que cela dure.

 

Le modèle de ce type sociétal n’est pas précisément européen , pas même nordique; il nous vient plutôt du pourtour Pacifique où un certain art de vivre oriental et pionnier s’est mélangé aux données occidentales de prospérité économique et de bien être: l’Australie, la côté Ouest du Canada, la Corée du sud, la Malaisie, Singapour, Bruneï… dans des versions nationales et différentes, mais qui aboutissent au même profil: être prospère et sans trouble, ne pas gâcher des millions de dollars en grèves inutiles, en saccages gratuits en désordres dévastateurs, en étudiants improductifs, en malades inguérissables, en SDF et RéMistes professionnels. Cela englobe l’international et l’avenir: les aéroports de Manille, Kuala Lumpur affichent d’immenses calicots: « Ne laissons pas le terrorisme détruire notre mode de vie »; c’est aussi dans le métro de Sydney et de Singapour. A l’Université, la librairie vend des blocs de papier avec écrit sur la couverture « take charge of your future »: pas une seconde on ne peut oublier ce que la collectivité attend de vous, que votre grand’mère compte sur vous pour payer sa retraite…

 

Les Australiens ont ajouté à la pingrerie britannique traditionnelle (explicable par la pauvreté des îles anglaises) un esprit pionnier d’économie et de débrouillardise. L’Australie est une terre prospère mais rude, difficile, dont - il ne faut jamais l’oublier- les quatre cinquièmes sont constitués de déserts peu hospitaliers. A cela s’ajoutent d’importantes sottises écologiques perpétrées pendant plus d’un siècle, depuis que Cook a aperçu et fusillé son premier kangourou. A l’école, l’éducation - outre le lire et l’écrire - intègre les données suivantes: dès la maternelle, si on oublie d’éteindre l’électricité en quittant une classe, on est puni, si on laisse couler les robinets des lavabos, on est puni ; mais en même temps on doit avoir les mains propres et ne pas tacher son joli petit uniforme; on doit se lever quand le maître entre dans la classe, le saluer poliment; savoir l’hymne national, saluer le drapeau; si papa participe à une manifestation sur la voie publique, il doit tout nettoyer à la fin, ramasser papiers et banderoles à ses frais, et s’il y a des saccages, c’est lui qui paie. Il a le droit de se saouler au Pub le vendredi et le samedi soir, mais il est vivement encouragé à dormir dans sa voiture garée en face du susdit établissement car s’il est pris au volant en état d’ébriété, cela prend des proportions qui dépassent largement ses moyens; les tagueurs mineurs sont, à la troisième récidive, invités à goûter les charmes d’une « ferme de rééducation » en Tasmanie: ce n’est pas un bagne, loin de là, mais au retour on n’a plus vraiment envie de barbouiller les murs des voisins; par contre dans les endroits idoines, des concours de fresques urbaines sont organisés par les municipalités. Les ados cèdent encore leur place aux vieilles dames dans les transports, et au supermarché des ribambelles de jeunes gars musclés se précipitent pour porter leurs paquets dans les coffres de voitures. De toutes façons au bout des comptoirs de caisses, des « aides » - gens légèrement handicapés - sont toujours là pour ranger les achats dans de vastes sacs en papier Kraft, puisque le sac plastique est banni depuis un quart de siècle, car dévastateur de l’environnement.

