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Histoire et Stratégies

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Dien Bien Phu: faute stratégique ou bonne idée qui a mal tourné? 1ère partie

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Par Jean-François DAGUZAN , Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

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Dien Bien Phu a déjà fait l’objet de multiples écrits, analyses et publications en tout genre. Quelques semaines après sa date anniversaire, les Cahiers sont heureux de publier en deux numéros successifs la remarquable étude réalisée sur cette bataille épique par Jean-François Daguzan, chercheur et directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Paru l’an dernier dans le site Diploweb.com à l’occasion du 60ème anniversaire de la bataille, à la fois fresque historique et analyse stratégique, ce texte de référence met en évidence des épisodes et des leçons de la bataille peut-être encore inédits.

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«Messieurs, c’est pour demain 17h» Colonel Henri de Castries.

La bataille de Dien Bien Phu[iii] qui s’est achevée le 8 mai 1954 par la défaite des armes françaises a vu son soixantième anniversaire un peu occulté par celui de la Première guerre Mondiale et du débarquement en Normandie. Pourtant, cette bataille épique (13 mars-8 mai 1954) est un des grands happenings psychologiques dont raffolent les Français. Ce Cameron, ce Waterloo du vingtième siècle enflamme encore les imaginations et concentre les fantasmes de toutes origines – va-t-en guerres, anticolonialistes, pacifistes, nostalgiques, romantiques, etc. Cette bataille a, avec le retour dramatique des survivants des camps de prisonniers vietminh, marqué et façonné les esprits d’une génération de militaires qui s’attachèrent à transposer en Algérie les «acquis» de la guerre d’Indochine. Un vétéran de Dien Bien Phu – le
Général Maurice Schmitt – fut même chef d’état-major des armées[iv] En réalité cet événement tragique mérite mieux que des fantasmes.
Sa survenue soixante ans plus tôt, est le fruit d’un continuum politico-stratégico-tactique dont les leçons potentielles retentissent encore jusqu’à nous. Que peut-on retirer de cet événement vieux de soixante ans qui s’est déroulé au fin fond de l’Asie du Sud-Est dans un coin perdu («un coin d’enfer!» comme dira Bernard Fall[v]) aux confins du Vietnam et du Laos?
Le Général Navarre, puisqu’il avait perdu, a assumé le poids de la défaite et, d’une certaine manière, tout le monde s’est déchargé sur le perdant. Cependant, la décision de combattre à Dien Bien Phu fut un choix tactique plausible ab initio qui s’appuyait sur un écheveau complexe de relations nationales et internationales imbriquées auquel tout le monde participa et de contradictions qui se révélèrent au final insurmontables. Au plan théorique cette affaire confirme la théorie de Clausewitz des «centres de gravité» (Schwerpunkte), tant au plan tactique que stratégique. Raymond Aron, qui étudie Clausewitz, met en évidence ce moment dans la bataille qui décide de sorts multiples. «Il y a dans la guerre comme dans la mécanique, des centres de gravité «dont le mouvement et la direction décident des autres points[vi]». Ces centres de gravité sur lesquels il s’agira de faire porter l’effort pour modifier le sort de la guerre peuvent se trouver dans la bataille même (cela peut-être un homme, groupement ou un lieu); être la bataille elle-même (choisir ou pas d’engager); et se jouer aussi au niveau politique. Comme le rappelle également Aron, «Clausewitz l’emploie aussi en un sens politique pour traduire en terme réel la notion de renversement». «Dès lors que la manœuvre de destruction du centre de gravité a été amorcée», note le Général Vincent Desportes, «elle doit être poursuivie sans relâche, car par effet de cascade, elle doit entraîner l’effondrement de la volonté adverse»[vii]. Et le stratège prussien conclut lui-même «Dans l’élaboration du plan de guerre, il faut donc tout d’abord chercher à reconnaître quels sont les centres de gravité de la puissance de l’ennemi et les réduire autant que possible à un seul. Il faut ensuite s’efforcer de réunir, en vue d’une action décisive contre ce centre de gravité unique, toutes les forces qui y peuvent être employées[viii]». Dien Bien Phu sera l’application à la lettre de ce principe côté Vietminh – côté Français ce sera son double inversé.

Contingences internationales et nationales: instabilités et incertitudes

L’affaire de Dien Bien Phu (car il y a affaire avant et après d’avoir bataille) se situe à un moment critique des relations internationales de l’après-guerre et à une période où la France enchaîne crise politique sur crise politique[ix].


