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Histoire et Stratégies

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Contre-guérilla en Malaisie (1948-1954)

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Par le colonel MICHEL GOYA

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La lutte des Britanniques contre le Parti communiste malais (PCM) et son « armée de libération des races malaises» (ALRM) constitue un des rares succès d’une armée occidentale face à une guérilla moderne. À une époque où ce type de guerre semble redevenir le problème majeur des armées occidentales, il n’est pas inutile de revenir sur cette confrontation dont les ordres de grandeur sont assez proches du conflit en cours en Afghanistan.

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L’ouverture

L’adversaire des Britanniques est un mouvement politico-militaire qui comprend environ 3 à 4.000 combattants de jungle et 7.000 miliciens de villages, soutenus par 30 à 40.000 civils (les Min Yen, informateurs, porteurs, etc.). Ce mouvement trouve sa force dans le mécontentement de la population chinoise (2 millions d’individus), dont il est presque totalement issu, et son refuge dans la jungle montagneuse (75% d’un territoire grand comme les deux-tiers de la France). Il a acquis sa légitimité durant l’occupation japonaise contre laquelle il a lutté et en occupant le vide administratif créé par cette même occupation. Son influence est cependant limitée hors de la communauté chinoise et la situation géographique de la Malaisie rend difficile toute aide extérieure.

En 1948, l’ALRM, selon la stratégie maoïste, commence par déclencher une vague d’assassinats d’Européens pour enrayer la vie économique et démontrer l’incapacité des autorités à assurer la sécurité. Elle escompte aussi que les représailles britanniques, qui ne manqueront pas de survenir, accroîtront le ressentiment de la population et donc aussi en retour les ressources humaines de la rébellion. Celle-ci pourra ainsi passer, par accroissements successifs, du terrorisme à la guérilla puis à la guerre conventionnelle.

Contrairement à la guerre d’Algérie où le cadre légal évoluera toujours en retard sur les évènements militaires, le haut-commissaire britannique Sir Edward Gent peut déclarer l’état d’urgence dès le 17 juin 1948. Les forces de sécurité reçoivent ainsi le pouvoir de fouiller les habitations et d’arrêter des suspects de leur propre initiative. La peine de mort est instaurée pour la possession d’une arme à feu. Mais comme ces pouvoirs légaux ne sont pas accompagnés des compétences anti-terroristes et antiguérilla adéquates, le résultat initial est catastrophique. Les policiers, presque exclusivement d’ethnie malaise, sont peu nombreux, mal formés et ne pénètrent pas la population chinoise. Les militaires ne sont pas mieux adaptés pour faire face aux évènements. Il y a bien une dizaine de bataillons sur place, dont cinq de Gurkhas, mais tous sont en sous-effectifs et le nombre de combattants ne dépasse pas 4.000 hommes, vite renforcés il est vrai par une brigade complète.

Surtout les premières opérations militaires sont très maladroites. Les Britanniques n’engagent jamais moins d’un bataillon dans la jungle et avec peu de renseignements précis. Les actions terrestres et aériennes sont donc généralement inefficaces quand elles ne sont pas contre-productives lorsqu’elles frappent la population, comme en décembre 1948 lorsque des Scots Guards massacrent 26 civils ou quand des frappes aériennes en tuent ou blessent 43 autres deux ans plus tard.

Il est vrai que le contingent militaire est composé en majorité d’appelés, ce qui ne facilite pas l’apprentissage, et ressemble presque à une coalition avec des Britanniques côtoyant Australiens, Néo-Zélandais, Gurkhas, Malaisiens, Noirs africains de l’Ouest et Blancs rhodésiens. De plus, la police et l’armée coopèrent peu et les autres ministères ne se sentent pas concernés par le problème de la rébellion. La structure fédérale complexe de la Malaisie avec ses 11 états autonomes et ses 150 districts ajoute encore à la confusion. Au début de 1950, les attaques de l’ALRM dépassent 400 par mois, soit le double de 1948.
Du jeu d’échecs au jeu de go

La réussite des Britanniques va alors tenir à leur capacité d’évolution plus rapide que celle de leur adversaire et déclinée sur deux niveaux.

