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Tactique générale

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Deux siècles de commandement « à la française »

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Par le Lieutenant colonel Claude FRANC

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« Duas res gallia industriossime persequitur, rem militarem et argute loqui ». Caton.

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Si Caton dit vrai, il aura fallu attendre pratiquement le XXe siècle pour que les deux facteurs qu'il a identifiés comme caractéristiques de la Gaule se rapprochent : la « chose militaire » et l'art de la rhétorique.

Sans remonter aux origines des armées françaises, c'est-à[s1] -dire à Charles VII, ce propos se bornera à montrer qu'en matière de raisonnement tactique et d'expression des ordres, depuis Napoléon, le « commandement à la française » s'est toujours efforcé de définir le but à atteindre, le « de quoi s'agit-il » de Foch, hérité de Verdy du Vernois. Il aura fallu attendre le XXe siècle pour qu'il soit codifié, tant dans une méthode de raisonnement tactique[1] que dans l'expression écrite des ordres, jusqu'à notre actuel « effet majeur ».

Comme il est courant en France, c'est la défaite qui stimule la réflexion tactique[2]. Celle subie par Soubise à Rossbach en 1757 ne déroge pas à la règle. A l'époque où les âmes bien nées parlaient tactique dans les salons, cette élite intellectuelle cherche à percer les secrets de la victoire du Grand Frédéric qui ne se gênait pas pour répéter :

 

 « La guerre est une science pour les hommes supérieurs, un art pour les médiocres  et un métier pour les ignorants ».

Ce bouillonnement intellectuel donnera naissance aux œuvres maîtresses de Bourcet et de Guibert[3]. Mais, en dépit de la création de l'Ecole militaire par Louis XV, cette institution ne parviendra pas à concevoir une méthode de raisonnement des problèmes militaires avant sa dissolution en 1788. Il convient de remarquer que cette époque a également été propice à la réflexion, car depuis Hugues Capet et la fondation de la France, c'était la première fois que le pays connaissait une période de paix de plus de trente ans (entre le traité de Paris mettant un terme à la guerre de Sept Ans en 1763 et la déclaration de guerre au « roi de Bohême » par la Législative en 1792[4]), soit une génération complète.

Quant à la période la plus faste de notre histoire sur le plan militaire, l'épopée napoléonienne, elle ne fut l'œuvre que de l'empirisme d'un seul homme, l'Empereur, qui n'a laissé ni préceptes, ni méthode. S'il disait lui-même de ses maréchaux qu'ils n'entendaient rien à la grande tactique, il faut reconnaitre que les contenant sciemment dans un rôle de purs exécutants, il n'a rien fait pour les instruire. Après la déroute de Waterloo, la somnolence intellectuelle s'installe en France et il faudra attendre le brutal réveil de Sedan en 1870 pour que la pensée militaire se réveille. Cette fois-ci, elle va déboucher sur une méthode et une expression des ordres pérennes, mettant en avant le but recherché.

 L'acte fondateur du renouveau de la pensée militaire française réside dans la création de l'Ecole de guerre en 1876 et de l'action de deux hommes, le général Lewal qui en est le premier commandant et le colonel Maillard qui enseigne la tactique générale. Ils vont tous deux définir, même si le terme n'apparaîtra officiellement qu'en 1936, un processus intellectuel, guide de l'étude d'un problème tactique, visant à déboucher sur une conception de manœuvre. Parallèlement, ils s'efforcent de bâtir un corps de doctrine, fondé sur les enseignements des campagnes impériales et de celles de 1870. Ces campagnes, notamment celles de 1870, ne sont pas exposées ex cathedra, mais donnent lieu à l'étude de cas concrets d'où débouchent des principes répondant à l'effet recherché par l'un ou l'autre des protagonistes. Ainsi, de manière empirique se mettaient en place tout à la fois un corps de doctrine, une méthode de raisonnement et des techniques d'état-major pour l'expression des ordres. Tous faisaient référence au but à atteindre par le joueur :

- l'application de la doctrine s'opérant par des cas concrets sur la carte et sur le terrain,

- l'objectif recherché n'étant pas de faire apprendre par cœur et restituer des schémas, mais de former le jugement des stagiaires.

Maillard aimait à répéter :

« Habituez vous à réfléchir avec méthode. »

Dans son cours de 1886, Maillard écrit :

« Il faut avoir un but ; il faut avoir un plan. Avoir un but c'est vouloir quelque chose et savoir ce que l'on veut, c'est avoir une pensée militaire qui préside à l'action.