  • La situation internationale

Le retour de la France en Indochine après la courte mais très violente occupation de la péninsule (1945) par le Japon agonisant, est décidé par le Général De Gaulle dès son arrivée au pouvoir avant même la libération de la France. Elle correspond à l’obsession de ce dernier de rétablir l’empire dans toute sa plénitude quitte évidemment à faire progressivement évoluer les possessions françaises vers l’autonomie[x]. Cette reprise de l’Indochine est marquée par plusieurs éléments internes et externes qui en conditionneront l’issue fatale: la «décapitation» politique de l’administration vichyste survivante (dont son chef l’Amiral Decoux) qui maîtrisait parfaitement le pays et ses arcanes et l’ignorance volontaire des contingents de l’armée française réfugiés en Chine après l’agression japonaise, d’une part; et d’autre part, l’action des services secrets américains qui faciliteront la montée du Vietminh et le pourrissement du Nord assuré par les seigneurs de la guerre chinois qui en exerceront le contrôle jusqu’à l’arrivée du Général Leclerc (octobre 1945-mars 1946).

Plus globalement, c’est une France faible qui défend désespérément ses acquis dans un monde marqué par l’affrontement impitoyable entre les grandes puissances et les deux blocs idéologiques[xi].

  • La situation politique française
La situation politique est rendue instable en France par le système électoral mis en place par la quatrième République. Le jeu des partis qui fait et défait les majorités rend impossible la mise en place de toute ligne politique de longue durée et cohérente. Les communistes français surpuissants à l’époque, s’alignent sur l’Union soviétique et s’opposent frontalement à la politique indochinoise française (jusqu’à faciliter des actes de sabotage visant l’armement ou les équipements à destination de l’Indochine).
Lorsque le Président du Conseil, René Mayer, nomme le Général Navarre, commandant en chef pour l’Indochine, il le fait sur la base de son ignorance de la question: souhaitant «un œil neuf» après le départ des grands anciens de l’équipe de Lattre (Salan, de Linarès, etc.) qui avaient tenus le Vietminh en respect depuis quatre ans[xii]. Dans sa feuille de route, Navarre part aussi avec les vagues instructions de faire de son mieux avec les moyens du bord; c’est-à-dire n’espérer aucune amélioration en hommes et matériels en attendant une vague issue politique dont les contours ne sont pas tracés.

  • La situation stratégique en Indochine et en Asie
Depuis 1946, les choses ont bougé en Asie. La Chine est devenue communiste après la défaite de Tchang Kaï Tchek et des armées nationalistes. Ce nouvel acteur majeur fait bouger le balancier au profit des mouvements révolutionnaires et/ou de libération. Les Britanniques perdent l’Inde et se battent en Malaisie. Mais le grand «moment» stratégique de l’époque est la guerre de Corée (juin 1950-juillet 1953) qui vient de se terminer. Les États-Unis, qui viennent de perdre 50.000 hommes dans ce pays pour un gain politique et stratégique limité et au risque d’une guerre totale avec la Chine, viennent de comprendre que le colonialisme à la française (qu’ils avaient combattu au départ) avait du bon – tout du moins dans sa fonction de stabilisation et de contrôle de la péninsule indochinoise. De ce point de vue, Eisenhower, fraîchement élu, est mieux disposé envers Paris que Truman que les Français agaçaient beaucoup[xiii]. Les Chinois (et les Soviétiques) soutiennent donc le champion vietminh alors que les États-Unis appuient le champion français d’abord diplomatiquement puis progressivement en armes et matériels jusqu’à couvrir la totalité du coût de la guerre.


La situation tactique sur le terrain


Une fois la reconquête partielle du pays assurée par le Général Leclerc, la défense de l’Indochine devient de plus en plus difficile. Les choses sont gérables tant que la Chine ne représente pas un abri et un soutien pour les communistes indochinois. Mais à partir du moment où Mao Zédong prend le contrôle de l’empire du Milieu (octobre 1949), Ho Chi Minh s’assure une base arrière et un soutien en armement à partir desquels il devient possible de lancer des opérations de grande ampleur sur le Nord et le Delta.
Le désastre de Cao Bang (sorte de Dien Bien Phu avant la lettre mais en rase campagne) en 1949, fruit des aberrations du commandement français, fragilise très gravement la situation stratégique. Le gouvernement fait alors appel à l’homme providentiel, le Général de Lattre qui, par son seul charisme et son seul génie militaire rétablit une situation considérée comme perdue[xiv].

  • De Lattre: le magicien de génie
Envoyé en Indochine avec aucun moyen, le Général de Lattre, redresse la situation en quelques combats de génie. Giap pense que le temps est venu d’affronter les Français en rase campagne. Il déchantera. De Lattre gagne à Vinh Yen, Dong Trieu, Mao Khé, Ninh Binh et à la rivière Day. Il remonte le moral des troupes, lance l’indochinisation des forces et allie sans relâche défensive (il couvre le pays «utile» d’un cordon de postes et bunkers) et offensive. Mais malade, et très affecté par la mort de son fils au combat, il rentre en France pour mourir.

