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Sciences et technologies

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Défense 2.0. Les défis posés par les nouveaux usages du numérique à l’institution militaire

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Par le chef de bataillon Martine Balland

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Quel est l’impact réel des nouveaux usages du numérique sur l’outil de Défense et la conduite des opérations ? Dans les années 90, et particulièrement après le succès de la première guerre en Irak, l’armée américaine avait transformé la technologie en idéologie (notion de technologisation)1.Nos alliés voyaient dans la numérisation2, ou guerre en réseau, l’outil de la supériorité sur le champ de bataille : l’adversaire pouvait être pris de vitesse et de court par la conquête de la « supériorité informationnelle »1.

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Vingt ans plus tard, en Irak et en Afghanistan, les Américains et certains de leurs alliés occidentaux convertis au tout technologique 1 se trouvaient mis en difficulté par des organisations terroristes qui avaient pensé autrement cette « supériorité informationnelle ». Ils avaient fait de l’internet l’outil d’une puissante et redoutablement efficace propagande anti occidentale.

Plus généralement, les nouveaux usages du numérique, réseaux sociaux, blogs, objets communicants, enseignement numérique, également appelés « web 2.0 », sont devenus tout aussi incontournables et critiques sur les théâtres d’opération que dans la vie quotidienne.

Aussi, les armées modernes semblent-elles décidées à reprendre le dessus et à maîtriser les nouveaux usages du numérique dans un contexte élargi, c’est-à-dire étendu au-delà de l’espace de bataille. Mais sont-elles prêtes pour cette révolution numérique ? En effet, l’adoption du web 2.0 précède la réflexion sur son impact au sein des armées.

Pourtant, ces nouveaux usages du numérique pourraient bien remettre en question les valeurs et les principes qui ont fait la spécificité, la force et la légitimité des armées.

Aujourd’hui, la Défense, engagée dans le virage numérique, en voit-elle précisément la sortie ?

Tour d’horizon des débats qui s’annoncent.

Le devoir de réserve, la raison d’Etat et le Secret de la Défense Nationale survivront-ils à l’ère de la transparence et de la liberté d’expression ?

En 1991, la première guerre du Golfe pouvait être suivie heure par heure par des millions de téléspectateurs recevant CNN via la télévision satellitaire. Une dizaine d’années plus tard, le monde entier découvrait que les soldats occidentaux tout comme leurs ennemis insurgés ou terroristes fournissaient sur You-Tube, Facebook et autres Daily Motion des récits d’un type inédit, tout en images, des guerres d’Afghanistan et d’Irak ; et ceci sans contrôle institutionnel du côté occidental.

Une communication via les media sociaux qui échappe au contrôle institutionnel…

Les réseaux sociaux ont profondément perturbé la communication institutionnelle des armées et exposé au grand jour, en dehors de toute contextualisation éditoriale, des images violentes, voire choquantes, qui ont bouleversé les opinions publiques. Plus encore, les atrocités et crimes de guerre commis sur ces théâtres ont été révélés au grand jour presque en temps réel. Qui n’a pas en effet en mémoire le scandale provoqué par les photographies de détenus de la prison d’Abu Graïb, prises par les soldats réservistes américains ?

Au-delà de la communication des armées, la sécurité des opérations elle-même est remise en question par le web 2.0. Les objets communicants portés par les soldats dans leur vie quotidienne (smart phones personnels) peuvent permettre de les géo localiser via certaines applications qu’ils ont téléchargées le plus souvent sans en mesurer les conséquences. Certaines publications parfois irréfléchies sur les réseaux sociaux ont également pu fournir de précieuses informations à l’ennemi : un marin français a par exemple publié sur son mur Facebook un statut qui dévoilait son départ en opération sur le porte-avions Charles-De-Gaulle en Libye3.

Les médias sociaux peuvent donc aussi devenir une menace pour la communication institutionnelle et la maîtrise de l’information, malgré les évidentes opportunités qu’ils offrent.

La réponse du ministère de la Défense français peut sembler hésitante et tardive : elle a notamment consisté à publier et à diffuser, mais en 2012 seulement, un guide du bon usage des médias sociaux à l’attention des militaires. Il vise à sensibiliser et à responsabiliser le personnel du ministère3.

…mais dont les armées ne sauraient se passer.

En dépit des risques, les autorités du ministère souhaitent plus que jamais défaire l’Armée de son image de « Grande Muette » en recherchant le juste équilibre entre liberté d’expression et devoir de réserve.

