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Histoire et Stratégies

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Colmar Von der Goltz (1843-1916)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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La vie du baron von der Goltz abonde en contrastes: né dans les sombres plaines de Prusse orientale à l’époque où l’Allemagne se réduisait à un agrégat d’Etats sans grand rayonnement extérieur, il accéda à la notoriété dans un Reich unifié en passe d’atteindre l’hégémonie continentale et mourut général ottoman sous l’éblouissant soleil de Mésopotamie. Ce n’était pas son premier séjour en Orient, puisque de 1884 à 1896 déjà, il avait fait partie d’une mission militaire chargée de réorganiser l’armée ottomane. Bien d’autres puissances secondaires se tournaient alors vers le modèle militaire allemand, auréolé d’un immense prestige par la guerre de 1870.

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On sait le rôle que jouèrent les idées de Clausewitz dans son élaboration. Mais ces idées, nées de l'expérience des guerres napoléoniennes, resteraient-elles adaptées aux guerres futures? L'ère industrielle, avec ses armes nouvelles et ses moyens de mobilisation inédits au service de masses fanatisées, n'exigeait-elle pas de revisiter voire d'amender l'héritage du maître prussien? Goltz avait posé la question dans son livre La Nation armée, paru en 1883 et presque aussitôt devenu un classique.
 
Vers les guerres de masse
 
Issu d'une famille de junkers appauvris, Goltz était entré dans l'armée prussienne en 1861 et avait été admis à l'Académie militaire de Berlin en 1864. Il avait reçu le baptême du feu durant la guerre austro-prussienne de 1866, puis avait participé à la guerre franco-allemande de 1870. L'une et l'autre avaient été marquées par l'utilisation intensive du chemin de fer, brillamment maîtrisé par Moltke l'Ancien. Mais alors que la défaite de l'Autriche à Sadowa avait mis fin à la première guerre, la seconde avait rebondi après la reddition de Napoléon III à Sedan: sous l'égide de Gambetta, le Gouvernement provisoire de Défense Nationale avait levé de nouvelles armées et prolongé de quatre mois la résistance française. Pour les Allemands, ce sursaut imprévu d'un ennemi qu'ils croyaient à terre fut un véritable traumatisme. C'est à en tirer les leçons que s'appliqua Goltz, alors maître de conférences à l'Académie militaire de Berlin, dans La Nation armée
 
[1].
 
Jusque-là, écrit-il, les études stratégiques ont plus porté sur «l'art de diriger le combat» que sur «l'art de conduire les armées». Or ce dernier est en train de subir des transformations profondes. Tout d'abord, les levées de Gambetta ont ouvert une ère nouvelle dans laquelle «la nation et l'armée ne font plus qu'un»: on doit donc s'attendre à ce que les effectifs engagés bondissent de plusieurs centaines de milliers à plusieurs millions d'hommes. Ensuite, les transports ferroviaires offriront une mobilité croissante à ces armées géantes.
 
La crue des effectifs s'inscrit dans le temps long: elle est la suite logique du passage des armées de métier aux armées de conscription. Les premières étaient les outils de ces «guerres de cabinet» du XVIIIème siècle où il ne s'agissait que de conquérir quelques provinces. L'enjeu étant limité, la violence l'était aussi: on essayait au maximum d'éviter la bataille et d'obtenir la retraite de l'adversaire par de savantes manœuvres sur ses lignes de communication. Celles-ci étaient essentielles à l'époque, car l'esprit mercenaire des combattants les rendait très exigeants sur le chapitre de la logistique. Il n'était d'ailleurs pas possible de vivre sur le terrain, un jus in bello très strict protégeant les populations civiles des réquisitions abusives. Dans de telles conditions, les opérations ne pouvaient qu'être lentes, circonspectes et indécises. Goltz ne cache pas son mépris pour cette «idée fausse et artificielle» de la stratégie, ces «théories alambiquées» dues à la «frivolité de l'ère philosophique», qui aboutissaient fatalement à vider la guerre de sa substance même: la violence et la passion.
 