Voilà à peu près le profil d’une ville comme Darwin, Alice, Broome ou Adélaïde; à Perth c’est pire encore: comme dirait ma grand’mère: « on mangerait par terre »; Sydney fait exception, car il y a trop de touristes européens qui se conduisent mal. En Corée du sud ou à Singapour, on retrouve les mêmes obsessionnelles « attitudes conformes », un sourire naturel, une affabilité de bon aloi qui ne fait pas craindre de recevoir un gnon si on demande son chemin; tout le monde a un téléphone cellulaire, mais personne ne parasite autrui avec des sonneries intempestives et des gueulements indécents. Certes, comme pour toute l’humanité c’est « chacun pour soi », mais sans systématiquement saccager le voisin. En échange de ces attitudes plutôt positives de civilité, les différentes institutions gouvernementales assurent l’intendance du confort et de la croissance; on traverse des cités dortoirs remplies de fleurs, on peut laisser sa moto stationnée toute la semaine en bas de chez soi sans que personne n’ait l’idée d’y toucher; les singapouriens ont une confiance absolue dans leurs ascenseurs, (et aussi dans les escaliers mécaniques) méticuleusement entretenus par des myriades de professionnels zélés; il ne viendrait à l’idée de personne de les malmener ou de les saccager; ils ne tombent jamais en panne et les accidents sont rarissimes. Enfin, le nombreux personnel qui nettoie, brique, arrose, sans relâche tout et partout, même s’il n’a pas des salaires mirobolants, est respecté, aimé, traité avec dignité et considération car la collectivité toute entière de 4 à 84 ans sait qu’elle en a besoin: il est interdit, non pas de cracher, de mâcher ce que l’on veut, de fumer n’importe quoi, de faire des pipis urgents, mais de le faire n’importe où, n’importe comment: dans tous ces pays jeunes et dynamiques il est défendu de jeter tout n’importe où et d’uriner dans les coins  sombres; il y a suffisamment de poubelles partout intégrées aux paysages et de toilettes publiques gratuites et rutilantes pour que la rue ne soit pas l’antichambre de l’enfer. De même si l’on a un chien [4] on est prié de respecter l’environnement: l’amende pour irrespect des règles représente plusieurs mois de pâtée vitaminée.

 

Tous ces détails peuvent paraître triviaux et non juridiques, mais c’est comme cela que s’exprime la gouvernance et  commence la civilisation: être « civilisé » c’est renoncer à la violence, sous toutes ses formes, la violence quotidienne, à l’incivilité élémentaire, celle, justement, des choses quotidiennes et triviales. Les français ont gardé une version 1789 de la liberté: un individualisme sans nuance, affirmé et triomphant, parce qu’en 1789, elle était la « bonne » version: il était urgent de donner sa place à l’individu, afin de pouvoir évoluer de manière constructive. Cette urgence n’est plus d’actualité: nous sommes trop nombreux; dans le présent contexte, la liberté de chacun ne peut-être que mesurée: la phrase « la liberté de chacun commence là où s’arrête celle d’autrui » n’est jamais citée ni enseignée, mais elle est d’une brûlante nécessité.

Pire: le principe égalitaire a généré en France, cette formule « uniciste » de l’Etat et de la population: « tous les hommes sont égaux » signifierait qu’ils sont tous identiques. L’Etat français, tel qu’il ressort de la Révolution et tel que le solidifie la Troisième République (un siècle plus tard) est un Etat Unitaire, parce que la Nation est « Une et indivisible », parce que « le » français est un être unique, idéal et parfait, toujours identique à son voisin, qu’il soit métropolitain, insulaire, colonial, du nord ou du sud. Or, deux siècles plus tard, cette « uniformisation nationale » n’est plus réaliste: les Etats raisonnables tiennent compte des différences, des appartenances originaires, des diversités. Comme l’écrit si bien le philosophe Michel Serres: « la nature a créé des différences, nous en avons fait des inégalités ». La cohabitation harmonisée, la gouvernance tolérante doit être de mise. Une grande partie des problèmes de l’Etat français serait résolue si les autorités voulaient bien admettre la fin de l’unicité de la République et tolérer une forme moderne de fédéralisation, d’autonomisation des différentes régions, des différents peuples qui forment la France.

 

