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Engagement opérationnel

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Développer une vision française de l’art opératif : s’inspirer de l’esprit du maréchal Leclerc. (accessit prix Leclerc 2014).

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par le lieutenat-colonel Frédéric JORDAN

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L’armée française s’est longtemps contentée de l’idée de « grande tactique » pour penser l’art de la guerre, oubliant, de fait, l’échelon opératif. Néanmoins, cet héritage semble aujourd’hui ne plus influencer sa manière de concevoir et même de conduire les opérations sur les théâtres d’engagement contemporains ou à l’occasion de crises qui secouent, par exemple, le continent africain.

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Ces derniers sont en effet parfaitement dimensionnés pour s'adapter aux exigences de l'opératique, cet échelon intermédiaire entre la tactique et la stratégie et ce, de par l'étendue des territoires concernés (le Mali représente près de 3 fois la France), du fait des contraintes des milieux traversés (déserts, massifs montagneux, brousse, marécages fluviaux), de la diversité des populations et des environnements humains rencontrés (des mégalopoles surpeuplées et miséreuses aux camps de nomades en passant par les villages isolées) mais aussi par la multiplicité des adversaires potentiels (armées conventionnelles, groupes armés terroristes, bandes criminelles, milices d'auto-défense, foules violentes, mercenaires, forces paramilitaires,...) auxquels les militaires sont confrontés.

La France s'est effectivement dotée de PC opératifs au travers de ses EMF[1] nationaux ou des CRR[2] multinationaux et, depuis les déploiements en Ex-Yougoslavie, au Kosovo et en Afghanistan, elle s'est bâtie une doctrine opérative largement influencée par la pensée anglo-saxonne et otanienne. Mais cette méthode de raisonnement est-elle adaptée à la culture militaire de notre pays (que d'aucun appelle l'« exception française ») ainsi qu'au format des forces que nous engageons actuellement mais également aux situations conflictuelles qui émergent sur l'arc de crise défini dans le Livre Blanc ?

 
Pour répondre à cette question, une fois de plus, l'histoire militaire apporte ses enseignements même s'il ne s'agit pas de copier ce qui s'est fait à d'autres époques mais de retrouver l'intention, la posture intellectuelle et morale qui ont permis d'amener le succès à nos anciens. Dans ce cadre, l'action du maréchal Leclerc, en Afrique tout d'abord, avec les prémices des forces françaises libres, pendant les combats de la 2ème DB sur le sol national puis au cours de la reconquête de l'Indochine en 1945 par le CEFEO[3], demeure la clé de ce qui pourrait devenir l'esprit de l'art opératif français.
 
De ce fait, si l'histoire militaire française n'est guère enrichie par la culture opératique, nous verrons que la France s'est rapidement adaptée aux procédures d'outre-Atlantique mais doit maintenant renouer avec l'héritage de l'esprit « Leclerc » pour élaborer une vision pragmatique et innovante de l'action opérative.
 
1- La « grande tactique » dans la pensée militaire française.
 
Le crédo français de la « grande tactique » va polluer la pensée opérative française jusqu'en 1940, ne permettant pas aux grands chefs d'anticiper les évolutions dans la conduite des opérations et imposant, à chaque grand conflit, un effort d'adaptation au fil de l'eau.
 
Dès le XVIIIème siècle, les praticiens de la guerre, en France, pressentent la nécessité de réfléchir à un échelon intermédiaire entre la stratégie et les manœuvres du champ de bataille et ce, afin de mieux coordonner des armées de plus en plus nombreuses et dotées de moyens complémentaires (artillerie par exemple). Mais cette initiative ne se concrétise que par la recherche de nouvelles organisations ou types d'unité comme les divisions de Victor de Broglie en 1760 ou celles de Bourcet figurant, en 1771, dans ses « Principes de la guerre en montagne ». Ce dernier ouvrage part du postulat que les forces devront, à l'avenir, être engagées et se battre sur des compartiments de terrain de plus en plus cloisonnés et dépassant les échelles convenues dans les combats passés. Si l'ambition est bonne, une fois de plus, elle se focalise sur la constitution de grandes unités interarmes sans état-major conséquent et dont l'autonomie se limite à la mise en œuvre des missions fixées par un commandement hyper centralisé.
 
