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Histoire et Stratégies

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Comte Jacques de GUIBERT

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par Monsieur Thierry WIDEMANN

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Né à Montauban le 11 novembre 1743, Jacques, Antoine Hippolyte comte de Guibert, était âgé de quatorze ans lorsqu’il suivit son père à l’état-major du duc de Broglie. Il participa aux campagnes de la guerre de Sept Ans, et malgré son âge, se signala à la bataille de Rossbach, en 1757, et à celle de Minden, deux ans plus tard. Sa conduite lors de l’expédition de Corse (1768-1769) lui valut la croix de Saint-Louis et le grade de colonel.

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De retour en France, il publia en 1772 son Essai général de Tactique. Le livre eut un retentissement considérable, autant pour ses considérations militaires que politiques. C'est alors qu'il fit la connaissance de Julie de Lespinasse, qu'on appela la muse de l'Encyclopédie, à qui il inspira une brève mais douloureuse passion. Afin de prendre quelques distances avec les turbulences parisiennes, Guibert se rendit auprès du roi de Prusse, Frédéric II, et de l'empereur Joseph II. Tous deux l'accueillirent fort bien et il revint à Paris en octobre 1773, son prestige conforté par ces rencontres. Il avait composé quelques tragédies et allait concourir à l'Académie pour son Eloge de Catinat. Selon le dramaturge La Harpe, il ne prétendait « à rien moins qu'à remplacer Turenne, Corneille et Bossuet ». Le comte de Saint-Germain, dans sa grande entreprise de réforme de l'armée, fit appel à l'auteur de l'Essai qui devint l'inspirateur de l'ordonnance de 1776 sur la manœuvre de l'infanterie.
 
En 1779, Guibert rédigea la Défense du système de guerre moderne où il revenait en partie sur les thèses développées dans son Essai général de tactique. En 1786, il fut triomphalement reçu à l'Académie française, puis, appelé par le duc de Brienne, entra l'année suivante au Conseil d'administration du département de la guerre, avant d'être nommé maréchal de camp. Candidat malheureux à la députation lors de la convocation des États généraux en 1789, ses pairs lui reprochèrent d'avoir été à l'origine des réformes très impopulaires de 1787. Son ultime ouvrage, De la force publique considérée dans tous ses rapports, fut achevé au début de l'année 1790, l'année de sa mort.
 
 
 
La pensée militaire de Guibert se construit d'abord comme une réponse à un problème spécifique du XVIIIe siècle : celui d'un blocage tactique inhérent à l'emploi d'un ordre de bataille, l'ordre mince, conçu dans le double but d'éviter le débordement par les ailes et d'exploiter au maximum la puissance de feu de l'infanterie. Disposées sur quatre, puis trois rangs, les armées aux effectifs considérables s'étirent sur plusieurs kilomètres. Il devient alors presque impossible de modifier le dispositif, les lignes ne pouvant manœuvrer sans risquer de perdre leur cohésion. Les généraux hésitent donc à s'engager dans des mouvements aux conséquences incertaines, les armées s'installent dans des positions défensives et se fusillent réciproquement pendant plusieurs heures.
 
Pour tenter de lever ce blocage, le chevalier de Folard, dans ses Commentaires sur l'Histoire de Polybe, (publiés entre 1727 et 1730) préconisait l'emploi de colonnes dont la fonction était de parvenir le plus vite possible au contact de l'adversaire pour faire taire son feu et le vaincre par le choc à la baïonnette. Un débat s'instaure alors entre les partisans de cet ordre dit « profond » (prédominance du choc) et ceux de l'ordre mince (prédominance du feu). Dans cette controverse, Guibert opte pour l'ordre mince mais associé aux possibilités offensives offertes par l'ordre oblique, redécouvert par Frédéric II. Cette tactique, inventé par le Thébain Épaminondas à la bataille de Leuctres, en 371 avant notre ère, consiste à biaiser sa ligne de bataille de façon à porter l'effort sur un point de l'armée adverse, tout en dérobant à son action le reste du dispositif. C'est à Leuthen, en 1757, que le roi de Prusse a le plus savamment mis en œuvre cette disposition, qui demeure, selon Guibert, « l'ordre le plus usité, le plus savant, le plus susceptible de combinaisons ».
 
