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Défense et management

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De l’adjoint

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Par le Chef d’escadron Alexandre BADIN

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L’adjoint est une personne ayant un rôle dans un cadre principalement officiel ou étatique, rôle qui consiste à assister une autre personne. Néanmoins, l’adjoint ne semble pas être très présent dans le monde de l’entreprise. À l’heure où l’appareil militaire tend à appliquer des méthodes issues du management civil, il serait une erreur voire une faute de vouloir supprimer les adjoints militaires sous prétexte d’économies et de rationalisation.

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Avant de parler de l’adjoint, il est intéressant de savoir comment le définit le Larousse: «Personne associée à une autre pour l'aider dans ses fonctions». Cette définition d’ordre assez général révèle deux notions importantes. La première est le fait que l’adjoint soit associé à une autre personne sans pour autant que la relation hiérarchique soit clairement exprimée. La seconde est que la mission suivante lui est assignée: il doit aider la première personne dans ses fonctions, ce qui implique que l’adjoint n’a pas d’autres missions que celles qui sont dans le périmètre de la personne qu’il assiste.
 
Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que le mot «adjoint» n’existe pas seul lorsqu’on consulte un site encyclopédique bien connu sur Internet[1]; il est toujours utilisé comme qualificatif. Dans le même esprit, on peut facilement se rendre compte que Google, hormis les définitions de dictionnaires, n’associe le mot adjoint qu’avec des fonctions officielles: adjoint au maire, adjoint administratif, adjoint de sécurité, secrétaire général adjoint (ONU ou UE)…

L’adjoint est bien une personne ayant un rôle dans un cadre principalement officiel ou étatique, rôle qui consiste à assister une autre personne. Néanmoins, l’adjoint ne semble pas être très présent dans le monde de l’entreprise. À l’heure où l’appareil militaire tend à appliquer des méthodes issues du management civil, ce serait une erreur voire une faute de vouloir supprimer les adjoints militaires sous prétexte d’économies et de rationalisation.

Il existe donc de nombreuses disparités et spécificités qui expliquent ces différences d’organisation. Nous allons les développer en nous basant sur l’étude des questions financières, des processus et enfin des aspects relationnels.
 

Sur les questions financières, on abordera successivement des notions de rentabilité et de rémunération.
 

La rentabilité est l’un des premiers éléments qui pourraient expliquer les différences d’appréciation sur le rôle de l’adjoint. L’entreprise est une organisation à but lucratif, ce qui explique que la rentabilité soit un critère prépondérant dans l’entreprise, qui est donc plus naturellement tournée vers l’efficience. Le monde de la défense est davantage fondé sur l’efficacité et la justification des dépenses dès le moindre euro. Par conséquent, dans l’entreprise, les dépenses qui ne sont pas nécessaires à son bon fonctionnement n’existent pas. On pourrait objecter que les plus grandes entreprises ont des postes de vice-présidents. Si en première lecture cette appellation pourrait laisser penser à des adjoints au plus haut niveau, une étude plus attentive montre que le titre de vice-président témoigne d’une fonction de «top manager» en charge d’un domaine ou secteur de l’activité du groupe. Cela correspond à un positionnement hiérarchique lié à un niveau de rémunération et non à la capacité à remplacer le président directeur général. La meilleure preuve de cet état de fait est que lorsqu’on remplace un président, son successeur est rarement un des vice-présidents. A contrario, la désignation du dernier chef d’état-major des armées est une illustration de ce qui se pratique très régulièrement au sein des armées, à savoir la désignation de l’adjoint pour succéder au chef.
 

Un deuxième élément à considérer est la rémunération. En milieu civil, la rémunération est indexée sur les objectifs. Par conséquent, un adjoint ne peux pas avoir les mêmes objectifs que son patron car ils ne peuvent partager les gains financiers. A contrario, un chef militaire et son adjoint sont souvent de grades proches voire identiques et leur solde est sensiblement la même, car cette dernière n’est pas corrélée aux atteintes ou non des objectifs. La performance est évaluée par un autre processus qui est celui de l’évaluation annuelle. 
 

Après avoir vu les impacts financiers, les processus méritent d’être étudiés pour approfondir les différences entre les deux mondes.
 
L’accès à l’information via les systèmes d’information des organisations est un autre facteur de différenciation entre le monde militaire et le monde civil. Le réseau Intradef, sur lequel se base le système d’information et de communication de la défense, est déconnecté d’Internet, même si quelques passerelles pour les échanges de courriels existent. Il n’est donc pas possible de consulter ses courriels en dehors d’un poste relié au réseau, comme on pourrait le faire chez soi par exemple. Les avancées techniques feront peut-être évoluer cet état mais actuellement, pour les absences ponctuelles comme les permissions ou les périodes de formation en externe, il est donc indispensable d’avoir un adjoint sous peine de voir la chaîne de commandement se bloquer. Même s’il est contraignant au jour le jour, les récentes polémiques sur l’espionnage de la NSA[2] ont montré le bien-fondé d’un système isolé d’Internet comme l’est Intradef. Dans l’entreprise, même pour les plus sensibles à la confidentialité des données, comme le secteur bancaire notamment, les systèmes d’informations s’appuient sur Internet. Moyennant un parc informatique contrôlé par la direction sécurité et même des accès au moniteur contrôlés par empreinte digitale, les cadres en itinérance peuvent se connecter au système et, par conséquent, éprouvent moins le besoin d’un adjoint.
 

