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Armée de Terre dans la société

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Culture militaire, culture générale: une question d'ambition

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Par le Chef d'escadrons RICHARD DECOMBRE

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Culture militaire, culture générale: une question d'ambition. «La culture de l'intelligence est une arme» Paul Nizan (Les chiens de garde, 1969) La culture de l'officier est un concept dont la rémanence s'affirme au fil du temps. Se satisfaire de ce constat et ratiociner sur ses causes et ses conséquences révèleraient une frilosité intellectuelle qui n'est pas précisément l'objet de cet article. L'actualité de ce sujet capital se manifeste notamment par le projet de réforme de l'enseignement militaire supérieur (EMS), la modification des épreuves d'accès au Collège interarmées de défense (CID) et par la parution récente d'une directive initiale sur la culture militaire par le Commandement de la formation de l'armée de terre (COFAT). On peut saluer une louable intention d'établir une doctrine visant à améliorer la formation intellectuelle des officiers et prioritairement celle des officiers brevetés.

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Sans vouloir passer pour le contempteur incrédule de cette heureuse initiative, il semble qu'une démarche plus ambitieuse soit envisageable.

En effet, si nous comprenons que la culture est une formation de l'esprit, cela signifie qu'elle doit éclairer, élargir, approfondir la pensée. Or, se cantonner à une culture spécifiquement militaire, c'est paradoxalement faire le choix de restreindre le champ de réflexion de l'officier et limiter son intelligence à un domaine particulier qui le coupe d'autres contingences.

L'ambition de cette étude est de convaincre de l'impérieuse nécessité pour l'institution militaire de participer au débat politique en s'exprimant sur les choix et les décisions qui déterminent la vie de la cité. Cette ambition exige, d'une part, un corps d'officiers brevetés capables de réflexion et de rayonnement hors de leur stricte sphère de compétence, et, d'autre part, un cadre légal autorisant cette nécessaire évolution.

Pour ce faire, un propos exégétique permettra tout d'abord d'appréhender l'acception générale du terme de culture et de la rapporter au cadre de notre étude. Ensuite, l'analyse des propositions actuelles de l'institution conduira à définir ce que pourrait être cette culture générale de l'officier, outil essentiel de rayonnement.

Enfin, après avoir tenté de déterminer les principales oppositions à cette thèse, une «feuille de route» proposera quelques perspectives envisageables.


Culture: de quoi parle-t-on?

Deux conceptions polémiques se sont toujours opposées à propos de la culture: une vision universaliste et une vision particulariste, toutes deux articulées autour d'un axe de réflexion sur le relativisme culturel. Qu'est-ce que la culture?

On ne peut réduire le concept de culture à une simple question d'érudition. Retenons le principe d'identité culturelle comme base de raisonnement. Malgré la diversité des mœurs et des coutumes des hommes, on ne peut nier le principe de l'irréductibilité de l'unité humaine. A partir de ce postulat, la culture est alors bien ce qui permet de distinguer la spécificité de l'humanité de ses multiples expressions. Elle s'oppose en cela à la nature comme symbole de l'immédiateté. C'est ce qu'explique Alain Finkielkraut (La défaite de la pensée, 1987) quand il annonce que la culture est la vie avec la pensée.

Au sens premier, la culture désigne le travail de la terre, l'agriculture. Se cultiver, c'est donc prendre son esprit pour un sol fertile et y faire germer des idées. Plus traditionnellement, la culture apparaît comme le legs de centaines d'œuvres qui constituent une sorte de système de références obligées, de valeurs. C'est l'objet même de la thèse universaliste.

Le point de vue particulariste revendique le droit à une identité culturelle propre. Il s'agit de mettre en avant les particularismes de la sensibilité contre les valeurs universelles du rationalisme des Lumières. Le romantisme allemand niait l'absolu valant pour tous les hommes et tous les peuples. Les valeurs ne pourront donc être que particulières. Sous l'influence de Johann Gottfried Herder (Une autre philosophie de l'histoire, 1774), le mouvement littéraire Sturm und Drang (tempête et assaut) se développe. Après l'humiliation de la défaite d'Iéna, l'Allemagne, pas encore unifiée, retrouve une dignité dans l'idéologie du Volksgeist (esprit du peuple). La culture est alors le reflet de l'activité spirituelle d'un seul peuple. C'est précisément cette démarche de repli que dénonce Julien Benda (La trahison des clercs, 1927), car elle est pour lui génératrice de conflit et d'exclusion.