Des initiatives ont été adoptées telles que le blog du chef d’état-major de l’armée de Terre (sur le réseau Intradef), la plateforme collaborative du Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale (ouverte lors des travaux préparatoires au nouveau livre blanc de 2013). Elles sont utiles et appréciés par les agents du ministère. Mais les blogs de défense non institutionnels et les commentaires associés rédigés par des militaires peuvent poser problème.

Ils sont perçus par certains comme une atteinte au devoir de réserve4 et considérés par d’autres5comme une preuve de la stérilisation du débat sur les questions de Défense en vertu d’un devoir de réserve qu’ils estiment dépassé.

Que restera-t-il du secret ?

Quoi qu’il en soit, les exigences de transparence de l’époque actuelle menacent directement la légitimité de la raison d’Etat et du Secret de la Défense Nationale.

Le cas du soldat américain Bradley Manning, jugé par un tribunal militaire pour trahison suite à l’affaire Wikileaks, n’aura ainsi en rien découragé Edward Snowden, employé par un sous-traitant de la National Security Agency, de révéler au monde entier l’existence d’un vaste programme d’espionnage américain , baptisé Prism, et ceci au nom des libertés publiques.

Les forces armées et les agences de sécurité semblent donc condamnées à faire face à toujours plus de fuites, et à une échelle toujours plus grande.

Attaquées de l’extérieur, les armées doivent aussi se préoccuper de leur cohésion interne.

La cohésion et le commandement dans les armées à l’heure du virtuel

Pour la doctrine tactique française, la numérisation de l’espace de bataille (NEB) n’a pas changé la nature de la guerre mais seulement les conditions du combat car la guerre demeure un phénomène profondément humain6.

Ce principe a d’ailleurs nourri une réflexion très aboutie sur les conséquences de la NEB dans le commandement au combat7.
Aujourd’hui, cependant, la numérisation dépasse largement les frontières du champ de bataille. Le ministère de la Défense, comme toutes les autres administrations, s’engage dans le virage numérique.

Mais les conséquences de cette démarche sur la cohésion et les valeurs des armées méritent réflexion.

Le virage numérique est présenté comme un instrument clé de la transformation des organisations militaires par les décideurs politiques. Il questionne toutefois l’approche traditionnelle du commandement/management caractéristique des organisations militaires.

Les nouvelles technologies sont en effet l’un des outils privilégiés de la théorie du New Public Management, ou nouveau management public (NMP)8, qui valorise le concept de performance. Ce nouveau style de management trouve d’ailleurs un terreau fertile dans les armées où la disponibilité et la réactivité sont des valeurs essentielles. Jusqu’à présent, les sujétions qui en découlaient étaient fortement compensées par d’autres valeurs non moins essentielles : la cohésion et la proximité du management ou commandement.

Or, les nouvelles technologies, employées à outrance, risquent de devenir l’instrument d’un commandement déshumanisé. Plusieurs exemples l’illustrent, comme le développement de la formation numérique et l’hyper connectivité des cadres.

La formation des militaires peut-elle être numérisée et virtualisée sans perdre l’efficacité que procurait l’encadrement par des instructeurs et les méthodes spécifiques à la pédagogie militaire ?

Le terme de « Numérisation de l’Espace de Formation », nouvelle dénomination de l’enseignement à distance dans l’armée française depuis 20129, explicite clairement la détermination du ministère de la Défense dans la démarche de généralisation du numérique. Destinée à pallier la réduction des crédits alloués aux actions de formation, elle n’est peut-être pas la solution miracle espérée, comme le montre Serge Soudoplatoff dans son article « L'e-learning, entre élitisme et low-cost »10.

Système en pleine expansion dans les entreprises comme dans l’enseignement supérieur, l’enseignement à distance est une approche élitiste dans la mesure où il favorise le décrochage des plus faibles. Or, les populations instruites au sein des forces armées ne sont pas majoritairement diplômées de l’enseignement supérieur, loin s’en faut. Une partie du personnel des armées a quitté le système scolaire prématurément, et en situation d’échec, notamment en raison d’une inadaptation à un système éducatif fondé sur l’écrit et la connaissance théorique.

L’attention des cadres-instructeurs de contact, l’émulation du groupe, l’exigence de performance collective, voire l’esprit de promotion étaient des instruments pédagogiques quasi incontournables dans les formations militaires. La démonstration pratique, la manipulation concrète, étaient systématiquement privilégiées.

L’enseignement à distance permettra-t-il réellement d’obtenir le même résultat, et à moindre coût ? Rien n’est moins sûr. De ce fait, la fonction de promotion sociale mise en oeuvre par la formation continue des militaires pour leur permettre de gravir les échelons hiérarchiques pourrait être menacée par une généralisation mal accompagnée de l’enseignement à distance.

