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Histoire et Stratégies

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De la défense aux sécurités

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Par Monsieur Hervé JUVIN

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La guerre des concepts et des systèmes épargnera-t-elle celle des armes ? La dernière décennie a été riche en nouveaux concepts, en systèmes nouveaux, ou parfois en formulation nouvelle des systèmes anciens. Malgré les progrès réalisés sur le front d’une Europe de la Défense, malgré les avancées des industriels, beaucoup reste à faire pour que ce côté-ci de l’Atlantique parvienne à établir une vision et à se doter d’objectifs aussi clairs que peuvent l’être ceux des Etats-Unis d’Amérique depuis maintenant plus de dix ans. La profonde transformation des questions de Défense et de sécurité impose un effort considérable à tous les acteurs présents, mais convoque surtout à leurs côtés, et parfois en avant d’eux, ceux qui essaient de penser le probable ou le possible, pour éviter le pire. Ce ne sera pas trop qu’un tel effort de décloisonnement pour éviter qu’une fois encore, en préparant la guerre d’hier, nous préparions la défaite de demain.

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Ni victoire, ni défaite, la sûreté

 D'où vient que ces mots de victoire et de défaite sonnent si mal, en tête d'une réflexion consacrée à la Défense et aux sécurités ? C'est que nous commençons à l'apprendre ; des mots qui avaient valeur absolue, qui désignaient une situation aux effets politiques, stratégiques, économiques manifestes et connus, ont perdu leur valeur. Que signifie la victoire américaine en Irak ? Que signifie une possible victoire d'Israël sur le Hamas en Palestine ? Et que signifie ce terme de guerre économique si souvent et trop vite prononcé ?  Simplement que les mots de victoire et de défaite avaient un sens quand des Etats combattaient pour un territoire, et qu'ils l'ont perdu dans un monde de droits individuels, de richesse immatérielle et d'appartenances multiples.

 

Cinq éléments viennent bouleverser les conceptions établies, c'est-à-dire celles d'il y a dix ans, cinq ans, un an, de la Défense :

 

·         la perméabilité des frontières nationales et l'imbrication, plus que la superposition, de niveaux différents et parfois contradictoires d'appartenance, d'autorité et de compétence sur le même territoire, produisent cette situation inédite où il est possible de connaître à la fois et sur ce même territoire, victoire et défaite - par exemple, victoire militaire et défaite sécuritaire. La complexité du monde brouille les fronts ; la Défense concernait des relations d'Etats, et caractérisait une organisation du monde où des Etats seuls s'opposaient et pouvaient s'affronter à d'autres Etats. Cette situation est extraordinairement récente, et procède de l'avènement prononcé par Richelieu et consécutif au traité de Westphalie, de la raison d'Etat, qui détermina en quelques décennies la maîtrise à peu près complète des Etats nationaux sur leurs territoires  ; ce n'est plus le cas, les frontières sont perméables, la majorité des conflits en cours est non-étatique, au point que toute tâche de pacification commence souvent par la restauration d'un Etat en marche ; quant aux tâches destinées à garantir la survie de l'espèce humaine dans un environnement sensible, elles dépassent le champ de vision et d'action d'aucune Nation ; le concept de « transformation of war » doit être rapidement européanisé.

 

·         la rareté des biens naturels rend plus âpre la compétition pour obtenir et sécuriser l'accès à ce qui était naguère des ressources inépuisables, libres et à disposition ; leur maîtrise, par appropriation de ces biens ou par sécurisation de leurs approvisionnements, devient un but éminent de guerres qui ne sont pas seulement économiques. Ceux qui ont cru discerner derrière la primauté de l'économie la fin du politique seront bientôt détrompés ; mais c'est l'économie, plus que les armes, qui devient un moyen de la puissance politique, et c'est l'insécurité des approvisionnements et de l'accès aux ressources qui peut obtenir ce que les armes poursuivaient. Le politique va devoir placer des moyens inouïs, et aussi militaires, pour s'assurer ces moyens de la puissance que sont les biens naturels. Dans ce domaine, ni défaite ni victoire, seulement des sécurités acquises et de la survie en plus. Le temps où la puissance, avec toutes ses composantes, va redevenir un facteur primordial du niveau de vie, de la richesse et de la sécurité, est proche.