 
 
Dans le domaine des ordres de bataille, Guibert procède à une synthèse des connaissances de son époque mais n'innove pas, sinon en préconisant l'importation des tactiques prussiennes. C'est dans un autre domaine, celui de « l'amont de la bataille », que Guibert dépasse le système frédéricien. Tirant parti de la récente invention de la division qui permet de fractionner les armées, il théorise une articulation entre l'ordre de marche et l'ordre de bataille, créant la notion de marche-manœuvre. Lorsque l'armée progresse, chaque division forme une colonne. Ces colonnes sont séparées mais opèrent en liaison les unes avec les autres. La progression est d'une part plus rapide, et d'autre part, elle maintient chez l'adversaire une incertitude quant au point de convergence des forces. Pour Frédéric, le fractionnement de l'armée préfigure le dispositif sur le champ de bataille. Chez Guibert, l'ordre de marche doit offrir la possibilité au général de « combiner dans le moment, et à vue de l'ennemi » la disposition la plus favorable. Guibert instaure ainsi une autonomie de l'ordre de marche par rapport à l'ordre de bataille.
 
 
 
Guibert divise l'art militaire en deux registres : la tactique élémentaire, « bornée », et la grande tactique, « composée et sublime », qu'il appela par la suite la stratégique. La grande tactique englobe l'élémentaire et concerne la mise en œuvre de l'ensemble de l'armée. Cet art, il le qualifie de « théorie pratique », c'est à dire une méthode de pensée qui se combine à un mode d'action. Et si cette méthode permet de dégager des « principes sûrs et immuables », ils ne peuvent pour autant être appliqués mécaniquement, car « la théorie peut poser les principes ; mais c'est ensuite au génie à en faire l'application ».
 
A côté du roi de Prusse, l'autre grande source d'inspiration de Guibert est la Rome antique. Elle incarne pour lui l'articulation exemplaire entre les valeurs politiques, militaires et morales. « Les succès militaires des nations, écrit-il, dépendent, plus qu'on ne pense, de leur politique, de leur moeurs ». Au siècle des Lumières, aucun autre théoricien militaire ne consacre une part aussi importante de son œuvre à ce qui se situe en amont de la guerre. Pour Guibert, « c'est la faiblesse de nos gouvernements qui rend nos constitutions militaires si imparfaites et si ruineuses ». Et son dernier ouvrage, De la force publique considérée dans tous ses rapports, est un livre politique qui traite des rapports entre la nation et la force militaire. Il théorise l'usage de la violence légitime face à des menaces extérieures et intérieures. La force publique se répartit ainsi en deux composantes, « la force du dehors » et « la force du dedans », qui doivent impérativement demeurer indépendantes et relever de pouvoirs différents : la première de l'exécutif (le roi), la seconde du législatif (l'Assemblée).
 
 
 
En 1779, Guibert avait publié la Défense du Système de guerre moderne où il renonçait à l'idée du soldat-citoyen développée sept ans plus tôt dans l'Essai. Craignant l'avènement des conflits nationaux où s'abolirait la distinction entre militaires et civils, et où ces derniers seraient traités en ennemis, il aspire au maintien d'un système où la guerre est un phénomène géographiquement et socialement confiné qui se déroule exclusivement sur l'espace clos du champ de bataille, entre combattants professionnels. Les préoccupations humanistes sont présentes dans l'œuvre de Guibert. A l'instar des écrivains militaires de son temps, il pense que c'est « le défaut de science », comme disait le maréchal de Puységur, qui fait tuer les hommes. L'art que préconise Guibert est celui qui peut rendre « les batailles plus savantes et moins sanglantes », à condition que les armées et les nations « demeurent deux classes absolument séparées ».
 
Il convient donc de nuancer l'influence que Guibert a pu exercer sur les guerres de la Révolution et de l'Empire. Même ses élans d'enthousiasme, dans l'Essai général de tactique, en faveur d'un peuple régénéré et invincible ne préfigurent ni l'offensive de masse, ni la bataille napoléonienne qui vise la destruction de l'armée adverse. Les marches-manœuvres permettent d'accélérer les déplacements de l'armée et son déploiement sur le champ de bataille, mais Guibert exige que l'ordonnance se fasse sur trois rangs, « et jamais sur quatre ni sur six dans aucun cas » précise-t-il, ce qui en réduit considérablement les capacités offensives. Et surtout, il ne parle jamais de poursuivre une armée qui se replie. Cette poursuite que Napoléon, selon le mot du général Colin, a « soudée » à la bataille, permettant de la rendre décisive.
 
Guibert est en fait celui qui, parmi les écrivains militaires du XVIIIe siècle, a de la façon la plus exhaustive théorisé la guerre de son temps, celle de l'Europe des Lumières, où ce que l'on appelle alors le droit des gens, ébauche d'un droit international, condamne toute entreprise de conquête, au nom d'un équilibre européen à maintenir ; où les buts de guerre demeurent dynastiques et non nationaux. Guibert a certes prophétisé les guerres du siècle suivant, mais pour le déplorer.
 
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