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Valeurs de l'Armée de Terre

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Culture du militaire et culture militaire

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Par le Colonel YAKOVLEFF

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Comme l’a dit le Général de Gaulle, « La culture générale est donc l’école du commandement ». C’est un truisme rebattu, une vérité si évidente que sa seule mention indispose. Tout militaire est bien convaincu de « l’ardente obligation » de développer sa culture. Et pourtant... Si nous reconnaissons tous la profonde vérité de cette phrase, consacrons-nous pour autant les efforts requis au développement de notre culture personnelle ? La pression du quotidien, la proximité des échéances, dont l'arrivée en régiment pour certains, ne conduisent-elles pas à une négligence à cet égard ?

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La première forme -- la culture dite militaire -- représente ce que le militaire devrait idéalement connaître pour se développer professionnellement, pour maîtriser pleinement son métier. Toutefois cette forme réductrice de la culture doit être fondée sur un socle plus large, qui permet d'appréhender l'environnement de l'action, mais aussi ses causes et conséquences profondes. La culture militaire étant subordonnée à la culture du militaire, que j'appellerai la culture fondamentale, il s'agit donc en premier lieu d'acquérir ou de développer cette dernière, qui est à la fois une attitude, et un effort.

 

A l'orée d'une carrière militaire, l'ampleur de la tâche, plutôt son caractère par nature illimité, peut rebuter. D'autant que la pression du métier, et la disponibilité de tout instant qu'il réclame souvent, peuvent donner à croire que tout effort est superflu, puisqu'on ne pourra, au mieux, qu'égratigner la surface des choses.

 

Je voudrais convaincre du contraire. Certes, le temps est limité et la tâche immense. Mais c'est un argument de plus pour commencer sans attendre, pas un prétexte à l'inactivité. Il s'agit avant tout d'exploiter au mieux ce temps limité, et de ne pas se tromper d'objectif. Il faut donc s'organiser, déterminer ses priorités, bref, « se cultiver » avec méthode, pour gagner du temps et "optimiser" ses efforts.

 

Sans prétendre à une méthode unique, je voudrais suggérer celle-ci. A chacun de se déterminer ensuite.

 

 

 

La définition des objectifs

 

 

            La culture fondamentale d'intérêt militaire

 

Elle se décrit bien sous le vocable de « géopolitique », avec toutes ses disciplines adjacentes (géographie, histoire, économie, sociologie, psychologie, sciences politiques, relations internationales...).

 

Sans trop catégoriser et cloisonner, on peut citer les grands axes suivants :

-         la géopolitique : géographie des grandes masses ou de points particuliers (Moyen-Orient, détroits, ...), grands ensembles de population (monde chinois...) ;

-         l'histoire : là encore, par grands ensembles (civilisations) ou par fractions (pays ou périodes), par thème (histoire militaire, des sciences et technologies, des idées, biographies...) ;

-          l'homme : abordé en tant qu'individu (psychologie, éthique et philosophie...) et en groupe (sociologie, théories politiques, religions et croyances...) ;

-         phénomènes : ces derniers temps, on parle beaucoup de mondialisation, de citoyenneté, d'Europe, de migrations, de révolution technologique...

 

En général, on ne peut se plonger dans ces domaines sans référence à l'économie (théories, mécanismes...), aux sciences, aux arts (dont la littérature), sans lesquels on ne peut aborder utilement la notion de civilisation ou de culture d'un peuple.

 

Il convient de ne pas rester trop bassement utilitaire dans son travail de culture. Elargir sa réflexion à des champs très éloignés de nos préoccupations habituelles est nécessaire pour conserver ou développer sa liberté de pensée et d'appréciation. Le militaire se doit d'être un homme complet, au sens antique du terme.

 

 

            La culture militaire proprement dite

 

J'englobe sous ce vocable de « culture militaire » tout ce que le militaire doit maîtriser pour exercer correctement son métier.

 

Il y a un volet utilitaire, qui paraît assez évident : c'est celui que soutient la première strate de connaissances, celle des connaissances de métier, les savoir-faire professionnels, techniques et tactiques (la technique et la tactique du tir, par exemple).

 

Au-dessus, il y a la connaissance du milieu, que l'on acquiert par le développement de ce que j'ai appelé ailleurs la culture fondamentale, la culture du militaire.

 

Enfin, il y a la compréhension du phénomène guerrier, qui est l'objet ultime de la culture militaire.

 

Pour résumer, la culture militaire a pour objet d'aider le militaire à comprendre son action, à comprendre la guerre et la violence.