  • Salan, l’homme du terrain
Son remplaçant, le Général Raoul Salan, n’a peut-être pas le génie flamboyant de son ancien patron mais présent en quasi-continu depuis 1945, il connaît parfaitement le pays (dont il parle plusieurs langues) et sait ce qu’il peut obtenir de ses hommes et de ses moyens[xv]. Fin tacticien, il sait tenir avec des bouts de ficelle. Avec le camp retranché de Nasan qui fixe les divisions de Giap en haute région vers Son La près de la frontière avec le Laos, la bataille de Hoa Binh (commencée par de Lattre[xvi]) saigne les corps vietminh en une bataille féroce gagnée sur le fil. Salan est le roi de «l’économie des forces» – le rêve de tout soldat. Il prélève, déplace, manœuvre, contourne, fixe des forces vietminh pourtant combattant «comme un poisson dans l’eau»; mais il sait aussi, comme son ancien patron, que cela ne peut pas durer éternellement.

  • Le Plan Navarre
À peine arrivé Navarre constate une situation difficile. Le vietminh est partout et la pression se fait sentir sur le Nord ou l’axe Hanoï-Haïfong, l’axe stratégique qui relie la capitale du Tonkin à la côte, est menacé. Tous les chefs de la période Salan sont en partance. Faute de mieux, il nomme le Général René Cogny déjà sur place, commandant en chef pour le Tonkin et doit faire face à une pénurie massive et à l’usure des hommes et du matériel.
Sans indications de la part du gouvernement (qui change en permanence) il élabore une stratégie globale à partir de ce qu’il a retiré d’une visite d’un mois sur le terrain. Il s’agira donc de:
  • Protéger le Delta[xvii] et l’axe Hanoï-Haïphong, priorité 1;
  • Défendre le centre et Sud Annam pour éviter de voir l’Indochine coupée en deux, priorité 2;
  • Défendre le Laos car le vietminh a décidé de peser sur le maillon le plus faible de la confédération indochinoise, priorité3[xviii].
Il s’agit au final pour le commandant en chef de gagner du temps; 1 pour créer une armée indochinoise performante; 2 pour créer les conditions les plus favorables pour une négociation qui préserverait au mieux la présence française.
Ce plan fut présenté devant le Comité de défense nationale du 24 juillet 1953. La question de savoir s’il fallait défendre le Laos ou pas ne fut pas tranchée[xix].
Au final, Navarre va décider de réunir les priorités 1 et 3 en une manœuvre unique. Sur le papier cette décision est cohérente. Elle répond à deux besoins majeurs voire contradictoires avec un minimum de moyens. Le général décide de créer un abcès de fixation sous forme d’un camp retranché situé entre le Laos et le Delta et loin du sud – môle où viendront se briser les bataillons réguliers de l’armée vietminh. C’est là qu’intervient le choix de la petite ville de Dien Bien Phu (ou «la préfecture du Nord-Ouest») à la frontière du Laos abandonnée aux mains des insurgés depuis février 1952. Il faudra donc la reprendre avec les bataillons parachutistes (opération Castor), créer un camp retranché lourd inspiré de Nasan, et attirer les bataillons vietminh dans une bataille décisive, s’ils s’y risquent. Mais, d’après les stratèges, Giap ne devrait pas résister à un tel appât; et, de fait, il n’y résistera pas ...


Avant la bataille: impréparation tactique et contradictions stratégiques


La marche vers la bataille s’est accompagnée d’un ensemble d’erreurs tactiques et stratégiques qui ont fait d’une idée a priori cohérente un désastre majeur.