Heureusement, la Révolution française a jeté bas cette «pédanterie savante» et rendu à l'art militaire «cette simplicité et ce mouvement primesautiers qu'il avait perdus au XVIIIème siècle». De mercenaire, le soldat est devenu conscrit: ne se battant plus pour des causes qui le dépassent, mais pour la grandeur de sa nation, il accepte des sacrifices qui permettent d'alléger la logistique au bénéfice de la mobilité. D'ailleurs, «le principe si simple d'après lequel on fait la guerre actuellement (...) veut qu'en cas de besoin toutes les idées de droit qui ont cours en temps de paix soient ignorées»: comme les armées de la Révolution et de l'Empire, les armées modernes doivent vivre en grande partie sur le pays conquis. A la simplicité logistique répond la simplicité des opérations, bien éloignées des marches et contremarches d'antan: il s'agit désormais d' «anéantir les forces ennemies», non d'obtenir leur retraite.
 
Toutefois, la période révolutionnaire et impériale a été suivie d'un retour à la routine, conséquence de la restauration partielle de l'Ancien Régime: sans être abolie, la conscription n'a plus été qu'imparfaitement appliquée. C'est Gambetta qui a relancé l'ascension aux extrêmes en faisant de tout citoyen capable de porter les armes un combattant potentiel. Et ce mouvement a correspondu à l'essor ferroviaire, qui permet la mobilisation effective de tout un peuple. Mais les contraintes logistiques s'en trouvent démultipliées, ce qui annule à l'arrière le gain de simplicité constaté sur le théâtre des opérations: il faut désormais préparer dès le temps de paix la mobilisation de masse.
 
 
 
Ainsi les sociétés modernes vivront-elles sous le signe d'une militarisation croissante. Les esprits chagrins en concluent volontiers que les avancées scientifiques et techniques rendent les peuples «plus barbares et plus violents», mais pour Goltz «cela n'est vrai qu'en apparence». La guerre de masse n'est en effet qu'un inconvénient particulier d'un progrès général: «Plus la vie d'un peuple s'embellit et s'anoblit par la civilisation (...), plus ce peuple est exposé à perdre par la guerre et plus il devra, par conséquent, chercher à préparer cette guerre». Au reste, «malgré les apparences, on rend la guerre plus humaine en tirant tout le profit possible des progrès de la civilisation”» car «les batailles sont devenues moins sanglantes à mesure que les engins infernaux se sont perfectionnés». Certes, un obus moderne tue bien plus d'hommes qu'un boulet de jadis, mais les survivants en ressentent une telle «terreur» qu'ils sont paralysés, ce qui permet de conclure la lutte en peu de temps. C'est pourquoi «nulle bataille du temps présent n'a coûté autant de monde qu'à Eylau ou Borodino».
 
Un jour viendra où la guerre de masse aura fait son temps: «Un nouvel Alexandre surgira qui à la tête d'une petite troupe d'hommes parfaitement armés et exercés poussera devant lui des masses énervées, qui dans leur tendance à toujours s'accroître auront franchi les limites prescrites par la logique et qui, ayant perdu toute valeur, se seront transformées, comme les Pavillons Verts de la Chine, en une innombrable et inoffensive cohue de bourgeois boutiquiers». Mais cette nouvelle Révolution dans les Affaires Militaires débouchant sur la Blitzkrieg, si l'on nous passe les anachronismes, n'est pas pour tout de suite. L'urgence est donc de théoriser la Nation armée.
Stratégie et politique
 
 
 
Goltz se veut fidèle à l'orthodoxie clausewitzienne: «En tout temps, la guerre est le serviteur de la politique», puisqu'elle «ne peut naître que de considérations politiques». Mais si «la politique continue à exercer son influence sur la guerre (...), cette influence (...) s'est beaucoup simplifiée» depuis qu'on est sorti des «molles guerres de coalition». Dans ces dernières, «les belligérants retenaient inactive une partie de leur armée en vue d'engagements à prendre ultérieurement, et la politique tranchait la question de savoir si on augmenterait la mise ou non! A présent, dès l'abord, tout est mis en jeu et il faut que la partie se gagne ou se perde au gré du destin». C'est seulement «lorsque l'issue n'est plus douteuse” que “l'élément militaire passe (...) au second plan, la politique au premier».
 