Mon opinion personnelle est que l'institution militaire française appréhende très correctement les deux premiers volets (et le second plutôt mieux que les armées comparables), mais qu'elle fait une impasse sur le dernier volet.

 

 

Les composantes de la culture militaire

 

Il est bien entendu impossible de catégoriser de façon définitive. Toutefois, on peut distinguer :

-          par nature : théorie et pratique de la guerre (ou de la violence d'Etat) ;

-          historiquement : par période, guerre, campagne, bataille... 

-          l'aspect humain : l'étude de l'homme de guerre (dont les biographies), de l'homme en guerre (dont le roman)...

-          par niveau : stratégie, art opératif, tactique, technique... tous ces niveaux eux-mêmes décomposables ;

-          par genre : opérations terrestres, navales, amphibies, spéciales, interarmées, psychologiques...

-          par fonction : la manœuvre, le commandement, la logistique...

-          par couples antagonistes : la lutte millénaire de l'épée et de la cuirasse, le choc et le feu, nomades contre sédentaires, action directe et indirecte, offensive et défensive...

 

Je précise bien que jamais cette forme de culture ne peut se concevoir dans l'absolu : elle est fondée sur une culture générale (fondamentale, justement) qui en décrit et analyse le contexte. Mais cette culture se justifie hors du contexte purement militaire, et est considérée poursuivie par ailleurs.

 

En tout état de cause, le minimum à atteindre est une connaissance générale de l'histoire des conflits, d'autant plus précise que ceux-ci ont influencé la situation présente. L'évolution des techniques et des tactiques, le rôle de certains personnages historiques, les théories politiques, les ouvrages de référence en matière de philosophie de la guerre, doivent figurer au programme.

 

 

            Quelle priorité ?

 

C'est vraiment la question clef. Ce choix dépend des inclinations personnelles, ou du plan de carrière considéré. Ainsi, si on a un goût pour un domaine particulier, il est naturel de commencer par lui. Si l'on veut développer une vision globale du monde, alors, au contraire, on cherchera à combler des lacunes. Si l'on vise une orientation particulière, alors on se spécialisera d'emblée.

Si ce choix peut évoluer en cours de carrière, il vaut mieux considérer qu'une décision bien orientée d'emblée économise du temps sur le long terme. C'est pourquoi il faut s'interroger sérieusement, éventuellement en s'entourant d'avis extérieurs, sur la priorité qui conviendra le mieux.

Dans le doute, je préconise une vision généraliste, qui servira à établir une grille de référence personnelle : partir à la découverte du monde, méthodiquement, par grands ensembles. Il sera toujours temps de se spécialiser plus tard, le cas échéant.

 

Même là, il y a un choix : partir, mais d'où ? Faut-il s'attacher d'abord à boucher les trous les plus profonds, les domaines sur lesquels on n'a aucune réelle connaissance ? Ou faut-il élargir, à partir de ce que l'on connaît le mieux ?

Face à ce genre de dilemme, il est généralement plus efficace de « partir du connu », principe pédagogique essentiel. Ainsi, un militaire français connaît (normalement) correctement l'Europe. Plutôt que de se plonger d'emblée dans la Chine éternelle, il peut transiter intellectuellement par le monde mongol ou le monde ottoman, qui servirent tous deux de pont, et eurent tous deux un impact profond sur les deux civilisations de l'Europe et de la Chine. S'étant ainsi fait une idée de ces empires trop peu connus[1] , il peut aborder la civilisation chinoise avec des repères déjà solides.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La méthode de travail

 

 

La méthode organise les ressources, dont le temps, qui sera toujours compté, en une séquence cohérente.

 

            Avec quels outils ?

 

Pour le choix du media, il me semble que le livre s'impose tout naturellement. Il est un support simple d'emploi (pas besoin de le brancher, il voyage partout...), économique, rapide (on surfe plus facilement dans un livre que sur Internet !).

Un avantage du livre est qu'il garde la trace de sa lecture. Pour ma part je lis avec un crayon à la main, pour souligner des passages que j'archive en fin de lecture (fichier d'archive électronique et copie papier classée). Un autre procédé est celui de la fiche de lecture, où le lecteur reporte l'idée maîtresse, les arguments essentiels, éventuellement une cotation personnelle. La bibliothèque sous les yeux, chaque volume conservant les réflexions et rapprochements notés sur le moment, est un historique du cheminement intellectuel très utile.