Enfin, la culture est aussi ce qui cimente une communauté. Selon Pierre Bourdieu (Les héritiers, 1964), elle est instrument de sélection et de reconnaissance. On retrouve alors le principe d'identité culturelle dont la logique poussée à son terme peut engendrer l'exclusivité, voire l'exclusion. C'est en cela qu'une culture spécifiquement militaire peut engendrer la constitution d'une caste fermée aux influences extérieures. En France existe une volonté de marquer la frontière entre le milieu militaire et la société civile. Il faut dénoncer cette fausse irréductibilité qu'est la différence entre civil et militaire. L'Allemagne, tirant les leçons de son passé, a établi le concept philosophique du Staatsbürger in Uniform (le citoyen en uniforme). Ce concept, développé par Wolf von Baudissin, entend limiter au minimum les distinctions entre les droits du citoyen civil et ceux du militaire. Nous reviendrons sur cette altérité faussement radicale, que l'institution militaire, aujourd'hui en France, commence à prendre en considération.

Ce vaste concept de culture fait désormais l'objet d'une attention particulière au sein des armées mais ne doit pas être limité au domaine militaire. 


Succomber au charme rassurant du cadre politique


«Une culture ne meurt que de ses propres faiblesses»

André Malraux (La tentation de l'Occident, 1926).

L'institution militaire a bien senti l'exigence de formation et le besoin d’élévation de réflexion de son personnel. Malheureusement, par timidité structurelle (depuis quand les militaires se préoccupent-ils de réfléchir?), mais plus sûrement par respect discipliné d'un cadre politique contraignant, l'ambition des armées est insuffisante.

Le niveau et la nature des connaissances de l'officier breveté sont l'objet même du projet de réforme de l'enseignement militaire supérieur. La volonté de l'état-major des armées de disposer d'un «vivier» d'officiers à la culture interarmées va dans le bon sens. En ce qui concerne l'armée de terre, cela se traduit, entre autre, par une modification du concours d'accès au CID, où l'épreuve de tactique est abandonnée au profit d’épreuves de culture générale, et ce, dès 2007. La directive du COFAT stipule que, parmi les gains attendus, il s'agit d'obtenir «une plus grande crédibilité dans un environnement militaire, civil et administratif concurrentiel».

Toutes ces démarches séduisent initialement par leur ambition et leur justesse mais un examen plus approfondi révèle une mise en œuvre timide, voire incomplète.

En effet, et pour reprendre l'exemple de l'armée de terre, ce qui est appelé culture générale est en fait une culture strictement militaire. Le COFAT parle bien de sciences militaires étudiées à partir de quatre grands thèmes: l'art de la guerre; l'homme et la guerre; la guerre et la société; la guerre et les sciences. Seul le troisième thème aborde quelques domaines non strictement militaires comme la diplomatie, l'économie ou la sociologie.

La même démarche semble marquer la nouvelle épreuve orale de culture, dite générale, du concours d'accès au Cours supérieur d’état-major (CSEM). La culture militaire est un outil évidemment indispensable, visant à une meilleure compréhension de l'environnement professionnel. Cette culture peut être technique, historique ou tactique. Ne pas dominer ces éléments de culture, pour un officier subalterne, relève de l'impéritie. Ce qui semble essentiel d'inculquer aux officiers brevetés, c'est bien cette culture générale, outil de formation intellectuelle visant à une compréhension globale des enjeux de société. Elle doit aborder les domaines philosophique, religieux, artistique, économique, sociologique et politique. Luttant contre une cécité intellectuelle contradictoire avec l'ambition de rayonnement dont on souhaite doter le personnel militaire, il s'agit de le rendre acteur du débat public et de faciliter sa participation aux choix politiques. En d'autres termes, il s'agit d'autoriser un esprit critique constructif et de promouvoir le libre arbitre de nos plus brillants esprits. Il s'agit en fait d'atteindre à ce que le colonel Yakovleff appelle la culture «fondamentale» de l'officier, concept énoncé dans un article récent: «Culture du militaire et culture militaire»[1].

Cette nouvelle liberté affichée n'est envisageable que par l'abolition de quelques contraintes réglementaires et par l'expression de quelques pistes à explorer.


Transcender les circonstances


«La culture ne s'hérite pas, elle se conquiert».

André Gide (Journal, 1937).

On connaît les différents freins à l'expression du militaire telle qu'elle est souhaitée dans cet article. Ils sont d'ordre statutaire, mais aussi la conséquence d'une certaine réticence à s'exprimer.

D’une part, les articles 3, 4 et 5 du tout récent statut général des militaires (2005) stipulent, en résumé, que les militaires disposent des mêmes droits et libertés que tout citoyen, mais qu'ils peuvent être interdits ou restreints![2] Sans évoquer dans le détail les difficultés d'adhésion, et donc d'expression d'opinion, à un parti politique, on doit retenir que tout militaire élu à un mandat sera automatiquement détaché du service actif.