 

·         l'ampleur des mouvements de population à venir dans le monde, et tout particulièrement autour de la Méditerranée, décourage la prévision. Ce sont potentiellement deux à trois cent millions de migrants qui vont désespérément chercher à quitter des zones où l'eau potable et les terres exploitables feront défaut, et qui peuvent en plus assurer dans les vingt ans à venir des conditions favorables à la vie humaine. Et c'est peu de dire que l'Amérique du Nord vit sur ce sujet une situation complètement différente de celle de l'Europe, au point que leurs positions respectives ont toutes chances de devenir mutuellement incompréhensibles. Le temps est proche où va faire son retour le vieux mot d'invasion, ne procédant plus de l'affrontement armé étatique, mais de mouvements irrésistibles de populations sorties des zones à forte pression démographique et faible ou très faible activité économique, pour gagner les zones à faible pression démographique et forte activité économique. Les vieux débats entre intégration et communautarisme seront bientôt, sont déjà quelque fois balayés quand  l'effet de ces migrations pacifiques sera la prise de territoires sur lesquels les nouveaux-venus sauront imposer leurs lois, leurs croyances et leurs coutumes. L'Europe est déjà confrontée à la chose, faute de dire le mot, dans les parties de son territoire qui deviennent terre d'Islam. Et des Européens sont confrontés à cette douce défaite qui ne dit pas son nom, quand les règles, les modes de vie, les comportements, leur sont imposés sans qu'ils l'aient voulu, ni débattu, ni compris.

 

·         la naissance de nouveaux territoires, de nouvelles propriétés, de nouveaux pouvoirs, souvent encore invisibles, qui parfois disposent des territoires physiques, les contournent ou se substituent à eux comme lieux de détermination de la richesse et de la propriété, modifie la notion même de territoire. Le patrimoine invisible devient l'actif le plus précieux d'un territoire, mais peut lui être enlevé sans effraction, sans invasion et sans armes, par le seul effet du savoir et du droit  ; par exemple, l'appropriation de l'information existante, ou la substitution d'une information à une autre dans ces encyclopédies virtuelles qui modèlent les vérités de demain ; par exemple encore, l'appropriation du patrimoine génétique, biologique, d'un territoire sans consultations ni redevances (recherches des firmes pharmaceutiques tirant parti de la flore endémique et des connaissances d'envoûtement à Madagascar ) ; tout se passe comme si la richesse issue, née d'un territoire pouvait lui être soustraite sans que nul ne s'en aperçoive. Et il en va de même dans le cadre de l'ordre supranational, quand la substitution aux règles, normes, conventions, locales ou nationales démocratiquement élaborées, de règles, normes et conventions déterminées par des autorités ou des puissances mondiales sans concertation ni débat produit des effets analogues à ceux des guerres, sans guerre.

 

·         la diffusion et la facilité d'accès de groupes non-étatiques à des techniques de mort ou de destruction, susceptibles de provoquer des dommages sans commune mesure avec la puissance ou la représentativité de la ou des personnes qui les utilisent ou les utiliseront, pourrait s'accroître du fait de la faillite de certains Etats et du renforcement communautaire ; les craintes dans ce domaine sont plus spectaculaires, mais moins fondées que celles qui concernent l'ampleur des mouvements financiers et des trafics illégaux, auxquels les moyens de communication, d'échange et de transferts contemporains donnent une formidable puissance. Les défaites invisibles mais quotidiennes enregistrées sur ce terrain sont une autre manière de nier la souveraineté des Etats, de démanteler les territoires, et de transformer efficacement la condition historique et politique des sociétés développées, généralement à leur insu. Un territoire virtuel, celui de la finance de marché et des mouvements de capitaux, concentre des moyens, des actifs et une puissance très supérieures à ceux de la majorité des Etats, sans territoire, ou plutôt au-dessus de tous les territoires.

 

La victoire des armes aux frontières ne protège de rien ; il n'est plus certain qu'elle serve qui que ce soit, pour quoi que ce soit. Le parallèle entre les victoires visibles, éclatantes, enregistrées sur le terrain, et les défaites morales et psychologiques subies dans la durée est d'évidence ; les mots ont perdu leur sens, ou plutôt, la réalité du terrain s'en est allée d'eux, qui ne veulent plus rien dire.

