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Histoire et Stratégies

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De Chesapeake Bay au Golfe Persique: Pertinence d’une approche pragmatique de l’histoire dans la formation des logisticiens américains

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Par le Commissaire commandant THOMAS LEBRETON

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De Chesapeake Bay au Golfe Persique: Pertinence d’une approche pragmatique de l’histoire dans la formation des logisticiens américains «Que si je vais plus loin encore, et que, parmi ces traits divers, je cherche le principal et celui qui peut résumer presque tous les autres, je découvre que, dans la plupart des opérations de l’esprit, chaque Américain n’en appelle qu’à l’effort individuel de sa raison». Alexis de Tocqueville, «de la Démocratie en Amérique».

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Depuis le milieu du XIXème siècle, les armées françaises s’ingénient à élaborer des doctrines à partir de l’histoire sans omettre au fil du temps de débattre pour chaque théorie de son degré positiviste plutôt que poppérien, ou encore de sa dimension plus ou moins heuristique[1]. De l’autre côté de l’Atlantique, fidèles au cartésianisme qui les caractérise depuis leurs origines[2], les États-Unis témoignent que la conceptualisation de l’histoire n’est pourtant pas le passage obligé pour tirer des événements des enseignements utiles à des futurs chefs militaires. Aussi, tandis que Michel Fabre fait ce constat en matière d’éducation, qu’aujourd’hui «l'Amérique nous retourne le cadeau cartésien, mais paré cette fois des habits plus modestes du pragmatisme»[3], il semble tout indiqué de se demander si la relation simple qu’entretient l’armée américaine avec l’histoire ne serait pas, tout compte fait, des plus vertueuses. Stagiaire de la 6ème promotion du Theater Logistics Studies Program[4] (T-LOG) de l’US Army Logistics University (ALU), il m’a été permis d’observer comment cette institution recourt généreusement à l’histoire pour enrichir l’une de ses formations, tout en évitant soigneusement de verser dans l’érudition spéculative. Après avoir présenté la place de l’histoire militaire dans la formation puis illustré le type de contenu, il s’agira d’étudier en quoi l’option d’une approche pragmatique de cette discipline peut se révéler tout à fait pertinente pour des officiers en charge de la planification logistique.

Le «poids» de l’histoire

Au sein de l’ALU, l’histoire militaire est une composante essentielle de la formation. S’agissant du T-LOG, chaque jour, les stagiaires sont tenus de lire quantité d’articles et autres extraits d’ouvrages à caractère historique, puis d’en restituer les enseignements le lendemain. En outre, tout au long du stage, l’emploi du temps est ponctué de multiples conférences et de visites de sites historiques (staff rides et battlefield tours). Curieusement, en dépit du volume de temps important qui lui est consacré, l’histoire ne se révèle pourtant jamais rébarbative. En effet, maîtrisant l’art de délivrer l’information de façon attrayante en diversifiant utilement les supports pédagogiques, en instaurant volontiers des discussions informelles et en mettant en scène les visites, les enseignants parviennent même à élever l’histoire militaire au rang de discipline favorite des stagiaires.

Parmi la multitude de conflits abordés, la Révolution américaine (American Revolutionary War) fait l’objet d’une attention toute particulière. À cela, plusieurs explications: si l’on ne peut exclure celle d’un patriotisme fervent, ni celle résultant de la localisation de l’école en Virginie, berceau de la patrie, il est indéniable que c’est d’abord pour son intérêt intrinsèque que cet épisode fondateur est développé en école militaire. Recourir aux enseignements tirés d’un conflit ancien pour former l’armée la plus moderne du monde n’a rien de saugrenu, lorsque ceux-ci répondent pleinement aux qualités de compréhensibilité avec lesquels on forge les meilleures illustrations. Précisément, la guerre d’Indépendance foisonne de situations expressives, d’anecdotes et de symboles forts qui, indépendamment de toute doctrine, permettent de souligner l’impact déterminant d’un soutien logistique indéfectible.