L’Etat unitaire est une situation artificielle, construite en 1793 sur la crainte de voir exploser l’Etat. Ce mythe sera continué tout au long des différents régimes. Est-il vraiment indispensable ? Les raisonnables finlandais, entrant dans l’Union Européenne ont dit: « l’Europe c’est tolérer la régionalisation, c’est la chance pour la Carélie saccagée de retrouver une identité ». La Catalogne et le Pays Basque espagnols, les Ecosse, Galles, Irlande britanniques, les länders germaniques y trouvent leur contentement. Pourquoi pas la Corse ? Pourquoi ne pas admettre que les français sont infiniment différents, infiniment variés, et que cette variété est une richesse ? «  Tout apprentissage est un métissage » enseigne la sagesse philosophique; pourquoi ne pas apprendre et tolérer l’autre tel qu’il se voudrait être ? Ne pas admettre la « variété » à notre époque est une incongruité, puisque l’on sait qu’un habitant sur huit en France est d’origine maghrébine, un sur dix d’origine africaine ou antillaise ? Pourquoi faire de l’Islam un monde à part, comme on le fit du protestantisme ou du judaïsme ? Pourquoi recommencer les mêmes dévastatrices erreurs ? Pour ne pas troubler « l’ordre public »? Tiens donc !! Un exemple, encore une fois trivial, mais exemplaire: En Malaisie où les ethnies et les religions sont très variées, tout employeur, tout commerçant un peu malin, prend soin d’engager des personnels de différentes obédiences et croyances; il y est même puissamment invité par le code du travail (sans y être obligé). Cela contribue puissamment à l’atténuation des tensions entre groupes. On travaille ensemble. Les musulmans ont leur congé hebdomadaire du jeudi midi au samedi matin; les adeptes du judaïsme du vendredi midi au dimanche matin; les chrétiens le samedi et le dimanche; certains autres prennent congés d’autres jours: cela permet à l’entreprise, au commerce de travailler tous les jours; tout le monde y trouve son compte: l’entrepreneur, ses clients, les employés, l’économie globale.

De même, dans ces régimes dits « oppressifs » vus par l’étroite et molle lorgnette française, on pratique sans états d’âme une sanction « collective » en cas de manquements graves des citoyens; je ne pense pas que l’Australie, l’Alberta ou le Saskatchewan soient des dictatures; ni la municipalité de Séoul, ni vraiment Singapour, ni le Japon: mais dans ces contrées, souvent brocardées par certaines gauches ou droites françaises (parce que l’idiot dénigre toujours ce qu’il ne connaît pas) n’hésitent pas à pratiquer, en cas de « manquement grave »  de certains citoyens, dans les quartiers ou dans les institutions, la sanction collective immédiate: certaines bandes ont saccagé les arrêts d’autobus, et bien l’autobus ne passera plus ! les trottoirs sont ignobles ? et bien le jour de congé est  occupé au nettoyage ! des voitures ont été incendiées ? Toutes les voitures particulières pour « être protégées » sont consignées dans une fourrière pendant 1 mois.

 

L’ile-Etat de Singapour a longtemps été présentée comme le parangon du gouvernement abusif, méprisant la liberté individuelle: il est vrai qu’il y a 30 et 40 ans, au début, le système a été très sévère: dans le but de créer une unité plus ou moins artificielle, et d’éduquer des gens d’origines très variées à s’organiser ensemble, être « urbains » ensemble pour le profit de tous. Désormais cette République « matriarcale », basée sur un consensus de prospérité, « la démocratie de l’air conditionné » (comme disent les australiens) s’est considérablement adoucie, même si le conformisme social reste de rigueur. Dans une capitale (que je ne nommerai pas) un des principaux district de soutien au gouvernement, récemment, n’a pas voté comme il faut: et bien la station de métro, proche d’être inaugurée, promise depuis des années, et très nécessaire, est restée fermée un an de plus ! De même si un quartier ne répond pas à ce que l’on attend de lui, on ferme les transports publics et les garderies d’enfants. La vie n’est pas infernale, mais elle se complique quelque peu, et cette complication permet de réfléchir aux nécessités de la conformité comportementale. En retour, les écoles pullulent, pour toutes les ethnies, croyances et obédiences, et il y a fort peu de chômage. Ce n’est pas l’Eden, mais cela fonctionne bien; et l’Eden existe-t-il ? surtout dans la version 1789 ?