 

Les conséquences de ces éléments peuvent être résumées d'un mot ; le temps des sécurités succède à celui de la Défense. L'objet d'une politique de la Défense et des sécurités est la sûreté, sûreté d'une population et non plus d'une Nation ou d'un Etat, sûreté de l'espace public permettant à chacun la libre poursuite du bonheur, sûreté d'un espace public comprenant le territoire, les droits financiers et moraux, les moyens d'information et de représentation, les règles et les cultures. La sûreté, entendue comme la capacité durable de vivre selon ses lois et ses règles, dans un environnement choisi, avec des droits et des obligations débattues et acceptées, devient l'objectif que les moyens conjoints de Défense et de sécurité doivent assurer à la population dont ils sont en charge.

 

Une refondation nécessaire

 

Il vaut la peine, peut-être, de s'arrêter quelque temps sur cette succession plus complexe qu'il n'y paraît. Car elle interroge les choix de la Défense française et européenne, et notamment l'empilage de moyens, de forces et de doctrines maintenu bien après que la force nucléaire ait fait sentir ses effets. Car elle pose avec insistance la question des buts de la Défense et de l'objet des sécurités, c'est-à-dire en définitive de l'indépendance. Car elle suggère sans le dire que la question des moyens est posée, et qu'il est des budgets de Défense qui obèrent plus la sécurité qu'ils n'y contribuent, de même que des moyens de sécurité peuvent dégrader le niveau général de sûreté de la population. En sorte qu'il ne s'agit pas seulement de rationaliser les choix et les exercices budgétaires, pas seulement de dépenser moins pour dépenser mieux, mais de ne pas dépenser partout, pour tous et pour tout.

 

Tenir pour acquis le fait d'une sortie collective des questions de Défense, pour entrer dans le champ neuf des questions de sécurité, sous tous leurs aspects, résulte sans doute de l'éclatement des risques et de la diversité des menaces, actuelles ou pressenties. Il pourrait y avoir là une faiblesse temporaire de l'analyse et de la pensée ; se rassurer à bon compte. Quand les choses se seront décantées et qu'un peu de temps aura passé, la Défense redeviendra ce qu'elle a toujours été. Le beau jouet qu'est un porte-avion nucléaire redeviendra un support de la puissance, les images des grandes manœuvres coordonnées de l'armée de terre, de l'aviation et de la marine attireront de nouveau la fierté collective. Et le soldat retrouvera, avec la menace de la guerre, le profil de médaille qui est éternellement le sien.

 

Cette perspective est sans espoir. Le rêve du retour est un rêve éternel, éternellement vain parce que le retour n'arrive jamais. Jamais l'avenir ne reproduit le passé tel qu'il a été, tel que nous l'imaginons, tel qu'il nous a été dérobé.

 

Sur trois points au moins, la notion de Défense ne répond pas à l'objectif poursuivi :

 

·         l'objet de la Défense était matérialisé par le territoire, l'objet de la sécurité est la vie des hommes et leur mode de vie. L'idéologie du territoire, dont la période qui va de la perte de l'Alsace et de la Lorraine, en 1871, jusqu'à 1918, fournit en France l'exemple éclatant, ne revivra pas sous cette forme et avec la pertinence qu'elle avait quand le territoire pouvait représenter tout le capital symbolique d'un pays, d'une Nation, d'une population. Le meilleur exemple en est fourni par la bombe à neutrons, qui tue les habitants mais sauvegarde les infrastructures ; que serait désormais une Défense qui ne défendrait que le territoire ? Garantir la survie d'hommes et de femmes dont certains peuvent se trouver à des milliers de kilomètres de leur territoire d'origine, protéger leurs droits matériels et immatériels, dont certains se limitent à des enregistrements informatiques ; assurer que les éléments fondamentaux de leur culture, de leur mode de vie, de leurs choix collectifs, leur resteront soumis, transforme et l'objet, et les moyens, de ce qui s'est appelé la Défense. Il est d'ailleurs possible, et nous considérons comme probable, que les éléments immatériels d'un patrimoine collectif, ce que nous appelons : « son capital symbolique et structurel » deviennent l'objet majeur de la demande de sécurité, et qu'à cette aune, nos politiques de développement forcé et d'universalisation des relations de marchés soient considérés pour ce qu'elles sont - une autre force de génocide ;