A noter que si le livre n'est pas cher, il n'est pas non plus gratuit. A partir du moment où on ne confie plus ses achats au hasard, mais qu'on les effectue en fonction d'un programme défini, on peut budgétiser ses achats, exploiter le marché de l'occasion, voire... susciter des cadeaux de Noël bien choisis !

Les nouvelles technologies ont l'avantage d'élargir ou de faciliter la recherche : une encyclopédie sur CD-ROM, grâce à son moteur de recherche, est souvent plus performante, à volume d'information égal, que sa version papier. Elle peut être remise à jour. Dans le même ordre d'idée, si on sait chercher, Internet est une mine inépuisable et peu coûteuse. Toutefois, ces avantages restent complémentaires du livre, pour élargir ou préciser ou remettre à jour des informations.

Si la base reste le livre, il faut entretenir sa culture du présent par une lecture critique du journal ou du périodique, en faisant preuve de discrimination, mais sans faire l'impasse sur les opinions contraires.

 

 

            Quel temps consacrer au « travail de culture » ?

 

 

Bien entendu, cela dépend des activités professionnelles, mais aussi des contraintes familiales, ou autres. Mais on peut affirmer que si l'on attend d'avoir « du temps libre », eh bien ! Il ne se passera rien. Il faut organiser ce temps, le dédier à la mission. Mais il faut aussi partir du principe que ce temps sera toujours limité, insuffisant, et qu'il faudra donc l'optimiser au mieux.

D'abord, il y a des périodes de la vie plus propices que d'autres. Il est clair qu'un capitaine commandant son unité dispose de moins de temps organisable à sa discrétion qu'un officier stagiaire du CID. A chacun de s'organiser en fonction de sa disponibilité du moment, sur le moyen terme (une mutation).

En règle générale, il me semble qu'on peut toujours dégager du temps pour lire de 15 à 50 livres « sérieux » par an. Bien sûr, il y aura des périodes, parfois prolongées, sans lecture aucune, pour des raisons objectives de disponibilité tout court, mais aussi, voire surtout, de disponibilité d'esprit. Toutefois il me semble qu'un militaire soucieux de développement personnel qui lit moins de dix livres « sérieux » par an est coupable.

Ceci dit, une lecture organisée en vue d'un objectif défini ne doit pas être vécue comme quelque chose de fastidieux, puisqu'on oriente son programme en fonction de ses goûts. Il y a toujours plaisir à apprendre et à découvrir. Même si cela n'exclut pas de « faire relâche » périodiquement, en s'autorisant des livres de pur divertissement.

 

Etablir son plan de recherche

 

Entre de multiples méthodes, je propose la grille de recherche, à deux clefs : géographique, et thématique. Ensuite, les cases prioritaires étant identifiées, on passera à la recherche bibliographique.

 

La grille de référence

 

La géographie fournit la première clef de référence. On peut par exemple découper le monde en zones : Europe, Amérique du nord, Amérique latine, Afrique du nord, Afrique sub-saharienne, Moyen-Orient, Asie centrale, sous-continent indien, Chine, Asie Pacifique, Océanie (11 colonnes). Ce découpage arbitraire n'est proposé qu'à titre illustratif.

 

La deuxième clef de recherche correspond aux thèmes d'intérêt : la géographie générale, l'histoire, les relations avec les espaces voisins, les cultures et civilisations, etc. (admettons, 4 ou 5 lignes).

 

On se retrouve donc en présence d'une grille à 11 colonnes et 4 ou 5 lignes, soit 45 à 55 cases (en fonction de ce découpage arbitraire bien sûr). Il ne reste plus qu'à faire le tri :

-          barrer les cases pour lesquelles on a des notions suffisantes ;

-          éventuellement, barrer celles qu'on exclura en toute hypothèse (notamment le cas pour un choix de spécialisation - mais on peut aussi estimer que des sujets trop lointains ou spécifiques sont à écarter parce qu'ils feraient perdre du temps sans raison suffisante) ;

-          pour les cases restantes, choisir un ordre de priorité décroissante.

 

Prenons le cas d'un jeune militaire qui, dans un tableau à 50 cases, en a barré 15 (parce qu'il connaît assez de l'Europe, de l'Amérique du Nord, et du Moyen-Orient pour préférer d'emblée passer à autre chose). Il en barre encore 10 (Océanie et Asie Pacifique ne l'intéressent pas, purement et simplement). Il peut encore en barrer 5 parce qu'au hasard de ses lectures il a déjà fait connaissance avec des sujets spécifiques (l'histoire du sous-continent indien, la géographie de l'Asie Centrale...). Il lui reste donc 20 cases.