Si Goltz ne mentionne pas explicitement la fameuse trinité clausewitzienne, elle sous-tend toutes ses analyses. Rappelons que pour Clausewitz, la guerre gravite toujours entre trois pôles: les passions meurtrières du combattant, le calcul des probabilités stratégiques auquel se livre le commandant en chef et les objectifs politiques fixés par le gouvernement. Le poids respectif de chacun des pôles détermine les variations d'amplitude de la violence depuis la simple observation armée, où l'élément politique prédomine, jusqu'à la guerre d'extermination, d'où il est pratiquement absent. Goltz ne va certes pas jusqu'à cette dernière extrémité: «Une guerre faite uniquement pour détruire, pour anéantir, n'est plus possible actuellement. Il faut qu'il y ait un but important». Mais il ajoute aussitôt «qu'en tout état de cause la guerre sert le mieux la politique en assurant la défaite complète de l'ennemi[2]», puisqu'ainsi elle donnera au gouvernement «la plus grande liberté d'action possible» pour accomplir ses objectifs. Les deux assertions ne sont pas contradictoires, Goltz entendant par «défaite complète» l'anéantissement de l'armée et non du peuple ennemi. Pour autant, son propos tend bel et bien au maximalisme.
 
L'explication doit en être cherchée dans le poids accru du premier pôle de la trinité clausewitzienne, la violence élémentaire, apanage du combattant. Lorsque celui-ci n'était qu'un mercenaire, son influence sur le cours de la guerre était très faible. Mais aujourd'hui, c'est le peuple qui combat, et les institutions représentatives ont fait de lui un acteur politique à part entière. Dès lors, il n'y a plus proportionnalité entre les fins politiques et les moyens militaires: «La collision des intérêts décide de la guerre; les passions des peuples, indépendantes de ces intérêts[3], déterminent le degré d'intensité de la lutte (...); il faut à présent que même pour un but d'intérêt secondaire[4] elle vise à la défaite totale de l'adversaire. C'est ce qui nécessairement vous amène à faire l'usage le plus absolu de tous les moyens, matériels et intellectuels, pour terrasser l'ennemi».Ailleurs, Goltz va encore plus loin en affirmant que «nous nous rapprochons (...) d'un état de nature où les guerres entre voisins ne peuvent provenir que de la haine qu'ils se vouent»: ici le motif d'intérêt semble purement et simplement disparaître. La réalité est plus complexe, car cette haine résulte bien d'une «collision d'intérêts»; mais il s'agit moins d'intérêts matériels que «d'intérêts idéaux au nombre desquels figure au premier rang la puissance et le rôle prépondérant».
Le déroulement des opérations
 
 
 
A l'ère des nations armées, la mobilisation est un processus d'une ampleur et d'une complexité inouïes. C'est pourquoi il ne faut pas la lancer à la légère, car elle pourrait déclencher une «émulation entre les différentes grandes puissances» qui aurait tôt fait de transformer une crise locale en guerre générale. Une fois décidée, la mobilisation devra être exécutée avec méthode et sang-froid, le contre-exemple de la France en 1870 démontrant surabondamment le danger de la «surexcitation nerveuse (...) devenue la maladie à la mode» en raison de «la vie agitée qu'on mène de nos jours».
 