  • Confusions stratégiques (Nasan et Hoa Binh)
L’option Navarre s’appuie sur un précédent réussi: le camp retranché de Nasan (novembre-décembre 1952). Installé par le Général Salan près de Son La à proximité de la route 41 près du Laos sur un ensemble de pitons, le camp de Nasan va concentrer l’action des bataillons viets qui vont se casser les dents sur une défense serrée. Nasan démontre improprement aux Français que les Viets ne peuvent déplacer une artillerie lourde sur une longue distance face à une organisation tactique appelée «le hérisson», concept de défense constitué d’un poste principal et d’un aérodrome entouré de plusieurs positions armées appelées points d’appui (PA). Une fois le service rendu, le camp est évacué par un pont aérien surprise ne laissant à l’ennemi épuisé que quelques matériels logistiques sabotés[xx]. La leçon que tire le commandement français est que ce qui a été fait à une échelle moyenne peut-être tenté à une grande échelle. Le problème est que le commandement vietminh tire aussi ses propres conclusions. Si la situation se reproduit, ils viendront avec l’artillerie![xxi] Le commandement, dans son enthousiasme, oubliera aussi que l’action de l’aviation a été déterminante dans la bataille de Nasan. Or, à Dien Bien pas Phu, les conditions d’emploi sont beaucoup plus difficiles.
Une autre erreur fut l’oubli des avertissements tactiques. La bataille de Hoa Binh lancée par Salan pour saigner les forces vietminh en février 1952 fut un succès… parce qu’elle ne fut pas perdue. Les forces de Giap avaient au final perdu environ 10.000 hommes et l’évacuation de la zone fut réalisée certes de main de maître; mais cette dernière fut effectuée in extremis et dans des conditions de dangerosité particulièrement élevées (900 morts et 1.800 blessés pour les Français!)[xxii]. Encore une fois, le but tactique d’affaiblir considérablement le dispositif de bataille adverse avait été atteint, mais l’effet stratégique mettait en évidence le retrait français et la «victoire» du vietminh qui demeurait maître du terrain[xxiii].

  • Surestimation de ses capacités - sous-estimation de l’adversaire
En installant le camp retranché de Dien Bien Phu, le commandant en chef compte sur un certain nombre d’avantages considérés comme acquis:
  • Les capacités offensives et de manœuvre de l’armée française sont son premier atout. Si les vietminh sont les maîtres de la guérilla, ils n’ont jamais pu s’aligner dans une bataille rangée (cf. de Lattre et Salan). Le camp a donc pour vocation initiale, non seulement de fixer le dispositif militaire ennemi, mais de le poursuivre. C’est à cette condition expresse que le Colonel de Castries, qui est un cavalier a accepté le poste. Le Général Navarre lui «vend» une «base offensive»[xxiv]. Cette mission s’avèrera dès le début impossible à remplir[xxv];
  • La supériorité aérienne est l’autre force française; le vietminh n’en dispose pas. Les aviateurs de l’armée de l’air et de l’aéronavale prennent tous les risques. Or Dien Bien Phu est loin; souvent sous la brume et les nuages et, surprise, l’ennemi a une DCA!
  • La supériorité de l’artillerie est le dernier élément déterminant. Nasan a démontré que le système des points d’appuis multiples se protégeant mutuellement annihilait les charges vietminh les plus puissantes. Or la zone de Dien Bien Phu est beaucoup plus grande que celle de Nasan et la plupart de ces points d’appuis ne pourront pas se soutenir[xxvi]. (Ainsi le PA Isabelle vivra-t-il séparé du reste du groupe jusqu’au bout.)
La deuxième erreur majeure sera la sous-estimation de l’adversaire:
  • Les Français pensent que l’adversaire n’a pas d’artillerie ou ne pourra pas l’acheminer or, celui-ci dispose d’ores et déjà de ces capacités;
  • Ils pensent qu’il n’a pas de DCA or il en a et quand cette information sera connue, on n’en tiendra pas compte;
  • Le vietminh n’est plus seul dans son combat. Il a désormais une artillerie de campagne (notamment des canons sans recul), de la DCA et surtout des compétences d’emploi. Des conseillers soviétiques et chinois l’accompagnent et des déserteurs de l’armée française (légionnaires, Maghrébins ou Africains) servent les armes lourdes.
Enfin, il faut insister sur le fait que Navarre et Cogny (car ces frères ennemis sont au départ liés dans cette affaire) font des choix tactiques contradictoires pour la même mission. Ils voient dans Dien Bien Phu à la fois une base d’opération et un camp retranché: en réalité il ne sera ni l’un, ni l’autre.
Or cette aporie aura un impact sur le destin du camp lui-même. Alors qu’il sera rapidement démontré qu’il ne peut pas conduire d’opérations offensives, Dien Bien Phu n’est pas protégé comme un camp retranché devrait l’être. Les installations ne sont pas dissimulées; les bunkers sont peu enterrés et en bois; les abords ne sont pas nettoyés; il n’y a pas de glacis; les moyens médicaux et le nombre de lits sont insuffisants; il manque du barbelé, des réserves et, un comble, même la dotation d’artillerie n’est pas complète![xxvii].