 

Qu’avons-nous dans notre Eden franco-français ? Ah! des gens qui sont en règle et ont un boulot, mais dorment dans des squats ! Belle performance ! L’école, devenue un parking à crétins[5] n’apprend même plus à lire et à écrire, encore moins la politesse, l’hymne national, un minimum d’histoire et de géographie; pour s’en convaincre il suffit de regarder les « jeux » télévisés: les moins de 30 ans sont des gouffres d’ignorance, de grossièreté et d’imbécillité. Nous sommes obligés d’envoyer les enfants dès 2 ans en garderies, car la solidarité de quartier n’existe pas; les gens ne reparlent pas, ne se connaissent pas, se détestent à cause des télés qui hurlent, des voitures incendiées; les vieillards meurent seuls; tout le monde se méfie de tout le monde; on rejette les retraités de toute activité de transmission du savoir et des savoir-faire; les nettoyeurs sont méprisés et déconsidérés, personne ne leur apprend leur métier (or, balayer est tout un art) ce qui nous donne la repoussante saleté française, connue dans toute la galaxie; et nous faisons de nos différences des objets de haine et de conflits; le mot « beur » n’est que français, et très choquant; nous sommes les seuls à nous embourber dans des histoires de voiles, de médailles, de prosélytisme, alors que dans des pays où la situation est objectivement bien plus compliquée, ce genre de problème est ignoré. Nous avons transformé l’individualisme en égoïsme mirobolant: jamais un regard pour l’autre, jamais la moindre transaction comportementale: on insulte, on cogne, on verbalise, on fait une Loi dont les décrets d’application ne seront jamais pris.

 

Et surtout, les deux éléments les plus handicapants, car ils sont inscrits dans les mentalités, et mettront des décennies avant de se gommer:

·         Nantis de notre fameuse Révolution -qui entre autres choses généra quelques actes de barbarie parmi les plus spectaculaires (les massacres de Carrier et Fouché, l’abolition puis le rétablissement de l’esclavage, le génocide vendéen) et du stalinisme triomphant de la Libération, tout français continue de tout attendre de l’Etat, ce qui est la pire imbécillité contemporaine de la planète; il ne le peut plus, il ne le veut plus; ce mode de gestion marchait à peu près il y a un demi siècle, mais il n’est plus possible;à cause du coût, à cause du nombre; et nous sommes si incapables d’envisager et de pratiquer l’initiative privée, que nous mourrons étatisés et exsangues, c’est certain.

·         La France n’aime pas sa jeunesse: elle ne sait pas quoi en faire; en France la jeunesse est vécue comme une charge, un fléau, un défaut, dont il faut se corriger vite, alors que partout ailleurs quand le pays fonctionne bien, elle est une fierté, un espoir, une certitude d’un avenir. « Les jeunes » en France sont les fauteurs universels. L’étudiant est un sous-citoyen qui doit être pauvre à moins qu’il n’appartienne à la minuscule élite des Grandes Ecoles. Le gâchis humain de l’éducation nationale est phénoménal: c’est la pire entreprise du monde: pour avoir un énarque on sacrifie des milliers de gamins; nous avons créé un sous-enseignement destiné aux sous-citoyens; la plupart des adolescents bloqués dans ce système savent très bien qu’ils iront directement du collège au chômage, et la seule façon de l’exprimer est la délinquance.

 

Il faudrait que nous arrivions à envisager une autre forme de société, une civilité qui soit à la fois celle du prescripteur et celle du receveur: rétablir un véritable dialogue, un consensus sociétal. Ce que le français ignore totalement, c’est la transaction, le transactionnel, l’écoute d’autrui, qu’il s’agisse de l’Etat, des administrations ou des différentes strates de citoyens. Tout le monde gémit, personne n’écoute personne. Et la fragmentation de la société française dans des casiers étanches donne des effets catastrophiques. La France est un objet bloqué, un ouvre boite rouillé, donc la boite ne s’ouvrira pas, sauf en cassant. Nous attendons peut-être un dictateur ? Un dictateur doux, une Tatcher sans pavé dans le sac à main, un Napoléon sans la Bérézina, un de Gaulle sans l’Algérie, un Robespierre qui aurait été bien psychanalysé ? Tout est possible…

 

Civisme ? Civilité ? La France est en perdition; même si parfois il y a quelques frémissements; la version de la démocratie élective que nous pratiquons est totalement périmée, nous cumulons un siècle de retard juridique, et cinquante ans de stalinisme éperdu; Notre philosophie sociale date de Grévy ou de Lénine, notre administration reste totalement réactionnaire et autoritaire, nos découpages territoriaux aberrants, notre système éducatif est en ruine, notre système de santé une catastrophe quotidienne, notre système fiscal un contre-feu économique permanent. Que faire ? Nos fréquentes promenades à un million de manifestants de la Bastille à la Chambre des députés n’ont aucun sens puisque plus personne ne sait ce qu’a signifié la Bastille et que les députés ne peuvent faire entendre leur voix.