Avoir un plan, c'est déterminer les moyens d'exécuter, c'est-à-dire prendre des dispositions[5]. »

Foch améliorera cet enseignement en l'axant ouvertement sur le but recherché, son fameux « de quoi s'agit-il ? ». On dirait aujourd'hui la recherche de l'effet majeur.

Pour Foch, il s'agit d'avoir toujours en vue sa mission qui résulte soit de l'ordre reçu, soit de la place qu'on occupe par rapport à la masse de manœuvre ; mission qui peut varier au cours de l'action ou que la conduite de l'ennemi peut modifier.

En 1902, agréé par Lanrezac commandant en second de l'Ecole, le cours de préparation à l'épreuve tactique propose un processus de raisonnement qui porte sur l'étude du but à atteindre et des moyens à y consentir. En 1913, enfin, un texte réglementaire codifie les « données qui doivent servir de base aux décisions du Commandement ». La méthode de raisonnement tactique est née.

 Depuis cette époque, la veille de la Grande Guerre, au gré des modifications de forme de la méthode, et de l'évolution de la terminologie employée, son essence demeure la même : aboutir à une solution concrète visant à atteindre le but que l'on s'était fixé.

C'est en 1936 que l'expression de l'intention du chef dans l'expression écrite de ses ordres est codifiée par un texte réglementaire annexé à l'IGU[6]. Formé à l'Ecole de guerre juste avant guerre[7], Leclerc constitue un bon exemple de l'imprégnation par les stagiaires de cette méthode et de l'importance d'avoir cerné un but et de l'exprimer sous la forme d'une intention : commandant de division, c'est lui-même qui indiquait son intention à son 3e bureau. Deux exemples sont célèbres pour leur concision :

-          l'ordre du 25 août 1944 : S'emparer de Paris. Il a réussi avec brio.

-          L'ordre du 23 novembre 1944 : S'emparer du pont de Kehl. Il a échoué.

 De même, en inspection en AFN dans le cadre de ses dernières fonctions, à l'issue d'un exercice qui lui était présenté, il déclarait aux joueurs :

« Chaque fois que le But final n'est pas nettement fixé, la mission échoue. Dire à un chef de détachement ou de groupement : faire effort sur tel axe en vue d'enlever tel mouvement de terrain, puis reprendre la progression sur telle direction, tout cela est un ordre mal donné. Il faut que les chefs, à tous les échelons, connaissent le But : celui pour lequel on y court par tous les moyens, par tous les itinéraires en passant où ils peuvent, et pour cela, il faut qu'ils connaissent l'Intention de leur supérieur et le But final qu'il se propose d'atteindre. Donc, simplicité dans l'énoncé de vos missions, votre intention est le But, le But, le But.[8] »

 Cette formulation des ordres repose sur la notion d'effet majeur, mise en œuvre en France, même si les armées alliées finissent par l'adopter plus ou moins (commander's intent). L'idée de manœuvre fixe l'objectif commun sous la forme d'un effet à obtenir dans un cadre espace-temps défini, le phasage de l'action considérée et le rôle dévolu à chacun, tout en imposant comme limites à l'initiative des subordonnés les indispensables mesures de coordination qui leur sont nécessaires.

 Il serait dommage qu'au prétexte d'interopérabilité à tout crin avec les Alliés dans le cadre de l'OTAN, la France veuille renoncer à ce capital de pensée militaire qu'elle a mis deux siècles à concevoir et formaliser. En l'occurrence, on peut réellement parler, dans le cas présent d'un « commandement à la française ».

 

 

 

 

 

 

[1] Aujourd'hui dénommée MEDO (méthode d'élaboration d'une décision opérationnelle) mais qui revient strictement au même.

[2] L'armée française n'est pas la seule dans son genre. C'est la défaite sans appel subie par la Prusse à Iéna qui a réveillé l''establishment militaire prussien de l'époque, ce qui lui a permis de mettre sur pied un modèle d'armée dont les fondements redoutables ont servi à l'Allemagne jusqu'en 1945.

[3] Dont deux amphis de l'Ecole militaire conservent la mémoire.

[4] La contribution française à la guerre d'Indépendance américaine est assimilable à une OPEX.

[5] Maillard in Cours de tactique générale 1886. Page 22.  A la bibliothèque de l'ex Ecole de guerre.

[6] Instruction sur l'emploi des grandes unités.

[7] Reçu au concours 1938, sa scolarité a été interrompue et réduite à un an pour cause de mobilisation.

[8] Cité par Général COMPAGNON, Ce que je crois, Page 138.

 


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