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Valeurs de l'Armée de Terre

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Crise et pensée militaire

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Par le Général de division (2°s) E. de La MAISONNEUVE

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Périodiquement, le débat sur la supposée déshérence de la pensée militaire française est relancé ; et curieusement la critique provient des militaires eux-mêmes, comme s’ils se désespéraient de leurs propres carences, alors qu’on aurait pu l’attendre d’autres corps sociaux : des industriels de l’armement, par exemple, généralement avides de conseils stratégiques, ou plus encore des responsables politiques, en principe soucieux par fonction de modernité conceptuelle. La déclinologie, sport national, a donc atteint les Armées ! L’occasion est trop belle pour ne pas saisir la balle au bond, à quelques mois d’échéances électorales décisives pour l’avenir de notre défense et de la sécurité du continent européen. Il ne s’agit pas ici de faire la critique de la critique, exercice gratuit et toujours inefficace, mais plutôt de procéder à une analyse de situation pour remettre le sujet sur son véritable terrain.

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Il nous faut d’abord relativiser cet « encéphalogramme plat » qui caractériserait l’armée française contemporaine. Comme si elle avait été de tous temps prodigue de cerveaux novateurs ! N’oublions pas la longue tradition de rejet de tout intellectualisme militaire ; sans systématiser la formule d’un excellent ministre de la Guerre de notre III° République qui « voulait radier du tableau d’avancement tout officier dont on verrait le nom sur la couverture d’un livre », les officiers n’ont jamais été encouragés par le Commandement à exprimer leurs réflexions, encore moins à prendre la plume pour exposer des questions qu’il paraissait inconvenant de mettre sur la place publique. C’est à la fois une conception étonnante de la démocratie et du débat d’idées et, surtout, une singulière marque de défiance à l’égard du corps des officiers. Mais nous n’en sommes plus là et, pour aller une fois encore contre les idées reçues, je crois que, depuis une quinzaine d’années – la fin de la guerre froide et le « renouveau » de conflictualité qu’elle a suscité -, rarement autant d’officiers se sont exprimés ; il faut remonter à l’après-1870 pour en trouver une telle floraison. Faut-il en citer quelques-uns, au risque d’en oublier d’autres, sans souci de leur grade et pour la seule armée de Terre : Claude Le Borgne, Jean Salvan, Jean Cot, Henri Pâris, Emmanuel de Richoufftz, Vincent Desportes, Loup Francart, Guy Hubin, …sans compter les historiens et les sociologues ?

 

Leurs travaux ne sont pas insignifiants, bien au contraire !  Entre autres qualités, ils ont deux mérites : le premier, en rendant compte de leur expérience, a été de porter témoignage pour une époque « critique » qui est la nôtre et dans laquelle ils ont eu à exercer leur « métier de soldat » ; le second est d’avoir entretenu la flamme en ayant le courage de s’interroger publiquement sur la  pertinence de nos concepts et de proposer des évolutions doctrinales. Grâce à eux, si le champ de bataille intellectuel n’est pas devenu un jardin d’abondance, au moins n’a-t-il pas été déserté. On peut même dire, sans flagornerie, que la pensée militaire française, en ces temps d’incertitude, souffre la comparaison avec celle des pays de niveau équivalent. Mais, nécessité oblige, les penseurs militaires français ont presque travaillé à contre-emploi. Engagés dans la plupart des conflits et crises du monde contemporain, ils se sont tous rendus compte que le problème auquel ils étaient confrontés n’était pas d’abord celui de l’emploi de la force - technique ou tactique militaire – mais bien plutôt celui des origines politiques, sociales, ethniques, religieuses, voire économiques, des conflits ; et que, dans cette situation, ils n’étaient pas nécessairement les mieux à même d’en faire l’analyse. Beaucoup s’y sont pourtant risqués, avec des bonheurs divers, mais toujours avec l’ambition de comprendre et la volonté de proposer des pistes. Leurs écrits ont irrité ou laissé indifférents ; et il est vrai qu’ils n’ont pas eu un impact déterminant sur la conduite des affaires de défense et de sécurité. On peut le regretter mais on ne peut pas le reprocher à ceux qui ont tenté d’éclaircir un débat dont par ailleurs personne ne souhaitait qu’il fût placé sous les feux de la rampe. De là à considérer leurs travaux comme mineurs, voire dénués d’intérêt, me paraît aussi injuste qu’exagéré.

 

C’est donc en amont que se situe le problème, au niveau politico-stratégique, là où les analyses supposeraient de prendre en compte la réalité du monde actuel. Personne n’ignore désormais que, depuis la fin de la guerre froide et la transformation du monde qu’elle a déclenchée, notre environnement stratégique a été bouleversé. Nous sommes passés en quelques années d’un monde doublement caractérisé par l’alternance guerre-paix et par le clivage ami-ennemi – monde ordonné et rassurant – à une humanité éclatée, décalée, revenue aux temps des guerres civiles et religieuses, soumise aux incertitudes des crises sociales et économiques, enfin apeurée par le terrorisme mondialisé. Même si, comme le prétend Henri Kissinger, le chaos ambiant évoque celui du XIV° siècle européen, le paysage est pour nous radicalement nouveau. C’est sur ce point précis que la réflexion fait défaut : la mise en perspective de cette analyse de situation dans une politique de sécurité et les conséquences qu’il faudrait en tirer pour notre système de défense. Certes, un certain nombre d’aménagements ont été opérés depuis 1996 avec la professionnalisation et la refondation de l’armée de Terre, mais ils ne sont pas à la mesure du désordre généralisé actuel et, on le verra dans quelques années lorsque les cartes mondiales seront redistribuées, des enjeux de sécurité de demain.