 

 

 

         Le phasage de la recherche : les cycles

 

Le phasage a pour objet de passer du répertoire des lacunes, classées par ordre de traitement prioritaire, à la bibliographie, puis au programme de lecture.

 

D'une façon générale, et pour profiter des effets de synergie obtenus par la découverte, en temps rapproché, de sujets voisins, le phasage du travail sera obtenu en associant quelques cases limitrophes, en « grappes ».

Le regroupement peut être horizontal (thème : histoire, en traitant successivement des régions voisines), ou vertical (thème : une région, abordée par sa géographie, son histoire, sa littérature[2], les religions...).

 

 

Pour chaque case, il sera prudent de chercher deux ou trois livres, afin de ne pas se laisser indûment influencer. Mais comme ce découpage est arbitraire, on trouvera souvent des ouvrages qui chevauchent des catégories. Au total, une « grappe » de deux ou trois cases contiguës devient un cycle, impliquant la lecture de dix à douze livres tournant autour du même sujet, soit 3 à 6 semaines si la disponibilité du moment est « élevée », un semestre si l'on est très occupé (ou préoccupé).

 

 

L'enchaînement des cycles

 

Au terme d'un cycle de lecture, et avant de se lasser, il est bon de « changer de pâturage » et d'aborder un cycle nettement différencié. On peut aussi couper avec un bon roman policier. Sauf pour les acharnés, il vaut mieux éviter d'enchaîner deux cycles simultanément.

 

Lorsque notre lecteur aura comblé un certain nombre de cases (pas forcément toutes !), il est judicieux d'entamer des recherches transverses. De tels cycles peuvent conclure et fédérer deux ou trois cycles « régionaux ». Par exemple, après avoir fait un petit tour du Moyen Orient, de l'Asie Centrale, et de l'Afrique du Nord, un cycle sur l'islam viendrait à point nommé (on peut aussi commencer par-là !)[3].

Exemples de cycles transverses :

-          les civilisations (Rome, Byzance, les précolombiens, les Mongols, les Perses, les Ottomans, l'empire britannique, l'Union Soviétique...)

-          l'histoire des idées (grandes religions, humanisme, les révolutions...)

-          l'économie mondiale (par fonctions : banques, échanges, ressources, théories économiques...)

-          les grands hommes (à ce sujet, essayer une lecture deux par deux : entre tenants de civilisations opposées, même s'il n'y a pas concordance exacte, par exemple Napoléon et Wellington, Hannibal et César, Mao et McArthur, Frédéric II et Louis XIV...)

 

 

Pour en revenir à notre exemple précédent, notre jeune militaire a identifié vingt cases, qu'il a regroupées en 6 ou 7 cycles, et il a choisi deux cycles transverses. Il a donc à établir un projet de bibliographie portant sur une centaine d'ouvrages, qui devraient l'occuper quelques années.

 

S'il est acharné, que son travail du moment lui laisse des loisirs - et surtout le loisir de s'organiser personnellement - cette centaine de livres correspondrait à une durée de deux à cinq ans, soit l'équivalent, bien souvent, d'une mutation (ou d'un contrat). Cette correspondance entre l'établissement du programme de lecture, et les échéances professionnelles, est à rechercher en tant que telle. En effet, le militaire a rarement une vision précise de l'échéance future (sauf lorsqu'elle approche, dans la dernière année). En revanche, il peut se faire une idée assez précise de son rythme de travail, de ses astreintes, de son environnement social et familial, pour le métier qu'il vient de commencer.

 

 

L'établissement de la bibliographie

 

Par où commencer, lorsque nous parlons d'une case « vide », à défricher ? Il y a les livres dont on dispose déjà : autant commencer par-là ! Il y a parfois des ouvrages dits « de référence ». Dans le doute, je préconise de commencer par les ouvrages de la collection « Que Sais-Je ? ». Ils ont l'avantage d'être faciles à trouver (y compris d'occasion), d'édition récente, peu onéreux, et surtout, rapides à lire. Leur orientation universitaire facilite l'exploitation de l'information. Les « Que Sais-Je ? » présentent toujours une bibliographie sérieuse, à partir de laquelle on peut orienter ses achats ultérieurs. Ensuite, une fois qu'on suit un chemin, il se dévoile de lui-même, dès lors qu'on exploite les bibliographies, qu'on constate que tel auteur est souvent cité et sert de référence, etc.

 

On peut aussi commencer par une recherche encyclopédique. L'Encyclopédie Universalis recèle des articles de fond très riches, et la bibliographie est très étoffée : établir sa bibliographie à partir de l'exploitation d'une encyclopédie est une méthode éprouvée[4].