Napoléon, à la tête de sa « Grande Armée » symbolise parfaitement cette évolution, lui qui, lecteur assidu de De Guibert, au-delà des simples divisions, va bâtir jusqu'à 7 corps d'armée, dotés chacun d'une quarantaine de canons, d'unités divisionnaires d'infanterie, de brigades de cavalerie et d'une intendance adaptée à leurs besoins. Fort de cet outil manœuvrier, il a compris la nécessité de prendre de vitesse ses adversaires avant l'engagement, de les placer dans l'incertitude de ses propres intentions par des marches et contremarches sur des centaines de kilomètres. S'il a gagné ses campagnes avec les « pieds de ses soldats » c'est parce qu'il a intuitivement compris les fondamentaux de l'art opératif. En effet, il cherche à protéger ses « lignes d'opération », ses routes d'approvisionnement tout en préservant une réserve opérationnelle capable d'exploiter la faille adverse ou de renverser, au bon moment, le rapport de forces. Il applique, comme une ébauche de « maskirovka [4]», en avant de sa progression ou sur ses flancs, un rideau de cavalerie légère chargé de recueillir du renseignement mais surtout d'aveugler les reconnaissances ennemies. Convaincu que l'attaque frontale ne peut être envisagée qu'en dernier recours, ses modes d'action recherchent souvent l'enveloppement puis la recherche d'un point de rupture (assez proche du « Schwer Punkt[5] » allemand). Malheureusement, privé de son chef et de sa coordination, les corps d'armée, livrés à eux-mêmes, peinent souvent, comme en Espagne ou lors de la campagne de France de 1814, à mettre en place des opérations adaptées à la situation ou complémentaires les unes des autres.
 
Mais l'illusion de cette « grande tactique » de circonstance va bercer l'art de la guerre français jusqu'à la défaite de 1870-1871 car les grandes unités rassemblées dans cette campagne ne s'appuient pas sur des états-majors de temps de paix et n'ont, in fine, jamais combattues ensemble avant les premiers combats. Face à elles, l'armée allemande s'est dotée d'un grand état-major et d'une doctrine commune (les cadres pratiquent déjà le « Krieg spiel [6]»et le travail sur carte) préparée par Von Moltke depuis plusieurs années et les officiers ont déjà « pensé » le théâtre d'opération au-delà de la simple bataille décisive avec une vision pré-opérative.
 
Après cette défaite, à la fin du XIXème siècle, le ministre de la guerre Freycinet décide alors de constituer des corps permanents et une inspection chargée d'évaluer leurs performances en temps de paix et ce, tout en favorisant la création de l'Ecole supérieure de guerre capable de former les futurs officiers d'état-major. C'est une révolution qui porte ses fruits en termes d'efficacité mais elle se limite, une fois de plus, à une vision élargie de la « tactique pour les grandes unités » (manuel d'emploi de 1913) avec un effort porté sur la mise sur pieds d'armées et de groupes d'armées. En outre, affaiblis intellectuellement par le culte de l'offensive à outrance, l'armée française et son chef, le général Joffre, vont, pour faire face à une attaque allemande, abroger le plan XVI (prévu comme un plan de campagne dans la durée et dans la profondeur). Malgré les critiques de certains tacticiens comme le général Lanrezac (qui sauvera, au détriment de sa carrière, les armées françaises en désobéissant) le commandement établit le plan XVII, simple attaque de grande ampleur concentrée sur un seul point qui ne résistera pas au mouvement tournant du plan allemand Schlieffen. Et pourtant, en conduite, l'armée française mène, sans le vouloir, des actions dans une dimension opérative, à l'image du miracle de la Marne où les moyens de communication, la mobilité des unités via le chemin de fer et la recherche du renseignement vont permettre au général Gallieni de frapper l'aile droite de l'armée Von Kluck, l'obligeant à battre en retraite. Quatre ans plus tard, lors de la bataille de Montdidier, le général Denenay, qui commande 15 divisions, 1600 pièces d'artillerie et deux bataillons de chars légers, va expérimenter la bascule d'effort sur l'ensemble de son fuseau pour briser le dispositif allemand. Attaquant d'abord sur le flanc gauche pour attirer les réserves ennemies, il lance ensuite une offensive à droite avant d'appuyer son effet majeur au centre. C'est ce type de schéma que les Soviétiques, princes de l'opératique, pratiqueront en 1944 et 1945 dans des opérations comme « Bagration » ou face aux Japonais en Mongolie.
 