Le premier concerne la perception du conflit. En avril 1950, le général Harold Briggs[1] devient «directeur des opérations» en Malaisie. Avec lui les Britanniques cessent de voir ce conflit comme un jeu d’échecs mais comme un jeu de go. Il ne s’agit plus de rechercher, comme dans le premier cas, une victoire rapide et définitive mais plutôt de multiplier les petites actions sur plusieurs «lignes d’opérations» parallèles (actions de police, actions militaires, administration civile) afin d’obtenir le contrôle de la majorité de la population chinoise. Après avoir perdu la phase d’«ouverture» de ce jeu de go (où les deux adversaires essaient de se constituer le plus vite possible des zones d’influence), les Britanniques espèrent ainsi gagner la phase centrale plus tactique et se placer ainsi en position de force pour la fin de partie qui, dans ce jeu, s’achève toujours par un accord mutuel et la victoire relative d’un des deux camps.

Alors que ce premier axe d’innovation de rupture est imposé par le haut commandement, un deuxième processus, plus incrémental, est également en jeu mais à l’initiative des exécutants. Le système militaire britannique dans l’ensemble plutôt rigide retrouve toujours de la souplesse face aux difficultés en laissant se former des «armées privées» à l’initiative de quelques officiers «entrepreneurs»[2]. L’armée britannique gagne ainsi grandement en efficacité grâce à quelques hommes comme le Lieutenant-colonel Walker, qui reçoit l’autorisation de créer une école de guerre de jungle, ou le Colonel Calvert, qui reforme le régiment SAS en 1950 pour en faire une unité de recherche humaine. Pour reprendre la métaphore des jeux, les Britanniques transforment, par imitation de l’adversaire, de lourdes pièces de jeu d’échecs en pions de go de plus en plus légers et capables

de prendre l’initiative dans le combat de jungle. Peut-être plus important encore, un service de renseignement spécifique, la Special branch, est développée par quelques brillants officiers de police (Nicol Gray puis surtout Jack Morton).

Sous l’égide de Briggs, les forces britanniques et malaises de plus en plus nombreuses (40.000 militaires et 45.000 policiers en 1951), de plus en plus efficaces et mieux coordonnées entre elles (création de comités de guerre «interagences» à tous les échelons administratifs, création d’un centre opérationnel commun) contrôlent une grande partie du «territoire social» malaisien, d’autant plus que la population la plus sensible à l’influence du PCM (sois les 400.000 Chinois les plus pauvres) a été regroupée dans des «nouveaux villages».

Tous ces efforts permettent de renverser une tendance initiale désastreuse et de contenir l’ennemi mais celui-ci a réussi également à s’incruster dans la population et continue à porter des coups. En octobre 1951, le nouveau haut-commissaire, Sir Henry Gurney, est assassiné au moment même où Briggs est obligé de se retirer pour des raisons de santé.
L’Empire contre-attaque

Avec l’assassinat de Gurney, le nouveau gouvernement Churchill décide d’aller encore plus loin dans l’intégration civilo-militaire en désignant le Général Templer, non plus comme simple directeur des opérations mais comme Haut-commissaire et Commandant en chef, à la manière d’un de Lattre un an plus tôt en Indochine.

Templer considère qu’il ne suffit pas de couper les neutres des sympathisants du PCM mais qu’il faut aussi se les attacher (l’expression «bataille des cœurs et des esprits» est de lui). Pour cela, il faut non seulement aider économiquement les populations les plus démunies, notamment celle des «nouveaux villages», mais il faut aussi, comme dans un processus électoral, offrir un projet politique clair et attrayant. Ce projet doit ensuite être soutenu par une action militaire légitime car précise, efficace et restant dans le cadre du droit (ce qui permet de qualifier comme criminel et non comme combattant un ennemi qui, lui, ne respecte pas le droit). Tout le monde doit comprendre que le camp légal est à la fois le plus séduisant et celui qui a le plus de chance de l’emporter, les deux perceptions se nourrissant mutuellement.

Le projet politique est proposé, le 19 mars 1952, lorsque Templer annonce devant le conseil législatif de Malaisie que l’indépendance sera accordée dès que la situation sera normalisée et que des élections libres seront organisées, où les Chinois seront pleinement représentés. Pour le reste, Templer poursuit la ligne de Briggs avec une intégration encore plus poussée entre action civile et sécuritaire[3] et par la prise en compte de l’innovation «par le bas». Il crée pour cela une cellule de retour d’expérience qui analyse chaque combat, et un petit groupe de quatre hommes (un officier de l’Army, un officier de la RAF, un policier et un fonctionnaire malaisien) qui lui sert à la fois de «think tank» et de cellule d’inspection. En 1950, un Manuel de conduite des opérations anti-terroristes en Malaisie est édité puis réactualisé tous les quatre ans en fonction des innovations (coordination air-sol, emploi des hélicoptères, des indigènes, des retournés, etc...).