 

Dans notre contexte de travail méthodique, la limite admissible pour un livre est de l'ordre de 200-300 pages[5]. Or, un problème que rencontre aujourd'hui le lecteur assidu, c'est l'épaisseur des livres : on croirait que certains auteurs sont payés au poids[6]. Par leur énormité même, de tels ouvrages sont réservés au monomaniaque ou au dilettante. D'ailleurs, un auteur qui ne peut mieux synthétiser ses idées est généralement à écarter des auteurs de référence. Il y a de rares exceptions : ce sont les livres qui sont des sommes dans leur domaine. Mais paradoxalement, quand on en connaît un, on peut gagner du temps en commençant par lui.

 

Un autre problème est la relative faiblesse de la bibliographie en langue française dans un certain nombre de domaines. C'est surtout le cas de l'histoire militaire, hélas. Même en traduction, il faut absolument s'astreindre à exploiter les ouvrages étrangers, ne serait-ce que pour leur vision différente. L'Asie, en particulier, est vue sous un angle si différent par les Anglo-saxons qu'on se demande parfois si nous parlons du même continent...

 

Comme je l'ai mentionné déjà, je recommande de garder une trace, sous la forme d'une fiche de lecture pour chaque livre. Cette fiche conservera les références, des mots-clefs, éventuellement une appréciation liminaire d'ensemble, et les citations pour usage ultérieur (si l'on a soi-même l'intention d'écrire).

 

 

La bibliographie évoluera considérablement au fil du temps. Mais si l'on veut maîtriser son programme de lecture, il faut s'astreindre à remplacer tel ouvrage par tel autre, plutôt que d'alourdir un cycle. Cependant, cette tentation à « en rajouter » peut naître d'un intérêt croissant pour la question, qui est un objectif en soi de tout travail intellectuel. Dans ce cas, il peut être préférable de refaire sa grille de recherche, en intégrant ses nouvelles priorités.

 

 

L'exécution du plan de recherche

 

 

Si l'on veut établir méthodiquement son fond culturel, le temps à y consacrer peut être synthétisé comme suit :

-          une demi-journée pour établir son « tableau de recherche », identifier ses lacunes, définir un ordre de priorité, commencer sa recherche bibliographique ;

-          lire un à trois livres par semaine (parfois aucun, parfois plus), à raison de 10 à 12 livres par cycle, représente de 4 à 8 semaines par cycle, soit en moyenne 4 à 6 cycles par an ;

-          intercaler un cycle « transverse » tous les deux ou trois cycles, soit deux ou trois par an ;

-          ne pas hésiter à se distraire, par exemple un bon policier à chaque fin de cycle ;

-          mais aussi, ne pas hésiter à prolonger un cycle d'un ou deux livres, dont l'intérêt sera apparu en cours d'étude : c'est presque toujours le cas ;

-          en revanche, lorsqu'on en arrive à doubler ou tripler le volume d'un cycle, c'est qu'on commence de fait à se spécialiser, ce qui nous écarte de l'idée de départ. Il faut bien peser ce choix, et éventuellement noter ce cycle pour l'avenir.

 

Si nous avons découpé le monde en une douzaine de cycles, et choisi quatre ou cinq cycles transverses, notre programme de lecture correspond à environ 150 livres, soit trois à cinq ans d'étude suivie, mais sans acharnement. Admettons que cette série de cycles aura donné une image sérieuse du monde, aura permis au lecteur d'identifier des axes d'intérêt ultérieur, bref, qu'il aura déjà « fait un premier tour ». Il sera armé pour préparer, à son rythme, et en fonction de ses pôles d'intérêt à long terme, un deuxième tour.

 

 

Si l'on prend le cas d'un jeune officier arrivant en unité opérationnelle, il aura initialement du mal à tenir ce rythme, mais s'il fait un effort, il sera à mi-chemin à la fin de son temps de commandement d'unité élémentaire. Il aura donc eu le temps de conclure son « premier tour d'horizon » au moment fatidique de l'accès au CID... Sans vouloir céder à un utilitarisme de bas étage, on peut en déduire qu'implicitement, l'institution militaire attend de ses officiers qu'ils fassent un effort sérieux, méthodique et soutenu dès leurs premières armes, et sans attendre le grand calme des affectations non opérationnelles : c'est en fin de premier tour qu'on peut s'estimer prêt pour le concours.