 

Les occasions, pourtant, n’ont pas manqué de combler ce fossé entre la réalité et notre conception de la défense. La première fut celle du Livre blanc sur la défense initié en mai 1993 par le Premier ministre. Pour le dire en quelques mots et sans chercher à soulever d’inutiles polémiques, cet exercice, pourtant prometteur et lancé à grands renforts de commissions et d’experts, fut bâclé en quelques semaines d’été et soumis à un pouvoir politique bicéphale qui n’avait d’autre ambition sur ce thème que de maintenir un confortable statu quo. Le texte adopté devint donc la Bible des Armées, contraintes, par esprit de discipline et faute d’alternative, d’en tenir le plus grand compte ; alors même qu’aucun des problèmes cruciaux du moment – défense européenne, conscription, protection du territoire, crises et conflits civils – n’y était pris en considération ; et que le scénario conflictuel le plus contraignant retenu (dimensionnant, disait-on) était celui d’une remontée en puissance de la « menace majeure », à savoir celle de l’ex-Union soviétique : on croit rêver ! La deuxième occasion manquée fut celle de la révision des missions et du champ d’engagement de l’OTAN. Etant absents de ses instances dirigeantes et n’y ayant donc qu’une influence marginale, nous nous sommes laissés imposer une évolution de son cadre d’action qui a étouffé pour longtemps toute velléité de construire le système de sécurité européen que la situation mondiale conduisait à envisager et qu’elle nécessite absolument aujourd’hui. C’est la troisième occasion manquée, celle de la conception d’un instrument résolument nouveau, indépendant de l’OTAN et des Etats-Unis qui permette aux Européens de rechercher ensemble, sur le sujet essentiel entre tous, celui de leur sécurité, à constituer une alternative à la seule solution américaine. Cela nous serait bien utile aujourd’hui en Irak, en Afghanistan, au Liban, en Côte-d’Ivoire et ailleurs…

 

Faute d’avoir eu l’audace et l’intelligence de comprendre notre monde et les problèmes contemporains, c’est-à-dire non plus de continuer à penser une guerre dite conventionnelle devenue largement impraticable mais de penser les situations de crise – leurs origines et leurs manifestations conflictuelles-, nous nous trouvons dépourvus du socle conceptuel sur lequel nous pourrions reconstituer notre appareil de défense. Alors nous entretenons de vieilles chimères et continuons de discuter du « sexe des anges » en matière stratégique pour savoir si oui ou non la guerre mérite toujours son nom, ou sur le plan opérationnel des mérites relatifs de l’emploi de l’arme aérienne, de l’action des forces terrestres ou des vertus des porte-avions. Si nous avions de ces questions « amont » des analyses lucides et pertinentes, alors sans doute aurions-nous pu commencer à réfléchir à des systèmes mieux adaptés aux réalités subies sur les divers terrains d’opérations. Nos penseurs militaires pourraient bénéficier d’un cadre solide et seraient outillés pour travailler aux divers niveaux qui sont les leurs - ceux de l’emploi des forces -, échafaudage déjà fort complexe qui mérite à lui seul toute leur attention.

 

Non, la pensée militaire française n’est pas morte ; c’est la pensée stratégique qui est devenue un désert. Et les militaires n’aiment guère s’aventurer sur ces terres ingrates sans un minimum de soutien. Ce sont les  Guitton et les Aron, les Beaufre et les Bouthoul qui nous font cruellement défaut. Toutes choses égales, la réflexion stratégique souffre des mêmes maux que la recherche en France : manque de moyens, absence de perspective. Et un pays qui n’investit plus dans « l’intelligence stratégique » est condamné à le payer tôt ou tard, d’abord par la multiplication des prises de risques, à terme par une plus grande insécurité.

Mais, dans ce domaine comme dans bien d’autres, il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, et il ne faudrait pas, sous prétexte de ces insuffisances, que l’effort de réflexion entrepris depuis quinze ans soit abandonné. Il pourrait, au contraire, être accentué dans deux directions intéressantes. La première concerne notre vision du monde. Engagés dans la plupart des crises contemporaines, les officiers français ont de multiples occasions d’apprécier les situations conflictuelles et d’en analyser les tenants et les aboutissants. Cette capacité « d’appréciation de situation », exercice d’état-major par excellence, est précieuse ; elle devrait contribuer à la relecture du monde que les évolutions actuelles nous incitent à faire et pour laquelle les militaires sont parmi les mieux placés, comme l’étaient en leur temps Galliéni ou Lyautey à travers leurs carnets de campagne. La seconde piste est plus technique et elle participe directement de la conduite des crises. Sur le terrain et face à une forme indéterminée d’adversité, les militaires ont dû multiplier des expériences diverses et parfois innovantes. Les pratiques de l’interposition, celles de la négociation, voire de la médiation, toutes attitudes propres à la crise, mériteraient au moins d’être relatées, recensées, examinées, par ceux qui en ont été les initiateurs. Il y a là tout un champ de réflexion, sans doute fertile, que les militaires pourraient commencer de défricher.

 

La guerre – ou pour être plus moderne : la conflictualité – est un territoire intellectuel immense et changeant ; s’y aventurer n’est pas sans risque, mais c’est l’objet même de la vocation du soldat.

 

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