 

·         la Défense postulait l'unité de la Nation et le rassemblement de tous les citoyens distingués par leur nationalité sous le manteau de l'Etat. Plus que l'ouverture et la perméabilité des frontières, l'éclatement des sociétés contemporaines met à mal le postulat et vide le concept. Combien de Français savent ce qu'il y a à défendre, et combien seraient d'accord pour le défendre, si la majorité a une claire notion des problèmes de sécurité qu'il rencontre, et des sécurités dont il voudrait pouvoir bénéficier ? A l'évidence, garantir la sécurité des Français signifie aussi leur donner des assurances sur leur mode de vie, leurs choix collectifs, leurs représentations et, plus que tout, sur leur capacité collective à agir. N'est-ce pas la condition de l'expression d'un « national interest », si présent et si explicite chez nos amis nord-américains qu'il permet le dépassement des partis et des divisions politiques ? De même que l'intérieur et l'extérieur de la frontière deviennent indiscernables, de même les facteurs distinctifs communs partagés par une Nation française, vécus par ses citoyens, deviennent eux aussi évanescents, flous, capricieux ; n'est-ce pas cette immense difficulté à définir le sien et l'autre, le dedans et le dehors, qui explique la fantasmagorie d'une Europe sans frontières, seulement définie par des droits qui pourraient s'étendre au monde ? L'incapacité de l'Europe à reconnaître ses origines chrétiennes, fût-ce pour les dépasser, signifie le renoncement tragique à la vérité d'une identité, qui condamne à l'avance les tentatives d'Europe politique. Nous aurons un grand marché, et rien de plus. 

 

·         la Défense ignore l'économie, sinon lors du vote du budget annuel ou pluriannuel, des autorisations de programmes, des allocations de budget. Insensiblement pourtant, la notion de sécurité couvre des biens immatériels, et en tous cas non territoriaux ; le meilleur exemple en est donné par les débats autour du patriotisme économique, appliqué à quelque chose d'aussi peu territorial que le capital des entreprises. La quête de sécurités est fondamentalement économique. L'économie est au cœur des sécurités que l'opinion requiert, si même elle n'est pas la première de ces sécurités. Nul ne pense plus, à court et moyen terme, envahir le territoire français ; chacun sent, ou croit sentir, qu'une OPA transatlantique ou asiatique sur Danone, Carrefour ou Arcelor est aussi une question de sécurité, de même que le cycle de négociation de Doha sur les produits agricoles sous l'égide de l'OMC est aussi une question de sécurité. La Défense n'a pas grand-chose à dire là-dedans, la sécurité y est tout entière investie. Ce glissement résulte de la transformation des relations avec les choses, avec l'histoire et avec les autres qui modifie non moins l'usage de nos sens que notre rapport au réel. « La location, c'est la liberté » proclamait récemment sur ses véhicules un loueur de voitures automobiles. Sans doute. Mais il reste à définir ce que la quête de l'usage, non de la propriété, signifie dans un monde de retour des puissances, des droits, et des appartenances.

 

La Défense a été le concept d'un monde de la nature, du territoire et de Nation. Nous sortons de la nature, la dématérialisation nous émancipe du territoire, et les frontières de la Nation sont plus incertaines que le lien virtuel avec la planète. Les identités elles-mêmes vacillent, avant que le retour des origines, de la frontière et de la séparation ne les exige avec une violence imprévue.

 

Désormais, l'objet consiste à assurer la sécurité globale des Français, une sécurité qui comporte diverses sécurités économiques et financières, physiques, morales, politiques. Pour qui pense, non sans raison, que la perte du capital symbolique des Français est la première cause du mal être profond qui habite le pays, il est urgent d'étendre la notion de Défense à tout ce qui n'y a pas été, et qui relève pourtant de la sauvegarde collective, autant et plus que la protection du seul territoire.

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