George Washington, père de la nation… et de la privatisation du soutien

L’usage pragmatique de l’histoire fournit d’abord, de façon commode, une légitimité irréfutable aux idées. Par exemple, au moment de s’interroger sur le bien-fondé du recours à l’externalisation de l’action militaire et d’éviter d’avoir à trop s’attarder sur «les enjeux et les risques spécifiques liés à des partenariats public-privé d’un genre particulier»[5], la narration de la victoire éclatante du père de la nation sur Lord Cornwallis au XVIIIème siècle vient à point nommé. Chacun peut y reconnaître en effet le rôle déterminant joué par les particuliers et les organisations privées (contractors), à qui le général Washington avait confié, sûr de lui, l’approvisionnement en subsistances de l’armée continentale lancée dans une course contre la montre de 700 kilomètres entre New York et Yorktown. S’agissant de persuader les officiers américains des vertus de l’externalisation, l’expérience de Washington se révèle a fortiori comme une alliée plus convaincante que les théories de Williamson et de Wilson.

Servie brute, l’histoire militaire alimente également une source inépuisable de préceptes pratiques et de leçons comportementales. En témoigne par exemple le récit de l’inconscience du général James Mease, choisi pour illustrer la nécessité de doter le combattant d’un habillement adapté mais, surtout, pour rappeler l’exigence de réactivité escomptée chez un décideur. Le «bureaucratisme» effarant[6] dont ce personnage fit preuve en 1778, lorsque l’armée continentale lança une commande de 500 manteaux pour affronter l’hiver, entraîna en effet dans la mort nombre de soldats pour cause d’exposition au froid. Vu l’appétence des Américains pour le factuel, il n’est donc pas surprenant que la célébrité des chefs militaires soit davantage le fruit de leurs citations ou de leurs traits de caractère que de leurs théories. Illustrer plutôt que théoriser.
De la pertinence du pragmatisme historique pour la planification

À quoi l’armée américaine doit-elle un pareil attachement pour le concret? Probablement pas à un goût prononcé pour le prosaïsme. Il serait plutôt tentant de répondre: au rapport privilégié qu’entretient le système de pensée américain avec le pragmatisme, cette attitude quasi philosophique selon laquelle est considéré comme vrai ce qui fonctionne réellement. Aussi, bien que consciente qu’il existe rarement des solutions directement transposables d’un scénario à l’autre, l’institution militaire américaine affectionne particulièrement l’étude des événements issus du passé pour ce qu’ils constituent une source abondante d’inspiration. Elle estime, en outre, que les récits de faits réels jugés dignes de mémoire et libres de tout dogmatisme, ont, par leur clarté, l’immense avantage de marquer aisément les esprits en favorisant la sensibilisation et la mémorisation.

Derrière son apparente simplicité, l’histoire brute cacherait donc bien des vertus. Pour les adeptes du pragmatisme, le refus de théorisation permettrait d’abord de limiter les dérives d’une interprétation erronée des faits. C’est l’idée de Charles Sander Peirce lorsqu’il assimile la doctrine, dont les partisans «se débattent désespérément dans un chaos touffu d'idées», à de la «falsification»[7]. L’autre mérite de l’usage pragmatique de l’histoire dans les armées serait de favoriser l’adaptation et l’innovation chez les planificateurs. Qualités d’autant plus précieuses dans un environnement instable où la faculté d’appréciation du chef l’emporte encore sur la rationalisation mathématique. Aussi, bien qu’il s’appuie dans le domaine de la logistique sur les principes du Lean management, de la méthode Six Sigma et qu’il s’accommode fort bien des performance metrics les plus savants, le Military Decision Making Process reconnaît le rôle essentiel du «bon sens»[8] individuel dans la prise de décision, en exhortant chaque officier traitant durant la conception des différents scénarii (courses of actions), à faire preuve de discernement à partir de ses propres connaissances, notamment historiques, et de son expérience personnelle (background). Considérant qu’il n’existe pas une seule, mais une infinité de bonnes solutions, il convient alors, tout au long du processus, de ne jamais enfermer l’individu dans un champ d’idées restreintes. Le recours pragmatique à l’histoire prend donc tout son sens lorsque l’on demande à l’individu de penser par lui-même.