Les actions militaires au cœur de la population ont toujours des effets sur cette dernière. En s’efforçant de maîtriser parfaitement l’emploi de la force dans le cadre du droit, la police malaisienne (avec un effort de recrutement chinois) et l’armée britannique obtiennent de plus en plus de renseignement d’origine humaine. Elles sont ainsi capables d’organiser des opérations très ciblées[4] qui augmentent le sentiment de sécurité de la population et donc aussi en retour la légitimité des forces. Il se crée ainsi un cercle vertueux accentué encore par une politique de récompense (aide économique et sociale, fin du couvre-feu et des limitations de déplacement) pour les secteurs pacifiés. Ces «zones blanches» assurent ensuite en grande partie leur autoprotection. Il y a ainsi 250.000 Home guards à la fin de 1953 qui s’avèrent dans l’ensemble très fiables (103 armes perdues pour 89.000 distribuées).

Entre 1952 et 1954, deux-tiers des combattants de l’ALRM sont éliminés et le nombre d’attaques mensuelles est divisé par cinq. La guérilla est désormais incapable de déstabiliser le pays. À la fin de l’année 1954, les premières élections nationales ont lieu et l’indépendance est accordée trois ans plus tard en même temps que la fin de l’état d’urgence. Les combats, menés désormais par le gouvernement indépendant, perdurent encore officiellement jusqu’en 1960 et officieusement jusqu’à la fin des années 1970 mais de façon résiduelle. Ce succès a été payé de la mort de 519 soldats britanniques et 1.346 policiers et soldats malais. L’ALRM de son côté a perdu 6.700 hommes tués et 5.000 autres capturés.
Conclusion

Les Britanniques l’ont emporté d’abord parce qu’ils ont su proposer à la majorité des indécis un projet politique séduisant et réaliste. Celui-ci a été soutenu par la légitimité et l’efficacité de la force de police (qui représentait clairement l’effort principal) et de la force militaire opérant dans des champs nettement différenciés (la seconde n’agissant que là où la première ne pouvait aller).

La légitimité des forces de sécurité a été obtenue par la maîtrise de la force et le respect du droit et l’efficacité a été le résultat d’un processus permanent d’innovation, initié par quelques officiers passionnés, puis organisé dans un cadre intellectuel permanent qui a permis de pallier les inconvénients du turn over et de l’hétérogénéité des unités.

Celles-ci ont rapidement gagné en souplesse et en légèreté (et non en puissance de feu) jusqu’à dominer l’ennemi sur son propre terrain. À la fin de la guerre, des compagnies d’appelés britanniques, soutenues et appuyées par air, vivaient pendant des semaines en jungle dans des bases provisoires à partir desquelles elles organisaient de multiples embuscades de section ou de groupe.

Cet effort militaire n’était pas destiné à éradiquer l’ennemi mais à le placer suffisamment sur la défensive pour permettre aux deux autres composantes, policière et administrative, d’œuvrer. Celles-ci n’ont toutefois pu le faire efficacement que parce que les pouvoirs étaient réunis dans une même autorité et que les actions étaient coordonnées à tous les échelons de décision par des comités communs. Le gouvernement local a pris progressivement en charge les opérations accroissant ainsi sa légitimité et donnant également plus de crédibilité au projet politique britannique.

Au bout du compte, tous ces efforts ont permis d’atteindre le seuil critique psychologique qui a mis fin à la phase tactique du «jeu de go» et permis d’aborder la dernière phase (les «négociations», implicites ou non ) en position de force.



[1] Officier en retraite pour maintenir l’idée d’une prédominance civile sur ce type d’opérations.

[2] Ainsi pendant la Seconde Guerre mondiale du régiment SAS de Stirling, du Long range desert group de Bagnold ou des Chindits de Wingate, mélange de la tradition des régiments privés du XVIIIème siècle et de l’esprit d’entreprise.

[3] Templer dispose de deux adjoints, un militaire (qui coiffe trois directions : renseignement, sécurité, communication) et un civil (travaux publics, fincances, législation).

[4] Par exemple, les frappes aériennes, jugées trop imprécises, ne sont plus réalisées qu’en démonstration de force sur des zones vides ou des bases ennemies clairement identifiées et isolées. Au total, les 4.500 missions de frappes ne seront responsables que de 10% des pertes ennemies mais ne provoqueront que très peu de dommages collatéraux.


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