  • Un mal français? Vantardises et rodomontades:
Les Français ont à l’occasion de cette bataille enfilé un nombre impressionnant de perles dont notre nation à le secret dans les grands moments de son histoire, sur le modèle de «la route du fer est coupée!» de la seconde guerre mondiale ou du «ils ne passeront pas parce que nous sommes les plus forts!». On compte à ce florilège quelques pépites:
  • Les Viets ne peuvent pas amener de l’artillerie si loin…
  • … Mais si les Viets y parviennent cependant, elle sera détruite par les tirs de contre-batterie. «Des canons, j’en ai plus qu’il m’en faut!»[xxviii]. Cette affirmation péremptoire conduira le Colonel Piroth, chef de l’artillerie, au suicide.
  • «Dien Bien Phu ce sera Nasan multiplié par dix. Nous n’écraserons pas une division mais quatre»[xxix].
  •  «Qu’attendez-vous pour déclencher cette bataille (…) Venez, je vous attends...» tracts signés du Colonel de Castries, adressés au «généralissime» Giap et dispersés début février[xxx].
  •  «Ils ne faudrait pas qu’ils nous privent de la bataille!» car l’inquiétude de certains est que l’ennemi n’attaque pas. «À quelques jours de l’offensive ennemie, la crainte principale du commandement en Indochine (dont Cogny[xxxi]) restait que le Vietminh renonçât à attaquer le camp retranché»[xxxii]. Il ne sera pas déçu…
  • Enfin, Navarre s’illustre devant la presse à Saigon par un petit chef-d’œuvre de jargon bureaucrato-militaire: «Le Vietminh est arrivé au plus haut point de ses prétentions et vient de donner la preuve qu’il a dépassé ses possibilités logistiques»[xxxiii].

  • L’extension des lignes de communication
En choisissant Dien Bien Phu, Navarre installe un dispositif majeur à 300 km par avion de son point de ravitaillement dans un pays où les conditions météorologiques sont régulièrement mauvaises. Le camp retranché ne peut survivre que par un approvisionnement régulier et par le soutien de l’appui feu de la chasse et des bombardiers, dont une partie est celle de l’aéronavale croisant sur les côtes du Tonkin. Le colossal pont aérien[xxxiv]réalisé après la conquête du site par les bataillons parachutistes, d’une part ne permettra pas l’équipement en matériel lourd (béton, notamment) des casemates mais surtout ne pourra être maintenu au fur et à mesure que le camp perdra sa piste d’atterrissage et que la DCA viet sera de plus en plus efficace malgré le courage insensé des aviateurs. Plus que par l’assaut, Dien Bien Phu périra par componction!

  • La dispersion des moyens
Opération Atlante: pendant que l’affaire Dien Bien Phu est en cours, le Général Navarre lance l’opération Atlante qui vise à dégager le centre et le sud Annam d’une implantation de longue date des forces vietminh qui menacerai à terme le Cambodge[xxxv]. Cette opération, à laquelle tient beaucoup le commandant en chef, certes mobilise des troupes disparates et/ou fatiguées mais elles consomment en réalité des réserves sur un objectif à l’importance relative. Installé dans cette zone dès 1945, le Vietminh n’a pas fait évoluer son dispositif depuis cette date mais a pu consolider ses défenses et recevra sévèrement les attaquants. De son côté Cogny est obsédé par le Delta et rechigne à prêter la main à Dien Bien Phu à la grande colère de Navarre qui oublie qu’il a aussi ses propres priorités[xxxvi].

  • Bureaucratie: gagner ou perdre pourvu que ce soit dans les règles de l’administration!
Le soutien logistique et humain organisé à Hanoï va atteindre des sommets de «courtelinisme». Le chef des parachutistes d’Indochine (le Colonel Sauvagnac) exige que les volontaires sautant sur Dien Bien Phu aient leur brevet para et leur fait suivre le stage complet![xxxvii] Cette obligation ne sera levée qu’à la toute fin du siège et les parachutés survivants n’auront confirmation de leur brevet para que bien des mois plus tard grâce à l’acharnement de Castries. Hanoï exige aussi que les parachutages d’hommes et de matériel soient faits dans les conditions réglementaires de largage. Ce qui s’avérera également impossible dès la moitié de la bataille. Les avions français approvisionneront donc les troupes de Giap en matériel frais dont des obus.

  • Dien Bien Phu: le mépris du renseignement?
Comme dans de très nombreuses défaillances ou défaites françaises, dans cette affaire il ne sera guère tenu compte du renseignement, aussi exact soit-il. Comme en août 1914 et en juin 1940 où le deuxième bureau français donnait la date, le lieu et l’endroit des offensives allemandes avec la même absence de résultat, les services français ont suivi au jour le jour, les préparatifs vietminh jusqu’à donner au bout du compte le jour et l’heure de l’attaque[xxxviii]. Les Français, qui ont percé les codes de l’ennemi suivent donc la mise en place de l’encerclement, la remontée des divisions d’élite, le nombre des troupes, l’arrivée d’une capacité de DCA massive avec les canons de 37 mm, la disposition et le dessin précis des batteries d’artillerie jusqu’au nombre d’obus disponibles et les cadences de tir théoriques de l’ennemi[xxxix]. De tout cela il n’en sera fait aucun usage alors que Navarre avait fait brillamment la première partie de sa carrière dans le renseignement (mais c’était contre l’Allemagne)[xl]. À quoi bon puisque l’on espère la bataille!