Dans l'entre-deux-guerres, la pensée opérative française subit de nouveau les effets d'un héritage, celui de la victoire de 1918, censée être la recette du succès tactique avec, uniquement, en point d'orgue, la manœuvre et la puissance des appuis. Ce concept impose une centralisation des feux et la constitution d'une réserve stratégique d'artillerie à 56 régiments dès 1922. Pour les chefs militaires de l'époque, le champ de bataille doit être une structure stable et peu mobile qui se conjugue sur l'autel de la « bataille méthodique » (à l'instar de la bataille de la Malmaison conduite par Pétain en 1917) où la profondeur se limite à celle d'une armée (72 km) et pour laquelle chaque corps et chaque division se voit cantonner à une partie du front. Les réserves, quant à elles, ne sont engagées que pour « colmater » une éventuelle brèche mais jamais pour exploiter, envelopper ou surprendre un ennemi. La défaite de 1940 sonnera le glas de cette vision étriquée de la « grande tactique » pour, après 1945 et tout au long des décennies suivantes, favoriser l'apprentissage d'une opératique initiée par l'allié américain.
 
2- L'art opératif français tourné vers la vision anglo-saxonne.
 
Durant la période de la décolonisation, sur les théâtres d'Extrême-Orient ou d'Afrique du Nord, la France a développé sa propre vision opérative avec les enseignements tirés de la deuxième guerre mondiale et avec l'expérience de nombreux chefs militaires maîtrisant l'espace colonial. Elle a dû faire face à un adversaire irrégulier qui lui a imposé le combat au sein des populations, face à des guérillas en rase campagne, en jungle ou en zone urbaine. L'ancrage des militaires sur les territoires d'outre-mer et leur connaissance issue de la période coloniale les ont néanmoins amenés à trouver des solutions pour contrôler le milieu ou mailler le terrain, adaptant les modes d'action aux rebelles (postes, bases avancées, hélicoptères, commandos de chasse) mais aussi en gagnant une partie des civils à leur cause ou en redécouvrant la guerre psychologique, les actions civilo-militaires (sections d'administration spéciales, ...). Les résultats tactico-opératifs sont au rendez-vous, notamment si l'on considère l'efficacité du point de fixation que représente le camp de Na San en 1952 en Indochine qui va briser l'élan du Vietminh pendant plusieurs mois. C'est également le cas au regard du plan Challe en 1959 sur les « Katibas » du FLN[7] et de l'imperméabilité de la ligne Morice qui interdit à l'adversaire de rejoindre la zone des opérations mais également de soutenir logistiquement ses forces à partir de sanctuaires tunisiens.
 
Mais les retraits difficiles d'Indochine puis d'Algérie ont poussé l'armée française à oublier cet acquis opérationnel pour retrouver le terrain européen et la menace conventionnelle du Pacte de Varsovie. Engagés au sein de l'OTAN, les militaires français vont donc être largement influencés par le modèle américain de conduite des opérations. Avec la doctrine de l'« Air Land Battle » des années 1980 ils vont, dans un premier temps, concentrer la transformation de l'outil de combat sur une meilleure intégration interarmées, sur l'emploi de l'arme aéromobile et sur la création d'une « Force d'action rapide » capable de contribuer à l'attrition des échelons blindés et mécanisés soviétiques dans la profondeur. L'URSS, de son côté, défend toujours son art opératif hérité de la seconde guerre mondiale avec la recherche permanente de l'enveloppement afin de ne pas perdre de temps et afin de rechercher, à tous les niveaux le point de rupture qui sera exploité par les chars après une tête de pont établie par l'infanterie, elle-même largement appuyée par des moyens d'artillerie puissants (conventionnels ou pas d'ailleurs).
 

 