Cet exemple peut être appliqué aux sous-officiers ou candidats sous-officiers : leur deuxième moitié de carrière, après une dizaine d'années de métier, est souvent conditionnée par le travail de fond, accompli dans la durée. Ce travail est encore plus déterminant pour les vocations d'officier.

 

Bien que ce travail soit personnel, voire intime, il est préférable de le partager avec des amis engagés dans une démarche similaire. Cela permet de comparer et d'échanger des idées, d'en débattre, bref, d'affiner ses opinions ou de confirmer le besoin de tel axe de recherche. Incidemment, cela permet d'échanger des livres, ce qui peut simplifier les aspects matériels de la chose.

 

Et dans le même ordre d'idée, le commandement doit, sans préjudice de la mission du moment, encourager et soutenir les efforts, voire les initier. Aider un jeune officier ou sous-officier à organiser son plan de recherche, enrichir la bibliothèque régimentaire pour répondre à l'attente des « débutants », relever le niveau des causeries de manœuvre, tenir compte dans l'appréciation personnelle des efforts accomplis, prêcher par l'exemple, voilà comment le commandement, à tous les niveaux, peut s'investir dans cette œuvre en profondeur.

 

 

En conclusion :

 

Acquérir ou développer une culture, fondamentale et spécifique, est une dimension implicite au métier militaire. L'ampleur de la tâche impose de commencer tôt, avec méthode, en visant à l'efficacité et à la simplicité. Sans jamais prétendre à l'exhaustivité, on pourra au moins éviter les erreurs, dépasser les lieux communs, surtout se forger sa propre opinion et non plus dépendre de celles des autres, les « maîtres à penser ». Cette race fait florès ces derniers temps, mais son fonds de commerce est l'ignorance née de la négligence, et ses objectifs souvent inavouables (au minimum, mercantiles). Le militaire professionnel n'a pas le droit moral de s'en remettre à eux.

 

Au-delà de la lecture et de l'acquisition des connaissances, l'objet réel de la « culture » est la compréhension des choses, et non leur connaissance livresque. On n'atteint cette compréhension que par la critique, la confrontation d'idées, la réflexion personnelle, la méditation : il s'agit d'un travail d'intégration et de maturation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exemple de tableau "culture militaire"

 

 

REGIONS

EUROPE

AMERIQUES

AFRIQUE

...

 

GUERRES et CAMPAGNES

 

G. Napoléoniennes

1° G. Mondiale

2° G. Mondiale

 

G. de Sécession

Malouines

 

Phénomène colonial

G. des Boers

 

 

 

HOMMES CLEFS

 

 

 

 

Napoléon

Hitler

Staline

Patton

 

Grant

Lee

Che Guevara

 

Explorateurs et conquérants

 

 

THEORICIENS

 

Clausewitz

Jomini

Mahan (naval)

Che Guevara

 

 

 

EVOLUTION TECHNIQUE

 

 

Naissance du blindé

Développement de la tactique

 

 

Logistique de masse

 

Postes et comptoirs

 

 

 

On peut multiplier à l'infini les cases, en fonction de ses domaines d'intérêt. Toutefois, à l'orée de sa vie intellectuelle, il vaut mieux structurer le cadre conceptuel de ses futures recherches. Surtout pour ne pas faire d'impasses. Ensuite, on pourra creuser.

 

 

 

Exemple de liste de lecture

 

            Niveau militaire du rang et jeune sous-officier (l'orée de la carrière)

 

 

Objet : appréhender le vécu du militaire dans la guerre, donner des exemples. Histoire et fiction historique.

 

1-L'historique de l'unité à laquelle appartient le militaire en question.

2- Histoire de l'armée française : des milices royales à l'armée de métier. Pierre Montagnon, Pygmalion. 335 p environ. Bonne bibliographie classée par thème.

3-La guerre dans l'histoire de l'Occident. Michael Howard, Pluriel. 154 p. Thèse désormais célèbre, donne des idées générales.

4-A l'Ouest rien de nouveau. Erich Maria Remarque, Livre de poche. 242 p. L'incontournable classique de la Première guerre mondiale.

5_Le chemin des Dames. Pierre Miquel, Pocket. 262 p. A la fois grand moment d'histoire, épopée, récit de campagne, et débat d'éthique.

6-La Seconde guerre mondiale. Gilles Martinez et Thierry Scotto, Seuil/Mémo. 94 p. Pour donner un cadre de référence très synthétique.

7-Stalingrad. Anthony Beevor. 443 p. Un peu long, mais cumule histoire d'une bataille et histoire de l'homme dans la bataille.