Au niveau militaire, la mission principale d’un chef, particulièrement en opérations, est de commander et de contrôler. Si la décision revient au seul chef, cette décision se prend le plus souvent avec l’avis au moins de son (ou ses) adjoint(s), voire de l’état-major complet. Cette situation peut se retrouver dans le monde civil. Par contre, l’adjoint militaire est très souvent chargé d’une mission de contrôle de la décision. Cette mission de contrôle est rarement dévolue à un des adjoints du chef dans le monde de l’entreprise. Le chef va vérifier par lui-même dans le meilleur des cas, mais va plutôt instituer un système de reporting à l’aide de KPI (Key Performance Indicators ou indicateurs clés de performance), ou alors la vérification sera confiée à l’audit interne pour éviter tout conflit d’intérêt.
 

Enfin, le dernier point à considérer est celui des relations inter personnelles. 
 

Il n’est pas surprenant de constater que l’adjoint (ou le second) est très présent dans le monde militaire. La première mission de l’adjoint est de remplacer son chef. Cette notion est particulièrement prégnante dans l’armée de Terre où la mort est côtoyée dans toutes les opérations, quelles que soient les armes ou les spécialités. En revanche, dans l’entreprise, il n’y a que peu d’adjoints sensés être capables d’accomplir toutes les tâches de leur chef. Lorsqu’un ou plusieurs adjoints sont désignés, ils sont dédiés à une mission particulière. De plus, la mission de remplacement du chef est quasi inexistante dans le monde de l’entreprise où le fait d’être remplaçable est considéré comme une faiblesse. Il faut au contraire démontrer au quotidien qu’on est irremplaçable dans la bonne marche de l’entreprise afin de pouvoir conserver son poste dans un univers ultra concurrentiel. L’organisation verrouille d’ailleurs cela par la mise en place de délégations pénales et financières différentes entre le responsable et son adjoint. Les relations de confiance entre le chef et son adjoint en sont dès lors faussées.

A contrario, la relation entre un chef militaire et son adjoint est très particulière et tout un chacun ne saurait se reconnaître dans les quelques généralités qu’on peut en tirer. Néanmoins, bien que le plus souvent imposée par l’autorité, cette relation implique beaucoup de confiance mutuelle et une certaine vision commune de la façon de mener les missions à bien ou, à défaut, une parfaite discipline intellectuelle de la part de l’adjoint. On peut également remarquer une certaine répartition des tâches entre le chef et son adjoint lorsque les deux sont physiquement présents. En effet, le chef aura plutôt tendance à se focaliser sur les relations externes de l’unité ainsi que sur le long terme tandis que l’adjoint s’assurera principalement de la bonne marche interne de l’unité et du court terme. Cela peut s’observer tant au niveau de l’unité élémentaire de l’armée de Terre qu’à bord d’un bâtiment de la Marine nationale ou même au sommet de la hiérarchie lorsqu’on observe les chefs d’état-major et leurs majors généraux. Également, ces relations sont renforcées dès le temps de paix lors des phases d’instruction et de d’entraînement comme les manœuvres ou exercices, afin d’assurer un fonctionnement optimum dans des conditions de crise voire de combat fréquentes sur les théâtres actuels d’opérations extérieures comme lors des missions intérieures. Dans l’entreprise, au contraire, le chef mène de front tous ces aspects et dans toutes les situations, à l’exception de la situation de combat. Le cas échéant, il fera appel à des vice-présidents ou autres auxquels il confiera une mission spécifique en interne ou en externe mais toujours avec des objectifs associés. Les relations inter personnelles ne prennent donc absolument pas la même ampleur dans les deux mondes étudiés.
 

Au travers de ces différents aspects, nous avons pu voir que la place de l’adjoint est très différente dans l’entreprise privée et dans le monde militaire. Ces spécificités de l’adjoint militaire plaident donc en faveur du maintien des postes d’adjoint dans les armées.
 
Par ailleurs, cette redondance du personnel, qui est un critère clé de la résilience de l’outil militaire, est coûteuse et pas nécessaire à mettre en place dans le monde civil. Elle multiplie les coûts de masse salariale pour des tâches qui ne sont pas d’une nécessité évidente, la vie des collaborateurs étant rarement mise en jeu. Néanmoins, dans certaines entreprises, la résilience est analysée avec soin, parfois en empruntant au monde militaire, ce qui pourrait constituer un sujet d’étude en soi. 


[2] NSA: National Security Agency: organisme gouvernemental du département de la défense des États-Unis, responsable du renseignement d'origine électromagnétique et de la sécurité des systèmes d'information et de traitement des données du gouvernement américain (Wikipédia)
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