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Mais avec la fin de la guerre Froide, les Occidentaux sont confrontés à la gestion de crises nouvelles, de conflits interethniques, de catastrophes humanitaires, à des Etats défaillants, des explosions ultra-nationalistes ou des guerres civiles en Afrique (Rwanda, Libéria,...) en Asie (Cambodge, Timor) mais aussi en Europe (Ex-Yougoslavie, Kosovo). L'allié américain, mais surtout la capacité d'adaptation des états-majors de l'OTAN et, dans une moindre mesure de l'ONU, impose ou initie une nouvelle vision opérative dans la gestion de ces situations violentes pour lesquelles l'ennemi est difficilement identifiable, les civils demeurant imbriqués au sein des factions, tantôt victimes, tantôt soutien. Dans un contexte juridique contraint et des règles d'engagement restrictives, l'état final recherché s'énonce souvent avec des contours flous puisqu'émanant d'un consensus politique international fragile ou d'organisation technocratiques et éloignées des réalités du terrain. Les PC (postes de commandement) augmentent en volume et font apparaître, ou renaître, des fonctions opérationnelles singulières comme les actions CIMIC[8], les PSYOPS[9], les POLAD[10], les LEGAD[11] ou encore des unités de renseignements interalliées de type bataillons ISTAR et LOT[12]. En Bosnie par exemple, la SFOR (Stabilisation Force) comptera jusqu'à 32 000 hommes répartis en 3 aires de responsabilité dont près de 6 400 français, principalement affectés au sein de la DMNSE (division multinationale sud-est) de Mostar. Depuis Sarajevo, un état-major coordonne l'action des forces de l'OTAN afin d'assurer la sécurité et la mise en œuvre des accords de Dayton signés entre les belligérants en 1995. Plus tard, au Kosovo, après une phase d'engagement plus conventionnelle, la KFOR devra gérer la haine entre Serbes et Albanais allant jusqu'à assurer des missions de contrôle de foule dans les rues de Mitrovica. A chaque fois, l'emploi des armes, la force létale et la manœuvre tactique sont limitées à des missions de présence ou à un rôle de tampon entre adversaires d'hier.
 
 
Plus tard, latente et en perpétuelle mutation, la menace asymétrique (et terroriste) focalise l'engagement des armées et ce, après 2001, avec l'Afghanistan puis l'Irak sans oublier la confrontation entre Israël et le Hezbollah au Liban. Des forces considérables et d'importants moyens terrestres, aériens et parfois navals sont déployés pour combattre ce que l'on appelle les insurgés, avec une population parfois hostile, des références culturelles ou éthiques très différentes de nos sociétés, un environnement régional instable mais surtout des situations fortement complexes et extrêmement dégradées (souvent depuis plusieurs années voire des décennies) sur les plans sociaux, politiques, militaires et même économiques. Les états-majors otaniens, et la France par effet d'alliance, se sont ainsi structurés selon un modèle dit d' « approche globale » qui associe des lignes d'opération mélangeant des savoir-faire militaires (« cinétiques ») avec d'autres capacités, davantage du ressort de spécialistes civils (police, justice, administration, éducation, infrastructures,...). Les termes de gouvernance, de développement, de sécurité deviennent l'apanage des PC comme l'ISAF à Kaboul dont les effectifs pléthoriques planifient des actions qui vont de la lutte contre la corruption au « mentoring » des troupes locales, en passant par la sécurisation des axes, la protection contre le terrorisme, la réforme agraire ou la lutte contre les EEI[13].
 

Perdu dans ce que le général américain McCHRYSTAL appelait, avec dérision, les « plat de spaghettis » des théâtres d'opérations contemporains, les militaires occidentaux sont soupçonnés de vouloir imposer des modèles de société inadaptés aux pays concernés.
 
 

Ils ont donné le meilleur pour faire face et stabiliser les crises mais, si les méthodes de planification comme la GOP[14] puis la COPD[15] demeurent remarquables dans la compréhension du spectre des menaces, le rythme et l'exhaustivité de ces procédures ne permettent pas toujours d'obtenir un résultat sur un adversaire qui impose son « tempo » et s'adapte sans cesse aux coups qu'on lui porte. De la même façon, la pression des opinions publiques, le poids médiatique ou les perceptions des populations au contact de la force sont bien souvent plus dévastatrices que les efforts de communication opérationnelle ou les opérations dites d'influence entreprises par les soldats des coalitions.

 

 
Aussi, alors que la France a démontré, depuis plusieurs années, sa capacité à agir de manière autonome pour contrer des foyers de crise émergents, comme au Sahel face aux groupes armés terroristes, il s'agit donc de fonder, sans renier l'apport de nos alliés et de notre doctrine, une « vision nationale » de l'art opératif. Celle-ci pourrait être héritée, en particulier, de l'esprit insufflé par le maréchal Leclerc alors que l'armée française cherchait à se rebâtir après la défaite de 1940.
 
 
3- Vers un art opératif français irrigué par l'esprit « Leclerc ».
 