8-Le débarquement. Georges Blond, Poche. 350 p environ. Un classique de l'histoire militaire populaire, à la fois récit de campagne et anecdotes.

9-Les centurions. Lartéguy, Presses Pocket. 495 p. Pas à proprement parler un livre d'histoire, bien qu'inspiré de très près par des célébrités militaires françaises (Bigeard en particulier). Très bonne étude psychologique de l'homme dans la guerre, et notamment dans la défaite et le trouble de la conscience.

10-La 317e Section. Pierre Schoenderffer, Folio. 223 p. Un classique sur le vécu de la section au combat, sur le rôle des chefs et du moral.

 

 

            Jeune cadre au début de sa carrière militaire

 

Cette liste se surajoute à la précédente. Le choix des campagnes, batailles, biographies, est laissé au lecteur. Mais un tour d'horizon, aussi vaste que possible, est nécessaire pour que chacun enrichisse son fond de connaissances et de cas concrets.

·         Les classiques et les références

Leur lecture est un travail de longue haleine, qu'il faut étaler sur cinq ans environ. Bien que de niveau « élevé », le jeune cadre doit avoir l'ambition d'acquérir les outils conceptuels et les références dont il aura besoin pour le restant de sa carrière.

 

NB : je ne cite pas d'allemand, en dehors de Clausewitz, essentiellement parce que je ne lis pas l'allemand, et qu'ils sont rarement traduits (encore plus rarement intégralement traduits).

 

1-Traité de stratégie. Hervé Couteau-Begarie, Economica. 950 p en comptant une impressionnante bibliographie. Il est rare que je recommande de telles énormités, mais celle-ci a l'avantage d'être à la fois complète, et lisible par parties, selon l'intérêt du moment. En d'autres termes, le lecteur n'est pas obligé de lire le tout, il peut faire connaissance progressivement.

2-De la guerre. Carl von Clausewitz, Ed de Minuit. 745 p. Le classique des classiques, incontournable. Lecture recommandée dès la période de formation initiale : au moins, là, on sait qu'on a le temps.

3-Ecrits militaires 1772-1790. Guibert, Ed Nation armée. 302 p. Premier des grands classiques français, que tout cadre français doit connaître.

4-Précis de l'art de la guerre. Antoine-Henry de Jomini, Champ Libre. 390 p. Deuxième classique « français » (Jomini était Suisse), incontournable car souvent cité, notamment par les Américains. Encore utile à bien des égards.

5Etudes sur le combat. Charles Ardant du Picq, Champ Libre. 236 p. Troisième classique, peut-être le plus moderne encore aujourd'hui, sur l'homme au combat.

6-Des principes de la guerre. Foch, Imprimerie nationale. 517 p (mais écrit gros). Le quatrième des grands classiques français, un peu décrié aujourd'hui, mais étape nécessaire pour la connaissance de l'école française.

7-L'art de la guerre. Sun Tsu, Champs Flammarion. 250 p environ. Le grand classique, plaisant à lire. On peut aussi lire Les Trente-six stratagèmes, François Kircher, Rivages/Poche. 263 pages très plaisantes, et souvent amusantes.

8-Strategy. Alexandre Svetchine, East View Publications, USA. 353 p environ. Premier des titres que je recommande pour faire connaissance avec les écoles étrangères. L'école soviétique a été beaucoup plus influente qu'on ne veut bien le reconnaître aujourd'hui. Svetchine a été traduit en anglais. Son œuvre est très riche et encore d'actualité. Le meilleur des Russes, de loin.

9-Stratégie. Basil Liddell Hart, Perrin. 433 p. L'école anglaise dans toute sa splendeur, à mon sens un peu surfaite. La référence de la stratégie « indirecte ».

10-Le Grand livre de la stratégie : De la paix et de la guerre. Edward Luttwak, Odile Jacob. 400 p. Bonne introduction à l'école américaine, aux auteurs très inégaux.

 

·         Le cadre de l'action militaire : diplomatie, géopolitique, polémologie.

1-Diplomatie et outil militaire 1871-1991. Jean Doise et Maurice Vaïsse, Points/Histoire. 651 p. Excellente synthèse, plaisante à lire.

2-La politique étrangère de la France depuis 1945. Frédéric Bozo, Repères. 108 p. Excellente synthèse à vue diplomatique, avec une remarquable bibliographie.

3-Introduction à la géopolitique. Philippe Moreau Defarges, Points/essais. 215 p. Là encore, œuvre synthétique, avec une bibliographie honnête.