La virtualisation ne se limite pas à la formation des militaires mais s’étend, de plus en plus, aux rapports humains dans leur ensemble au sein des armées.

Les nouveaux usages du numériques permettent aussi de commander 24h sur 24, sans jamais rencontrer physiquement, ou presque, certains de ses subordonnés. Le style de commandement des chefs pourrait s’en trouver affecté.

Concernant les cadres de la Défense, l’hyper connectivité est en passe de devenir la règle.

Le déploiement de solutions de mobilité sécurisée (SMOBI) au profit d’un grand nombre de cadres militaires et civils du ministère de la Défense va donner une nouvelle dimension au concept de disponibilité. Les solutions de communication instantanées pour tous, actuellement en cours de déploiement (Office Communicator) sont destinées à remplacer progressivement les mails, considérés comme un outil de communication déjà dépassé. La communication instantanée doit permettre une « accélération des boucles décisionnelles », effet recherché dans les opérations en réseau et qui se généralise au travail quotidien du temps de paix. De même, les outils de travail collaboratif (via les communautés de travail), auparavant destinées en priorité à la préparation et à la conduite des opérations, se généralisent au travail quotidien. Les outils de visioconférence permettront de limiter les déplacements et ainsi de gagner du temps.

Aussi peut-on parler de virtualisation des rapports de commandement pour une partie des cadres du Ministère de la Défense. Cette virtualisation doit permettre une productivité accrue. Or, comme le montre le sociologue Vincent de Gaulejac11, cette recherche d’une productivité toujours plus grande de chaque acteur d’une organisation génère quantité de troubles psycho-sociaux. Une disponibilité virtuelle permanente est de nature à remettre en cause la philosophie du management militaire qui exige d’un chef la proximité avec ses subordonnés.

La cohésion du groupe et l’adhésion aux décisions prises par les chefs, auparavant fondées sur un commandement de proximité et une connaissance mutuelle approfondie, résisteront-elles à la virtualisation des rapports humains ?

Le virage numérique remet en question certaines valeurs essentielles pour l’institution militaire, mais pourrait aussi transformer ses missions et ses attributions.

La guerre dans le cyberespace : Comment conserver le monopole de la violence légale et légitime ?

L’ouverture d’un nouvel espace de confrontation dans le cyberespace est une réalité prise en compte par toutes les armées modernes et leurs ennemis potentiels.

Dès 2009, l’OTAN affirmait très clairement dans son New Strategic Concept (nouveau concept stratégique), la nécessité d’agir et de réagir dans le cyberespace.

Pour autant, le jus ad bellum (droit à la guerre) comme le jus in bello (droit dans la guerre) du cyberespace restent à construire et le rôle que les armées y joueront n’est pas clairement établi.
La communauté de Défense française pose certes sans détour les questions relatives au cadre légal de la guerre dans le cyberespace, mais sans toutefois y apporter de réponse. C’est ainsi que l’on peut lire dans le LBDSN de 2013 : « Comment interpréter la légitime défense de l’article 51 de la Charte de l’ONU face à des cyber attaques, ou face à des actions terroristes menées notamment par des groupes non étatiques à partir d’États trop faibles pour contrôler effectivement leur territoire ? » et plus loin : « La réponse à ces questions émerge trop lentement dans les crises où ces principes sont testés. Le consensus international qui pourrait accompagner et canaliser les évolutions nécessaires reste insuffisant, alors que des situations inédites transforment rapidement le paysage stratégique et ouvrent l’éventail des possibles. ».

En attendant, la France, comme ses alliés, se dote de capacités de lutte informatique défensives, mais aussi offensives : la France souhaite disposer d’ « une capacité de réponse gouvernementale globale et ajustée face à des agressions de nature et d’ampleur variées faisant en premier lieu appel à l’ensemble des moyens diplomatiques, juridiques ou policiers, sans s’interdire l’emploi gradué de moyens relevant du ministère de la Défense, si les intérêts stratégiques nationaux étaient menacés ».

On le voit, les outils technologiques contribuent à brouiller encore la frontière déjà poreuse entre opérations de police et opérations militaires, posant alors la question de leur légitimité lorsqu’elles visent des « cibles » sur le territoire national même.