 

 

La France pratique un catholicisme étriqué, un communisme égoïste, un islam revanchard, un judaïsme honteux, un socialisme dévoyé, un libéralisme coupable, comment voulez-vous qu’elle s’en sorte ? Tous ces gens, en France, qui veulent être élus n’ont rien à proposer; ils ne sont que le reflet politique de l’égoïsme individuel généralisé. Ils n’ont rien à proposer et ne changeront rien car ils sont les bénéficiaires du système bloqué dans lequel ils vivent et qu’ils ont eux-mêmes installé. Or, on ne change pas une recette qui vous profite. L’égoïsme politique français atteint des sommets faramineux, pur reflet de l’égoïsme individuel: démagogie de l’inertie où on a transformé le chômage en passe temps, la maladie en exercice de style et l’éducation en friche. La politique n’est faite que de deux aphorismes: ne jamais fermer complètement la porte et ne jamais scier la branche sur laquelle on est assis[6].C’est la mentalité des « avantages acquis ».

Pour qu’une Nation vive et prospère, il faut qu’elle ait d’elle une image claire, valorisée et positive, qu’elle pratique au quotidien et en continu la « destruction positive » et non le passéisme destructeur.

 

 

 

 

 

 

 

Quelques références, à l’appui de la réflexion :

 

* Millner:le salaire de l’idéal, Le seuil,

* article Jean François Deniau donné au Monde le 12 juillet 2006

* Zaki Laïdi : la norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne, Sc Po, 2006

* Rémi Godeau: la France en faillite, Calmann-Levy, 2006

* Grégor Von Rezzori, sur mes traces, ed du Rocher, 2004

* chroniques de A-G Slama du Figaro Magazine des 11 et 18 février 2006

* Ezra Sulaiman : le démantèlement de l’Etat démocratique

* Université de Leicester: travaux de l’équipe d’Adrian White

* divers articles de Pierre Chaunu, JF Revel, Alain Cotta dans différents journaux, le Monde, Libé, Figaro en 2005 et 2006

* la fabrique du crétin,

* la gestion des crises et des paradoxes, presses de HEC Montréal

*chronique du New-York Times de mai 2006 sur Nanterre-Paris 10




[1] New Economics Foundation de l’Université de Leicester, Laboratoire dirigé par Adrian White . , en collaboration avec les Nations Unies, the World Health Organisation, la CIA, la FAO . Les critères portent sur une centaines de données précises  et sur des échantillons de 80 000 personnes par pays.


[2] Zaki Laïdi : La norme sans force, l’énigme de la puissance européenne, 156 pages, 2006, Presses des Sciences politiques, Paris .

[3] selon l’expression de Jean François Deniau, membre de l’Institut, dans une chronique donnée au Monde le 12 juillet 2006 « Ces fausses peurs qui condamnent la France au ridicule ».


[4] les chiens de compagnie déroutent encore assez souvent les orientaux ; pour eux c’est un signe de snobisme à l’occidentale peu répandu ; se trimballer dans la rue avec, au bout d’une ficelle cet individu poilu que la tradition avait plutôt habitué à chasser du pied, reste une curiosité ; par ailleurs les emplois du temps surchargés et l’exiguïté des logements urbains n’incitent pas à l’adoption de canins . Promener son chien reste un acte rare, ennuyeux ; le plus souvent, ce sont des domestiques qui sont chargés de cette corvée


[5] livre de Jean-Paul Brighelli, « La Fabrique du crétin » (cf. références in fine).


[6] on peut entendre le premier dans le film « Ala poursuite d’Octobre rouge » et le second dans « les pleins pouvoirs » de Clint Eastwood.

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