Le pragmatisme, une attitude utile à condition de rester modeste

En conclusion, l’US Army cautionne chez ses logisticiens planificateurs l’usage d’un raisonnement pragmatique s’appuyant sur de simples faits historiques. S’agit-il pour autant d’une révolution pédagogique irréprochable concernant l’enseignement de l’histoire militaire? Pas si sûr, car il existe bel et bien un risque de sombrer dans un pragmatisme excessif qui s’avérerait plus rigide et plus «falsificateur» encore que la doctrine, celui de chercher à établir, à partir de faits isolés, des conclusions en vue d'une application générale. D’ailleurs, au sein du T-LOG, cette menace est parfaitement identifiée: les premiers jours de cours sont entièrement consacrés au développement de l’esprit critique (critical thinking) visant à inculquer aux stagiaires l’art de déceler les pièges dans le raisonnement, comme précisément celui de ne pas faire de l’exception la règle.

[1] Michel Goya, «L’emploi de l’Histoire dans le processus d’évolution des armées», «Res Militaris: de l’emploi des forces armées au XXIème siècle», Economica, 2010, pp. 3-9.

[2] «L’Amérique est donc l’un des pays du monde où l’on étudie le moins et où l’on suit le mieux les préceptes de Descartes. (…) Les Américains ne lisent point les ouvrages de Descartes, parce que leur état social les détourne des études spéculatives, et ils suivent ses maximes parce que ce même état social dispose naturellement leur esprit à les adopter». Alexis de Tocqueville, «De la Démocratie en Amérique II», Garnier-Flammarion, 1981, pp. 9-10.

[3] Michel FABRE (directeur du Centre de Recherche en Education de Nantes), éditorial de la Revue du CREN, n° 5 «Éducation et pragmatisme», juin 2008, p. 6.

[4] Session 09-002 de juillet à décembre 2009. Le T-LOG forme des officiers de toutes les armées américaines et alliées destinés à servir principalement au sein des états-majors logistiques de théâtre. Il délivre un enseignement théorique et pratique sur la conception et la mise en œuvre de la manœuvre logistique interarmées de théâtre, dans un contexte potentiellement multinational.

[5] Lire Didier Danet «Guerre d’Irak et partenariats public-privé: des partenariats public-privé controversés», Revue française d’administration publique, n° 130, 2009, pp. 249-262. L’auteur identifie les modes de gouvernance induits par l’externalisation des activités régaliennes. Il s’appuie notamment sur les travaux d’Oliver Eaton Williamson (prix Nobel d’économie en 2009) et de James Wilson pour souligner l’exigence de «probité» dans les relations entre les pouvoirs publics et les sociétés militaires privées, qualité symptomatique des structures où priment l’application des règles, la lisibilité du système hiérarchique et l’esprit de service.



[6] Intendant et candidat au Congrès, Mease insista pour que seul un fabricant officiel soit autorisé à traiter la commande, sans se soucier de l’urgence de la situation. Il s’absenta ensuite un long moment, puis à son retour refusa la livraison de la commande qui était arrivée entre-temps, au motif que la couleur dorée des boutons ne correspondait pas à celle argentée attribuée à un régiment originaire de Pennsylvanie. Lire James Kirby Martin et Mark Edward Lender, «matter of buttons», The logistics of war, Air Force Logistics Management Agency, août 2000, p. 12.

[7] Charles Sanders Peirce, fondateur du courant pragmatique aux États-Unis, «La logique de la science», La revue philosophique de la France et de l’étranger, 1879.

[8] «Capacité de distinguer le vrai du faux, d’agir raisonnablement», Petit Larousse.




Article paru dans les Cahiers du CESAT n°22 de mars 2011


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