Dans les pays occidentaux traumatisés par les attentats du 11 septembre 2001, la guerre contre le terrorisme a ébranlé les libertés civiles. Comme le souligne Mireille Delmas-Marty12, spécialiste du droit international, la surveillance de l’internet par des agences de renseignement militaires a conduit à la surveillance de tous, y compris le citoyen commun. La rupture par rapport aux pratiques anciennes (écoutes via le réseau Echelon par exemple), tient à la quantité de données traitées qui rend possible la surveillance du plus grand nombre, remettant en cause la frontière entre défense et sécurité et par là même le monopole des actions de guerre jusqu’à présent détenu par les forces armées.

Ainsi, les nouveaux usages du numérique transforment-ils chaque jour les modes de fonctionnement, les conditions et le cadre d’engagement des forces armées. Le virage numérique qui doit produire une Défense 2.0 pourrait bien, au final, être un véritable bouleversement qui déborderait de la frontière physique des théâtres d’opération pour englober la vie quotidienne des militaires, mais aussi des simples citoyens voire transformer la mission des armées.

1 Joseph Henrotin, La technologie militaire en question. Le cas américain. Economica, 2008
2 Définition de la numérisation issue du glossaire interarmées de terminologie opérationnelle (GIAT-O) : « Adaptation des possibilités techniques offertes par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et leur mise en oeuvre coordonnée en vue d’optimiser l’efficacité globale des forces, en particulier dans les domaines de la prise de décision, de l’exécution de la manoeuvre et du traitement de l’information. ».
3 www.defense.gouv.fr/guide-medias-sociaux/telecharger.pdf
4 Article 26 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, les articles L.4121-2 et L.4121-3 du Code de la Défense et la note du 6 décembre 2010 de l’État-major des armées sur l’expression publique
5 lien internet : fondation Jean Jaurès : http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-notes/Pourquoi-les-militaires-devraient-ils-se-taire. Lire aussi, sur le même site : Vincent Desportes : Quatre convictions pour défendre la liberté d’expression des militaires.
6 FT02 Tactique Générale, CDEF, juillet 2008
7 Perspectives tactiques, Guy Hubin, Economica, 2009 (3ème édition)
8 New Public Management (NPM) ou Nouvelle gestion publique (NGP). La NGP est une école de pensée en administration publique qui fait la promotion de pratiques managériales provenant du secteur marchand et qui met l’accent sur l’atteinte de résultats en misant sur l’imputabilité des acteurs engagés dans la production de services et la mise en place d’incitatifs à la performance (Varone et Bonvin, 2004). Issus principalement des grandes écoles d’administration américaine (De Gaulejac, 2005), trouvant ses fondements théoriques au sein de l’école du Public Choice (ou la théorie des choix publics) (Boisclair et Dallaire, 2008), ces nouveaux modèles de gestion des services publics remettent en question le postulat wébérien d’application et de respect des normes bureaucratiques, qu’elles jugent inefficaces et dépassées, et font plutôt la promotion de pratiques de gestion dites « performantes » axées sur des indicateurs d’efficience et d’efficacité au sein des administrations publiques (Merrien, 1999).
Voir le lien suivant sur internet: http://www.erudit.org/revue/nps/2010/v22/n2/044217ar.html et lire aussi le magazine: Nouvelles pratiques sociales, Volume 22, numéro 2, printemps 2010, p. 25-34
Pratiques sociales et pratiques managériales : des convergences possibles ? Sous la direction de Christian Jetté et Martin Goyette, Direction : Jacques Rhéaume (directeur), Rédaction : Michel Parazelli (rédacteur en chef), Éditeur : Université du Québec à Montréal, ISSN : 0843-4468 (imprimé) 1703-9312 (numérique)
9 Portail de l’enseignement numérique de l’armée de Terre (sur l’intradef) : http://drhat-formation.intradef.gouv.fr/infos/com/co/01_Historique.html. voir aussi pour plus d’information sur l’enseignement numérique : lien vers le portail national eduscol : http://eduscol.education.fr/numerique/dossier/archives/eformation/@@document_whole2
10 « L'e-learning, entre élitisme et low-cost », Serge Soudoplatoff Enseignant, chercheur, entrepreneur, responsable de la rubrique politique 2.0 à Fondapol du 17/01/2013 et suivre le lien : http://www.rslnmag.fr/post/2013/01/17/Le-e-learning-entre-elitisme-et-low-cost.aspx
11 Vincent de Gaulejac, (professeur à l’IUF Paris VII, sociologue des organisations et spécialiste de la sociologie clinique) dans La société malade de la gestion
12 Mireille Delmas Marty, titulaire de la chaire « Etudes juridiques comparatives et internationalisation du droit » au Collège de France, cycle de conférences Libertés et sûretés dans un monde dangereux.
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