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Sciences et technologies

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De la grande Muette à la grande pipelette ? L’Institution militaire face à la prolifération des blogs

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Par le CES FERNEX de MONGEX

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Aujourd’hui, la multiplication des accès aux différents réseaux (INTRATERRE, INTRADEF et internet), semble provoquer un déliement des langues : plus un seul événement, heureux ou malheureux, qui ne soit pas l’objet d’un commentaire sur un blog. Il y a les blogs officiels et internes, comme ceux des chefs d’état-major d’armées. Ils contribuent au dialogue et à la diffusion du message du chef, et recueillent voire appellent à la réponse avec la rubrique « réagissez », dans l’esprit d’un dialogue de frères d’armes, comme le définit le chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT), le Général d’armée Elrik IRASTORZA. Ces réactions restent en milieu interne et sont passées au filtre de la « modération », garantissant un « savoir-écrire ». De leur côté, les blogs externes, sur internet, se multiplient également, animés soit par des journalistes renommés (inutile de présenter Secret Défense, hébergé par le site Marianne2…), soit par des militaires eux-mêmes, notamment lorsqu’ils sont en opérations. Ainsi, certains soldats de retour d’Afghanistan ou encore engagés sur ce territoire ont créé le leur pour relater « leur guerre », une sorte de journal de bord1. L’abondance de commentaires que ces moyens permettent semble être un phénomène nouveau, qui ferait perdre à l’Armée sa réputation de grande Muette, devenue ainsi « grande pipelette ».

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En fait, l’Armée a toujours été une grande pipelette. Chaque régiment, base aérienne, ou bâtiment a toujours eu ses espaces « de convivialité », appelés popote, club, carré, regroupant qui les officiers, qui les sous officiers, qui les cadres du même escadron, les plus anciens des engagés, etc. Ces popotes, dont la fréquentation variait mais ne tarissait pas, ont refait toutes les campagnes, recueilli toutes les confidences, permis d’expurger beaucoup d’états d’âme. Par elles, la quasi-totalité des discussions restait dans un cercle fermé, un milieu de « connaisseurs ». Aujourd’hui, une partie de ces discussions se déroule désormais sur les réseaux, dépassant ainsi les murs de nos casernes.

Or par leur audience potentielle et leur impact sur les lecteurs, l’utilisation de ces blogs, internes ou externes, basée souvent sur l’anonymat, n’est pas sans risques.

Le premier risque est de focaliser l’attention des lecteurs sur des épiphénomènes, occultant la majorité de « cas conformes », souvent moins bavards. Lorsqu’un grand décideur prend connaissance des commentaires posés sur son blog, le risque sous-jacent est d’aboutir à une surestimation de l’ampleur d’un cas particulier et finalement à une décision d’évolution de l’ensemble au profit d’une minorité marginale2. Par ailleurs, lorsque le lecteur d’un blog militaire est un civil novice sur le sujet du commentaire, il en découle pour lui une vision faussée de la réalité par une généralisation aveugle de cet épiphénomène. Quel que soit le cas, l’abondance d’écrits rend plus difficile le discernement sur la subjectivité et la véracité des propos.

Le deuxième risque réside dans le degré de sensibilité des informations divulguées. En effet, même involontairement, certains commentaires peuvent mener à des violations du secret professionnel, quand est évoquée, par exemple et simplement, la portée de certaines armes ou les performances des munitions. Plus grave encore, ils peuvent engager la sécurité

du personnel, notamment lorsqu’ils sont assortis de photos permettant d’identifier les protagonistes ou dévoilant des dispositifs confidentiels.

Le troisième risque provient de la capacité de chacun, par ces blogs, à s’exprimer sur des décisions ou des situations qui ne sont pas de son niveau ou de sa compétence. En effet, l’importance des avis, souvent exprimés sous anonymat3, n’est pas pondérée en fonction du niveau de responsabilité de ceux qui les expriment. Or des avis formulés maladroitement, manquant de modestie, ou reposant sur une vision parcellaire du problème évoqué peuvent être utilisés par des détracteurs pour décrédibiliser le sujet voire, au final, discréditer l’institution.

Face à ces risques, il ne s’agit pas de cultiver une antipathie ou une aversion contre ces blogs. Utilisés intelligemment, exploités avec recul, les blogs peuvent contribuer au rayonnement de la Res Militari. Ils restent un espace d’expression utile car la lecture des commentaires participe à l’observatoire du moral des troupes, et deviennent même une soupape de décompression, même si telle n’était pas leur vocation originelle. Leur apparition correspond en outre à une tendance contemporaine à l’individualisme, à laquelle les armées n’échappent pas. Puisqu’il est impensable de vouloir anéantir ce phénomène de blog, il reste donc à le dompter. En réponse aux risques qu’il développe, trois directions complémentaires sont envisageables.

La première est reprise dans les directives de communication des différentes armées : une sensibilisation accrue des émetteurs sur la distinction cercle restreint/cercle public. Il s’agit d’éveiller les consciences, autant celles des jeunes recrues habituées à l’écran que celles des vieux soldats découvrant les blogs. Même si le statut général des militaires de 2005 élargit les paramètres régissant la liberté d’expression des militaires, le principe de discrétion y est toujours mentionné texto. Les militaires doivent intégrer cette nécessaire retenue dans leurs paroles ou leurs écrits, en distinguant les sujets d’ordre général de ceux d’ordre particulier. Toute opportunité est à saisir pour sensibiliser la troupe, par exemple en intégrant dès la formation initiale ou en délivrant régulièrement aux unités des séances d’information sur les risques que constitue le bavardage sur les réseaux.

Egalement, certaines circonstances particulières justifient une action du commandement entraînant une restriction de l’utilisation des blogs externes. Le fantôme de la censure d’antan peut légitimement réapparaître lorsqu’il s’agit de protéger la confidentialité de données, ou préserver la sécurité des personnels et de leurs familles. Ces conjonctures peuvent expliquer une interdiction d’accès ou une restriction des commentaires4.

Enfin, pour éviter que les blogs internes ne deviennent des défouloirs de situations personnelles, le moyen le plus efficace reste le souci de l’information : maintenir un dialogue suffisamment intense dans les unités pour dénouer les situations, pour expliquer les raisons de décision de chefs, et pour extirper le soldat seul, rivé à son ordinateur. Communiquer, c’est « expliquer la mission et donner du sens à l’action », selon les mots du Général Benoit ROYAL5. En quelque sorte, alors que leur fréquentation diminue, et qu’elles demeurent pourtant un lieu d’échange ad hoc, il faut restaurer les popotes !

Pour éviter que nos casernes et nos unités ne souffrent du développement inéluctable de ce phénomène de blog, il convient d’y maintenir et d’y cultiver sans cesse un esprit de dialogue et de cohésion, ce « contact » dont la responsabilité n’incombe pas uniquement à certains cadres mais demeure bien l’affaire de tous.

1 Marine CHATRENET, dans sa fiche C2SD les blogs militaires (août 2007), établit une typologie pertinente des blogs de militaires français et surtout américains, suite à leur engagement en Irak et Afghanistan.


2 Surgit aussi ici le problème de l’ingérence des hauts niveaux de responsabilité facilitée par les nouveaux moyens de communication, que seul le respect du principe de subsidiarité peut arriver à résoudre.

3 Or l’anonymat a un effet désinhibant indéniable

4 En exemple, le 24 septembre 2008, le colonel ARAGONES, alors chef de corps du 8ème RPIMa, a décidé de bloquer momentanément les commentaires sur le blog « les familles du 8 », suite à l’embuscade d’UZBEEN.

5 Editorial de TIM, juillet-août 2009


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