  • Le centre de gravité stratégique, refuser la bataille?
Au plan stratégique, en janvier 1954, l’implantation à Dien Bien Phu, avant le déclenchement de la bataille elle-même, ne répondait déjà plus aux objectifs qui lui avaient été affectés. Le Delta subissait toujours la pression; la pénétration vers le Laos avait été reprise par les hauts plateaux; les opérations de nettoyage du Centre-Sud Annam (Atlante) ne rencontraient pas de résistance car les divisions ennemies s’étaient effacées. À partir de ce constat – mais qui avait le malheur de faire le bilan de sa propre stratégie – Navarre pouvait donc envisager l’évacuation du camp en réaffectant 10.000 hommes à d’autres tâches tout en les sauvant de la destruction[xli]. Si le supposé «piège» de Dien Bien Phu n’avait pas fonctionné comme prévu et se révélait finalement une chausse-trape pour lui-même, il lui avait fait gagner un temps précieux et il avait rempli son troisième objectif: empêcher l’attaque du Laos.
Mais en décembre 1953, l’étau viet se resserrait déjà dangereusement autour de Dien Bien Phu et le concept de base d’attaque – fonction tactique initialement dévolue à Castries – se révélait définitivement inopérante. Navarre pouvait donc déjouer le «centre de gravité» recherché par Giap en lui refusant la bataille par l’évacuation de la garnison. Cette évacuation, il l’évoque lui-même dans une lettre du 13 décembre 1953 à «son» ministre Marc Jacquet (Secrétaire d’État aux relations avec les États associés) dans laquelle il révise considérablement à la baisse ses chances de succès et envisage une évacuation (si la présence de moyens d’artillerie lourd et de DCA venaient à être confirmés) cette lettre restera sans réponse[xlii]. L’hypothèse de l’évacuation est également formulée par Navarre auprès du Général Cogny qui balaye l’argument lui demandant ne pas porter atteinte au moral de la garnison: «exaltée à la perspective par une grande victoire défensive»[xliii]. Après la défaite, pour se dédouaner, Cogny saura faire entendre un autre son de cloche...
Un peu plus tard, les missions d’inspection sur le site avait corroboré les inquiétudes de certains inspecteurs et non des moindres. Évacuer Dien Bien Phu et redessiner le schéma stratégique autour d’une option resserrée fut débattue et présentée, en l’absence du Général Navarre, au ministre Pleven et au Secrétaire d’état de Chevigné par les Généraux Ely (président de l’état-major général des armées), Blanc (chef d’état-major de l’armée de terre) et Fay (chef d’état-major de l’armée de l’air) dans une réunion le 10 février 1954, à Saïgon longtemps restée secrète. Ses conclusions demeurèrent sans suite[xliv]. Le Général Ely, rentré à Paris et parlant du camp, suggérera de «s’en débarrasser»![xlv] Blanc reformulera ses préconisations devant le Comité de défense du 9 février[xlvi]. Mais aucune recommandation officielle ne viendra appuyer ce sentiment partagé des militaires de haut rang (à commencer par le Maréchal Juin). Fay, le plus critique sur le site écrira des propos lénifiants une fois rentré à Paris[xlvii]. Sur le terrain Cogny, qui se répandra par la suite dans des «je l’avais bien dit» propres à protéger sa carrière, ne défendra en aucun moment l’option du retrait; bien au contraire.
Pour le Général Blanc, il s’agissait d’abandonner rapidement le Tonkin, indéfendable, et de se replier sur l’Annam et la Cochinchine dans lesquels une véritable défense était possible (ce qui correspondait peu ou prou après les accords de Genève à un peu plus que le Vietnam du Sud).
L’autre option eut été, dans une approche à la Giap, de tout jouer sur la bataille, et de mettre pour quelques jours tous les moyens français disponibles sur la défense de Dien Bien Phu. Selon le Général Gras, le Delta et l’Annam aurait pu survivre quelques temps à ce prélèvement provisoire qui aurait pu permettre de couper les lignes de communication vietminh en encerclant les encercleurs. C’était jouer son va-tout mais c’était bien ce qui se jouait déjà dans la cuvette. «Il (Navarre) lui restait cependant la possibilité de reporter tout son effort sur la région la plus importante et la plus menacée du théâtre d’opérations. C’est alors qu’il aurait pu, lui aussi jouer le tout pour le tout avant la conférence de Genève, et tenter, à partir du Delta, de couper les communications de l’adversaire. Il n’est pas douteux qu’il a laissé passer, à ce moment là, la dernière occasion de gagner la bataille de Dien Bien Phu»[xlviii].