Au commencement des opérations, on ne pourra «abandonner une province menacée, même si cela paraît utile au point de vue militaire». Une telle mesure ne posait pas de problème «tant que la conduite de la guerre dépendait exclusivement de la volonté souveraine d'un monarque absolu», mais maintenant qu'elle est devenue l'affaire de tous, «la foule ne comprendrait pas» un repli tactique, qu'elle jugerait attentatoire à la fierté nationale. Manœuvres et combats seront de même soumis aux exigences du nationalisme. «Quiconque écrit sur la stratégie et la tactique ne doit pas (...) négliger le point de vue spécial de son peuple: il faut qu'il nous donne une stratégie, une tactique nationales[5]. Chaque armée a sa sphère propre, où elle se sent le plus à l'aise et qui est fixée par les qualités distinctives du caractère national (...). C'est pourquoi il faut que (le général) cherche (...) à donner le plus grand déploiement possible à la méthode de combat national, même s'il devait en résulter quelques pertes matérielles[6]».A cet égard, «La méthode allemande actuelle consiste à amener, en frappant des coups redoublés, la bataille décisive; elle est inséparable (...) d'une offensive brutale». L'offensive présente certes des risques accrus face aux armes automatiques, mais «Faire la guerre, c'est attaquer», car c'est ainsi seulement qu'on prend l'ascendant moral: «L'adversaire est bien obligé de croire qu'une troupe assez énergique pour traverser (sa) grêle meurtrière de projectiles (...) sera assez énergique aussi pour (...) l'exterminer à l'arme blanche (...). La crainte de la mort (...) le pousse à fuir».
 
Au plan des «principes» il faudra donc tout faire pour obtenir la décision avec une «rapidité foudroyante», comme en 1866 et en 1870. Mais il se peut que la «forme extérieure» des guerres futures soit bien différente. A l'échelon opératif, plusieurs éléments accréditent cet écart entre la théorie et la pratique: d'une part, de puissantes fortifications arrêteront les premières offensives, si bien que «la guerre (...) traînera», de l'autre, «l'incroyable accroissement des masses armées» aura pour corollaire des contraintes logistiques peu compatibles avec une «guerre accélérée». En outre, les armées modernes ne forment plus une masse unique, mais un système de groupes autonomes étendus sur de très vastes espaces, d'où un «enchevêtrement» très complexe d'événements réagissant les uns sur les autres. Dès lors, «Les batailles absolument décisives comme celle de Sedan, où des armées entières disparaissent d'un coup du théâtre de la guerre, sont extrêmement rares».
 
 
 
A l'échelon tactique aussi on observera des frictions jouant contre une décision foudroyante. D'abord, le contrôle du combat sera beaucoup plus difficile qu'au temps de la «tactique linéaire», car la puissance de feu des armes nouvelles obligera les troupes à se disperser pour progresser. «Le mystère et l'inquiétude» inhérents à toute guerre en seront démultipliés. Certains pensent que l'observation par ballons captifs et les communications modernes, télégraphe ou téléphone, compenseront ce phénomène; mais Goltz en doute, car l'emploi réfléchi de tels moyens n'est guère compatible «avec l'excitation d'un jour de bataille».De même, l'enveloppement des ailes adverses sera plus complexe que par le passé: compte tenu de la mobilité et de l'autonomie accrues des unités modernes, le défenseur pourra en effet envoyer rapidement des renforts sur le point menacé, de sorte que «sur le flanc même il y aura un combat de front modifié».
 
 
 
La guerre moderne sera donc une «longue et pénible lutte» exigeant «des troupes nombreuses et bonnes, une volonté de fer et peu de souci du sang répandu en masse. Plus jamais ce ne sera un choc, mais plutôt un long travail de percement, interrompu et repris par des troupes fraîches. Chaque pouce de terrain conquis devra, pendant les pauses, être assuré par des retranchements, de sorte qu'on verra pour ainsi dire une position s'avancer contre l'autre. Les luttes de front grandioses (...) dureront plusieurs jours, il est facile de se rendre compte des pertes qu'elles entraîneront. Mais plus grandes seront les proportions de la crise, plus grand aussi sera le succès de celui qui en sortira vainqueur (...). Triomphez sur le champ de bataille et vous triompherez sur tout le théâtre de la guerre ; tout ce qui était douteux se trouvera résolu d'un coup, et vous serez le maître de la situation».
 