D'autre part, on peut évoquer une certaine défiance du pouvoir politique vis-à-vis d'une élite militaire qui chercherait à s'assurer une trop grande liberté d'opinion. Cette préoccupation et cette disparité qui semblent encore irréductibles sont-elles toujours d'actualité aujourd'hui? On peut en douter à la lecture du dernier ouvrage de Louis Gautier (Face à la guerre, 2006). Ce spécialiste des questions stratégiques et militaires, Directeur adjoint du cabinet de Pierre Joxe à la Défense puis Conseiller de Lionel Jospin à Matignon, peut difficilement être soupçonné de fomenter quelque coup de force militaire! Il exprime pourtant une opinion qui se généralise tant parmi le personnel militaire, qu'au sein de la sphère politique: «Les mœurs et les mentalités évoluent. Le soldat doit être considéré comme un citoyen comme les autres. Aujourd'hui, les militaires, en ce qui concerne leurs droits professionnels et politiques, sont placés dans un entredeux à la fois hypocrite et désobligeant. N'est-il pas plus simple et plus sain de clarifier cette situation une fois pour toutes en faisant litière de quelques préjugés? Accorder une liberté n'empêche pas son contrôle ni la répression de son abus. La sanction individuelle de la faute paraît mieux appropriée, en droit, mais aussi politiquement, que le maintien d'un stigmate collectif qui semble désigner encore les militaires comme des factieux en puissance». Tout est dit.

Enfin, il ne faut pas nier, chez les militaires, une évidente frilosité intellectuelle doublée d'une forte tendance à l'ethnocentrisme. Malgré le nombre croissant de parutions «grand public militaire» (les cahiers du CESAT, Héraclès du Centre de doctrine d'emploi des forces, les cahiers de Mars, la Tribune du CID, Défense nationale, etc.), l'expression élargie intelligente est rare. On traite volontiers des opérations extérieures, des systèmes de force et d'autres sujets spécifiquement militaires, mais tout cela confine parfois à ce que le chef de bataillon de la Roque évoquait dans un article récent[3], l'errance de la pensée militaire. Il y stigmatise le «conformisme intellectuel mou» et «l'engourdissement de la pensée militaire», tout en rappelant l'évidence: l'enjeu principal est de «réaffirmer le rôle capital de l'identité militaire dans la cité».

Les actions à mener ne sont pas radicalement différentes de ce qui est entrepris aujourd'hui par l'institution. Elles en sont juste le prolongement. Tout d'abord, il faut bien se persuader que dans le domaine de la culture, les progrès ne dépendent pas uniquement des bienfaits d'une doctrine officielle ou d'un cursus de formation, tout utiles qu'ils soient. L'initiative est avant tout individuelle. Pour reprendre encore une fois les propos du colonel Yakovleff, l'officier a le devoir impérieux de se cultiver. C'est une question d'effort et d'attitude. «Il n'y a pas d'homme cultivé. Il n'y a que des hommes qui se cultivent», rappelait le maréchal Foch.

Une fois levées les différentes contraintes évoquées, il faut favoriser, voire provoquer, la participation des militaires aux débats de société. Dans un article paru dans Défense nationale, le Lieutenant-colonel Marc de Fritsch déplorait que les militaires fussent trop à l'écart des cercles de réflexion et d'influence pour pouvoir peser sur les choix politiques. Il soulignait que «le phénomène classique de rupture entre la société civile et la société militaire [amenait à une armée] uniculturelle, intellectuellement sclérosée».

Enfin, au-delà de la formation (action interne), ne craignons pas d'afficher une volonté de lobbying à exercer auprès du monde politique (action externe). Les élites militaires n'ont aucun complexe à avoir vis-à-vis de leurs homologues civils. Par extension, tout militaire peut et doit exercer son influence au sein de son environnement, militaire et civil. Y a-t-il meilleur moyen pour renforcer un lien armées-nation mis à mal après la suspension du service militaire? Les armées bénéficient d'une excellente image dans l'opinion publique: profitons-en en permettant aux acteurs de la défense de s'exprimer sur les centres d'intérêt de cette opinion publique.

Pour conclure, il faut rappeler tout d'abord que l'orientation prise par l'institution militaire dans le domaine de la culture est pleinement bénéfique. Il faut cependant la prolonger et l'élargir. L'objectif à atteindre est bien sa pleine participation au débat politique, à l'heure où les problèmes de défense et de sécurité sont une préoccupation majeure des Français, et donc du pouvoir politique.

Malgré le caractère quelque peu révolutionnaire de cet article, celui-ci n'a que la simple prétention de proposer une évolution du statut général des militaires, et plus généralement des mentalités. En tant que corps social, l'armée reste encore perçue par l’homme politique et le citoyen en fonction de préjugés anciens que sa singularité accuse. En fait, la formule de Fustel de Coulanges «l'état social et politique d'une nation est toujours en rapport avec la nature et la composition de ses armées»[4] reste très actuelle.

Gageons que l'évolution en cours n'est qu'une étape dans ce processus. Le contraire relèverait de la cécité intellectuelle ou de l'erreur irrémissible.




[1] Cahiers du CESAT N°3, août 2005.

[2] Une définition suffisamment floue pour permettre toute interprétation jugée utile…

[3] Cahiers du CESAT N°6, octobre 2006.

[4] La cité antique


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