[i] Article du 23 novembre 2014, reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Diploweb.com
[iii] Il y a plusieurs façons d’écrire Dien Bien Phu. Nous avons choisi la plus simple.
[iv] Jeune officier d’artillerie affecté à l’état-major, le Général Schmitt fut un parachuté volontaire de la dernière heure. Il a raconté son histoire dans son livre, «De Dien Bien Phu à Koweït City», Grasset, Paris, 1992
[v] «Dien Bien Phu un coin d’enfer», Robert Laffont, Paris, 1968. En Anglais: «The siege of Dien Bien Phu, hell in a very small place».
[vi] «Penser la guerre», Clausewitz, tome I L’âge européen, Gallimard, Paris, 1976, p. 258
[vii] Vincent Desportes, «L’impertinente pertinence» de Clausewitz, CESAT – Pensées Mili-Terre; penseemiliterre.fr/-l-impertinente-pertinence-de-clausewitz, p. 4.
[viii] «De la guerre», traduction du Lieutenant-colonel de Vatry, Editions Gérard Lebovici, Paris, 1989, p. 872
[ix] Voir la somme de Georgette Elgey, «Histoire de la quatrième République», six tomes, Fayard, Paris, 1965-2012
[x] «Cette oeuvre sera poursuivie par la France qui est et demeurera sa propre mandataire», discours du 15 février 1945, cité par Philippe Franchini, «Les mensonges de la guerre d’Indochine», Éditions France Loisir, Paris, 2003, p. 72. «Le Général De Gaulle et ses conseillers ont bâti leurs projets sur une analyse idéale de la situation» in Jacques Valette, «La guerre d’Indochine 1945-1954», Armand Colin, Paris, 1994, p. 35
[xi] Voir Philippe Maxence, «Géopolitique d’une défaite», in Le Figaro Histoire, décembre 2013-Janvier 2014 n°11.dossier Dien Bien Phu – le piège, le sacrifice, la tragédie, p. 52-55.
[xii] Général Henri Navarre, «Agonie de l’Indochine (1953-1954)», Plon, Paris, 1956, p. 2.
[xiii] Voir avec intérêt ses démêlés avec le Général De Gaulle («les dictateurs au petit pied»! sic), Harry S. Truman, «Mémoires. L’année des décisions», tome 1 L’Amérique continue 1945, Plon, Paris, 1955, p. 193-203.
[xiv] Pour la «geste» Latrienne voir la somme de Lucien Bodard, «La guerre d’Indochine», (cinq tomes 1963-1967), réédition poche Folio, Paris, 1973.
[xv] Jeune lieutenant il commande une province au Tonkin et a un fils métis. Il reste 9 ans en Indochine de 1924 à 1933 pour revenir avec Leclerc en 1945; Voir ses mémoires, «Fin d’un empire», tome 1, et tome 2 notamment pour la bataille d’Hoa Binh, Presses de la cité, Paris, 1970-1972
[xvi] Philippe Fouquet-Lapar, «Hoa Binh (1951-1952). De Lattre attaque en Indochine», Éditions Économica, Paris, 2006
[xvii] Zone formée par les eaux du Fleuve rouge et la Rivière noire et leurs affluents formant la zone stratégique entre la capitale du Nord à l’époque et la mer (le port d’Haïfong). Ne pas confondre avec le Delta du Mekong côté Saïgon
[xviii] Le texte du plan Navarre est publié dans le livre de Jean Pouget qui fut son chef d’état-major avant de sauter lui-même sur le camp retranché, «Nous étions à Dien Bien Phu», Presses de la cité, Paris, 1964, p. 438
[xix] «D’autre part et bien qu’il eût ce même 24 juillet, demandé à être fixé sur la conduite à adopter en cas de menace d’attaque sur le royaume du Laos, le commandant en chef n’a reçu ni instructions, ni directives l’éclairant sur ce point important. Si bien que lorsque le général commandant en chef eut l’impression que l’éventualité se réalisait, il a dû prendre de lui-même la responsabilité de la décision que l’on connaît» Texte intégral du «Rapport concernant la conduite des opérations en Indochine sous la direction du général Navarre», rédigé par la Commission d’enquête militaire, in Georgette Elgey, «Histoire de la IVème République», tome 2, op. cit. p. 616