4-Diplomatie. Henry Kissinger. 850 p environ. A la fois vaste tableau historique avec un angle européen, plaidoyer personnel, et lecture américaine du monde actuel. Pas forcément indispensable, mais très éclairant. Illustre malgré tout mon propos de « aurait pu être plus bref ».

5-La guerre ; Théories et idéologies. Armelle Le Bras-Chopard, Clefs/Politique. 150 p. Excellent et récent. Peut être utilement accompagné de Les causes de la Première Guerre mondiale, de Jacques Droz, Points/Histoire, 182 p, ce dernier étant un peu un « cas concret » de la thèse générale de Le Bras-Chopard.

6-Le bel avenir de la guerre. Philippe Delmas, Folio. 276 p. A la fois essai d'actualité et tentative philosophique, voire polémique. Utile pour nourrir sa réflexion (et bref).

7-Traité de polémologie. Gaston Bouthoul, Payot. 539 p. Bien qu'un peu épais, ce livre mérite le détour. Certaines thèses ont été combattues par Raymond Aron (Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 800 p), mais cet ouvrage est extrêmement riche.

 

 

·         Le problème du commandement

1-L'art du commandement : Alexandre, Wellington, Grant, Hitler. John Keegan, Perrin. 406 p. A la fois fresque historique et critique militaire, très utile pour illustrer le rôle historique du chef.

2-The Guinness Book of Military Blunders. Geoffrey Regan, Guinness. 185 p. Florilège d'erreurs et de monstruosités militaires, racontées sous forme d'anecdotes regroupées par thèmes [7], ce livre devrait être traduit et remis à chaque officier sortant d'école.

3-Command in War. Martin Van Creveld, Harvard Univ Press, USA (il n'est pas référencé en français). 275 p. Complète les deux livres précédemment cités, en plus systématique. Van Creveld, auteur israélien publiant surtout aux USA, a aussi écrit un très bon livre sur la logistique, Supplying War.

4-Portrait d'un officier. Pierre-Henri Simon, Livre de Poche. 157p. Pamphlet anti-torture, écrit en 1958. A l'avantage de poser un vrai débat d'éthique militaire, même si l'on peut parfois s'insurger contre quelques facilités.

 

 

[1] Et dans l'hypothèse où, de toute façon, ils étaient « au programme », sinon c'est un détour assez long ! 

[2] Il faut toujours inclure un ouvrage de pure littérature, si possible parmi ceux considérés localement comme incontournables ou symboliques. Par exemple, à un étranger qui voudrait « comprendre la France », un Français recommanderait naturellement la lecture d'un grand classique (Zola, Proust, Molière, Camus...).

[3] Exemple de cycle « Islam » : le Coran (forcément), « L'Islam en questions » de Luc Barbulesco et Philippe Cardinal (Grasset), « L'Islam en France », étude du CNRS,  « Monde Arabe » à la Documentation Française, « Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja » (Pocket), « Le livre des ruses » présenté par René Khawam (Phébus), « Introduction à la critique de la raison arabe » de Mohamed Abed al-Jabri (Découvertes/IMA), « Sur l'Islam » de Louis Massignon (L'Herne), « Le regard colonial » de Jean-Pierre Diehl (Régine Déforges), « Saladin » de Geneviève Chauvel (Livre de poche), « De la part de la princesse morte » de Kénizé Mourad (Livre de poche), « L'identité culturelle de l'Islam » de Von Grunebaum (Tel) = 12 ouvrages.

[4] Toutes les encyclopédies proposent des liens hypertexte pour ceux qui disposent d'Internet : autre façon d'approfondir sa recherche bibliographique en exploitant les technologies nouvelles !

[5] Soit une lecture en deux à quinze jours selon la disponibilité du moment.

[6] Je me suis livré récemment à une expérience amusante : jauger l'épaisseur de best-sellers historiques récents. En Livre de poche, le « De Gaulle » de Lacouture, en trois volumes, totalise 2517 pages. Le « Napoléon » de Max Gallo en quatre volumes se contente (...) de 1891 pages. Je précise « texte uniquement, hors index et bibliographie ». Sans mettre en doute leurs qualités intrinsèques, force est de constater que ces livres sont absolument hors de portée du lecteur éclectique qui en est à constituer son fond culturel.

[7] Les titres des parties sont éclairants : « Unfit to Lead », « First, Command Yourself », « Painting the Wrong Picture », « The Tactics of Defeat », “The Butchers », “Naked Into Battle”, “Planning for Disaster”, et “Ministerial Irresponsibility”.

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