Goltz consacre quelques passages aux aspects économiques de la guerre moderne. Nécessairement très coûteuse, elle exigera l'endettement massif de l'État et sans doute aussi le recours à des fournisseurs étrangers. Sous ce rapport, les puissances maritimes seront avantagées par rapport aux puissances continentales, «dont tous les ports seront immédiatement bloqués»: on l'a vu en 1870-1871, où la mer a permis au gouvernement français de Défense Nationale d'importer les armes nécessaires à son effort de guerre. A l'inverse, la défaite de Napoléon Ier et celle des Sudistes tinrent à ce qu'ils ne purent conserver leurs communications maritimes. Les puissances continentales n'auront en revanche pas à redouter un débarquement ennemi, car «les voyages des troupes par mer n'ont pas fait de sensibles progrès comparés aux voyages par chemin de fer»: ainsi le défenseur pourra-t-il concentrer contre une éventuelle tête de pont plus d'effectifs que n'en aura débarqué l'attaquant.
Conclusion
 
Il a souvent été affirmé que les théoriciens militaires de la fin du XIXème siècle n'avaient pas anticipé la Grande Guerre. Goltz dément plus qu'à moitié cette assertion. Ses inquiétudes quant à l'effet-domino d'une mobilisation générale ont été confirmées par l'engrenage de juillet 1914. L'idéologie de l'offensive a partout présidé aux premières opérations. L'impossibilité psychologique d'un repli tactique a contraint Moltke le Jeune à défendre la Prusse orientale contre l'avancée russe, ce pour quoi il a dû prélever sur le front français des troupes qui lui ont ensuite fait défaut pendant la bataille de la Marne. L'échec des attaques frontales a conduit aux manœuvres d'aile de septembre-octobre 1914, connues sous le nom de «course à la mer»: comme l'avait annoncé Goltz, elles n'ont pas été concluantes, chaque protagoniste arrivant toujours à concentrer assez de réserves sur le point menacé d'enveloppement. De ce fait, les opérations se sont enlisées sur un front continu de la mer du Nord à la Suisse, prélude à la guerre de positions que prophétisait La Nation armée. En 1915, les Alliés ont cru pouvoir reprendre l'initiative en débarquant aux Dardanelles, mais les Germano-Turcs les ont arrêtés sur d'étroites têtes de pont: victoire de la mobilité ferroviaire sur la mobilité maritime là encore annoncée par Goltz.
 
Ses erreurs d'analyse n'en sont que plus frappantes. Les batailles de positions n'ont pas duré «plusieurs jours», mais quatre ans, ruinant ainsi l'idée funeste selon laquelle les armes de l'ère industrielle rendraient le conflit moins meurtrier. Cette interminable prolongation était d'ailleurs prévisible, puisque le maximalisme des belligérants exigeait la défaite totale de l'ennemi et que celle-ci ne pouvait être obtenue que par une guerre d'usure. Prévisible aussi l'échec de l'Allemagne, d'autant plus pénalisée par son absence d'arrières maritimes que la guerre s'éternisait. Il est impossible que Goltz ne l'ait pas pressenti, toutes les données de l'équation apparaissant dans son livre. Mais il semble avoir refoulé ses doutes, comme Moltke le Jeune refoula les siens à propos du Plan Schlieffen: admettre que l'Allemagne n'avait guère de chances de victoire, c'eût été blasphémer...
 
En définitive, La Nation armée opère ou constate une simplification de la trinité clausewitzienne qui confine à la trahison: l'élément politique s'y trouve résorbé dans l'élément militaire, puisque l'anéantissement de l'ennemi est érigé en objectif a priori des opérations; l'élément militaire est à son tour résorbé dans l'élément populaire, qui interdit a priori tout repli tactique, impose a priori l'offensive, etc. On ne peut bien sûr imputer à Goltz la catastrophe de 1914, aboutissement d'une tendance qui remonte en fait à la Révolution. Force est pourtant de reconnaître qu'il épousa cette tendance avec enthousiasme et la servit avec talent. La Nation armée reste en cela un livre à méditer, mais comme exemple de ce qu'il ne faut pas faire si l'on veut que la stratégie soit un art de la survie et non de l'autodestruction.
 
[1]Les citations suivantes sont extraites de la traduction française parue chez Hinrichschen et Cie en 1884.
 
[2] Souligné par Goltz.
 
 
 
[3]Souligné par nous.
 
 
 
[4]Souligné par nous.
 
 
 
[5]Souligné par nous.
 
 
 
[6]Souligné par nous.
 
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