[xx] Voir Jacques Favreau & Nicolas Dufour, «Nasan La victoire oubliée (1952-1953). Base aéroterrestre au Tonkin», Économica, Paris, 1999, 210 pages
[xxi] Voir Général Vo Nguyen Giap, «Mémoires», tome II le chemin menant à Dien Bien Phu, Anako éditions, Fontenay-sous-Bois, 2004, p. 286-287
[xxii] Georges Fleury, «Histoire de la guerre d’Indochine 1945-1954», Plon Paris, 1994, p. 504
[xxiii] Yves Gras, «Histoire de la guerre d’Indochine», Plon, Paris, 1979, p451-455
[xxiv] Jules Roy, «La bataille de Dien Bien Phu», Paris, René Julliard, 1963, op. cit., p. 133
[xxv] Voir Pierre Rocolle, «Pourquoi Dien Bien Phu?» Flammarion, coll. L’histoire, Paris, 1968, p. 224-234
[xxvi] Ces points d’appui sont passés à la postérité sous des noms féminins: Anne-Marie, Béatrice, Claudine, Dominique, Eliane, Françoise, Gabrielle, Huguette, Isabelle, Junon, Lily; soit ABCDEFG… et non le nom des filles du Général de Castries comme cela a été dit parfois!
[xxvii] Fall, op. cit., p. 125-131
[xxviii] In Jules Roy, op. cit., p. 152
[xxix] Castries et Cogny, in Roy op. cit., p. 165
[xxx] Pierre Pélissier, Dien Bien Phu. 20 novembre 1953-7 mai 1954, Perrin, Paris, 2004, op. cit., p. 214
[xxxi] Pélissier, op. Cit., p. 209
[xxxii] Le Haut Commissaire pour l’Indochine Maurice Dejean qui a en charge les affaires politiques – seul de Lattre cumulera les fonctions civiles et militaires, in Roy, op. cit., p. 154
[xxxiii] Roy, op. cit., p. 178
[xxxiv] Qui sera également assuré par les pilotes mercenaires des Tigres volants du fameux Général Chesnault qui s’était auparavant illustrés en Chine pendant la deuxième guerre mondiale
[xxxv] Voir Pierre Rocolle, Pourquoi Dien Bien Phu? op. cit., p. 124 & 125 et Pierre Bruge, «Les hommes de Dien Bien Phu», Perrin, Tempus, 2003, p. 120
[xxxvi] Roy, op. cit. p. 456 et Navarre, «Le temps des vérités», Plon, Paris, 1979, p.334
[xxxvii] Pélissier, op. Cit., p. 361 ; Rocolle, op. Cit. p. 455
[xxxviii] Celle du 26 janvier comme celle du 13 mars; Voir Henri Jacquin, «Guerre secrète en Indochine», Olivier Orban, Paris, 1979, p. 231-327
[xxxix] Bernard Fall, op. cit. p. 141-142. Pierre Rocolle, op. cit., p. 240-256
[xl] «Selon une importante étude émanant de l’École de guerre, l’état-major de Saïgon aurait «substitué aux faits, c’est-à-dire aux renseignements sérieux qui lui parvenaient, l’idée préconçue qu’il se faisait du Vietminh» in Fall, op . Cit., p. 76
[xli] Gras, op. cit., p. 527
[xlii] Delpey, op. cit. p. 287-289
[xliii] Henri Navarre, Le temps des vérités, Plon, Paris, 1979, p. 377
[xliv] Roger Delpey, «Dien Bien Phu l’affaire», Paris, Éditions de la pensée moderne, Paris, 1974, p. 320-326, et Bernard Fall, op. cit., p. 145; propos réitérés par le Général Fay sur le site lors de l’inspection du 19 février avec les mêmes, voir Pierre Pélissier, op. cit. p. 229-232, idem pour Jules Roy, p. 177 et Georges Fleury, «La guerre en Indochine 1945-1954», Plon, Paris, 1994, p. 617
[xlv] Jacques Valette, op. cit., p. 326
[xlvi] Pélissier, op. cit., p. 224
[xlvii] Voir Commandant Gilbert Bonnier, «Rapport Catroux sur Dien Bien Phu», Revue historique des armées n°1 1994, p. 73. Cet article est une analyse du «rapport sur la conduite des opérations ...» dont le texte intégral figure dans l’ouvrage de Georgette Elgey, op. cit. Le Rapport n’est pas tendre avec le Général Fay à qui «il appartenait de tirer les conséquences des lacunes révélées par lui et de s’employer à procurer aux combattants les matériels, les personnels et les crédits qui leur manquaient» p. 74
[xlviii] Général Yves Gras, op. cit., 537. La commission d’enquête partage le même point de vue. Cdt. Bodinier, « Rapport Catroux », op. cit., p. 74
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