Il est nécessaire, dans un premier temps, de définir l'esprit « Leclerc ». Cultivé en particulier par les anciens de la 2ème DB et par tous ceux qui ont servi sous les ordres du maréchal, c'est une certaine idée du métier de soldat et de la manière de s'approprier la mission. Surprise, initiative, vitesse, audace, prise de risque et foi dans le succès sont les principaux ingrédients de cette posture intellectuelle et de cette manière de commander. Celle-ci a d'ailleurs permis à ce grand chef de mener ses hommes à la victoire comme en témoigne son ancien subordonné et ami le général de Guillebon : « Jamais aucune de nos décisions si soudaine soit-elle n'a été une improvisation. A partir du moment où il envisageait une opération, son esprit y travaillait sans arrêt, jour et nuit, car il dormait peu. Sans cesse, il revenait à son idée, regardant indéfiniment la carte, mesurant les possibilités que lui laissaient les approvisionnements et les moyens de transport, rêvant aux moyens de les augmenter. Il connaissait les limites que les distances, le terrain, l'état des véhicules et des approvisionnements lui imposaient. Il forçait nos limites par tous les moyens humains, mais il ne les niait pas. Il n'y a pas de miracle dans les campagnes de Leclerc, mais une merveilleuse préparation qui tenait compte de toutes les possibilités, les amenait à un rendement jamais atteint. Il a opposé nos camions à caisse de bois aux Panzer de Rommel ; d'un régiment quelconque de l'armée coloniale, il en a fait un régiment de légende ; il s'est imposé lui-même malgré les préventions et les doutes, non par un don surnaturel, mais par un ensemble de qualités et de vertus très humaines dominées par la volonté et la foi ».
 
Le maréchal Leclerc a également la hauteur de vue nécessaire pour sortir du simple prisme tactique et intégrer son action, ou ses manœuvres, dans le contexte opératif du moment. En effet, quand il débarque en Afrique en 1940 il entame le ralliement des unités présentes tout en portant la voix du général De Gaulle et une certaine idée de la France libre qui demeure encore à ses balbutiements. Au Tchad, il compose une force qui s'intègre à la manœuvre britannique en Afrique du Nord et qui va bousculer le dispositif italien en sud-Libye comme au Fezzan sur des échelles extrêmement grandes, coupant les points d'appui des troupes de Mussolini de leurs bases, voire les privant de moyens aériens (renseignement, bombardements). En France, aux portes de la capitale en 1944, il intègre les problématiques politico-militaires avec les Alliés pour influencer leur décision et libérer Paris. Il tisse également des liens particuliers avec les résistants qui ont lancé l'insurrection afin de coordonner les actions respectives. Pour vaincre son adversaire retranché dans Paris, son analyse du centre de gravité allemand démontre une perception opérative des belligérants puisqu'il s'agit de frapper, au cœur de la ville, au PC du commandant en chef, le général Von Choltitz. Engagé ensuite avec la 1ère armée française en Alsace, il participe au renouveau des forces françaises qui, par leur investissement, gagneront le droit d'être parmi les vainqueurs. Plus tard, à la tête du CEFEO, le maréchal Leclerc fait rayonner ses moyens comptés sur l'immensité du territoire Indochinois afin de prendre le contrôle des axes et des points névralgiques du pays. Il estime avec justesse que le centre de gravité opératif se situe au Tonkin et que la manœuvre militaire doit rapidement s'accompagner d'un effet politique cohérent.
 
Fort de ce constat, dans le cadre des projections à vocation opératives, l'armée française semble vouloir s'orienter vers une nouvelle approche qui pourrait largement s'inspirer de l'esprit « Leclerc ». Elle pourrait développer un style de manœuvre qui ne coordonne plus des moyens dans le cadre d'une planification lourde mais privilégie la combinaison, de manière réactive, des actions de natures différentes en fonction des lieux et des moments. Moins tributaire de la notion de volume de forces et de la gestion de fonctions transverses, le niveau opératif français pourrait organiser, selon un rythme cohérent, la conduite d'actions de fond sur le spectre politico-militaire mais aussi le développement d'opérations ciblées relevant tant du concept d'influence que des concepts de coercition et de dissuasion (ce que fît Leclerc avec son artillerie devant Koufra en 1941, ou la prise de l'hôtel Meurice en 1944), et ce, afin de saisir les « opportunités opératives » (seconde campagne du Fezzan en 1942 et l'embuscade de la Force L contre la 90ème Pz allemande en 1943).
 
Comme le maréchal Leclerc l'a pensé (en particulier en Afrique du Nord), la supériorité opérationnelle se gagnera, à l'avenir, par une plus faible emprunte des forces qui, déployées en périphérie des « zones grises », seront plus discrètes pour pouvoir surprendre l'ennemi dans ses sanctuaires ou ses couloirs de mobilité. Moins sensibles aux modes d'action asymétriques ou aux frappes terroristes, nos unités, modulaires dans leur format, à l'instar des groupements tactiques de la 2ème DB devant Paris ou du groupe nomade du Tibesti conduisant des coups de main sur Tedjere au Fezzan en 1940, priveront l'adversaire de l'initiative et donc de sa liberté d'action. La manœuvre par le renseignement et la combinaison des moyens interarmées permettra de cibler les objectifs, d'analyser les effets des opérations sur l'environnement, de frapper l'ennemi selon des tactiques indirectes dans des espaces élargis et aux dimensions importantes (Sahel par exemple). Le colonel Leclerc, à l'époque, l'avait d'ores et déjà pris en compte puisqu'il engageait, en 1941, ses bombardiers Blenheim depuis la base avancée de Zouar dans le Tibesti sur la profondeur du dispositif italien et que, comme le raconte le général Massu : « Le colonel Leclerc prend le commandement d'une reconnaissance légère, avec une vingtaine de voitures, qui atteint la palmeraie de Koufra le 7 février 1941. Des renseignements sont obtenus auprès des indigènes du village, le radio du poste radiogonométrique est fait prisonnier ». Dès lors, face à un adversaire irrégulier, la force morale comme la foi du maréchal Leclerc dans sa mission (serment de Koufra) ou sa devise « Ne me dites pas que c'est impossible » seront des atouts pour combattre, dans la durée, puis prendre l'ascendant sur tel ou tel groupe de combattants. Enfin, aujourd'hui, comme hier, il faut s'appuyer sur ceux qui maîtrisent le milieu, hier les troupes coloniales ou les FFI, aujourd'hui les forces partenaires des pays souverains travaillant aux côtés des unités françaises dans ce qu'on appelle l'assistance militaire opérationnelle (AMO). Cette forme d'échange de savoir-faire et d'expérience a d'ailleurs montré sa plus-value et tranche largement avec le « mentoring » d'autres opérations ou sur la formation « in situ » de troupes selon des standards otaniens. La mise en œuvre actuelle par la France, dans la BSS[16], d'un commandement et de moyens à dimension opérative, avec l'organisation de bases avancées et des opérations associant moyens ISTAR[17], troupes au sol, frappes air-sol, forces spéciales mais aussi détachements mixtes avec des armées africaines ou encore actions d'influence et coopération internationale politico-militaire, semblent tendre vers un renouveau de l'opératique à la française héritière du sens et des principes de l'esprit « Leclerc ».
 

Pour conclure, l'armée française n'a pas une histoire riche dans le domaine de l'opératique du fait des influences issues des penseurs du XVIIIème siècle et d'une priorité donnée à l'organisation des unités plutôt qu'aux procédés et aux objectifs de l'art opératif. Néanmoins, face aux évolutions de la guerre, en particulier au XXème siècle, certains chefs militaires ont instinctivement bâtit une approche particulière pour s'adapter à un adversaire conventionnel ou à des situations relevant plutôt de la contre-insurrection. L'influence anglo-saxonne a ensuite longtemps imposé une planification lourde et procédurière, limitant l'initiative au bénéfice de la recherche d'un consensus multinational. Face aux défis d'aujourd'hui ou de demain, et alors que la France s'engage souvent seule sur des théâtres d'opérations aux échelles extraordinaires et aux dimensions complexes, la perception visionnaire du maréchal Leclerc, et de l'esprit qu'il a transmis à ses unités de 1940 jusqu' à sa mort accidentelle, apparaît comme une approche adaptée aux défis des engagements opératifs français et transparait dans l'actualité opérationnelle du moment qu'il s'agit maintenant de pérenniser.
 
 

[1] Etat-major de force de niveau 2.
[2] Corps de réaction rapide de niveau 1.
[3] Corps expéditionnaire français en Extrême -Orient.
[4] Art de la ruse, du camouflage et de la déception dans l'art opératif russe.
[5] Point de rupture différent du centre de gravité, il est le point d'application de la concentration des efforts en tactique comme en opératique allemande.
[6] Jeux de guerre ou simulation des manœuvres dans le but d'en tirer des conclusions et des enseignements.
[7] Front de libération nationale algérien.
[8] Actions civilo-militaires.
[9] Opérations psychologiques
[10] Conseiller politique du commandement.
[11] Conseiller juridique du commandement
[12] Liaison and observation teams.
[13] Engins explosifs improvisés.
[14] Global operational process
[15] Comprehensive Operations planning directive.
[16] Bande sahélo-saharienne.
[17] Moyens de reconnaissance d'origine image, électromagnétique, humain.
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