Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Saut de ligne
Image

Dien Bien Phu: faute stratégique ou bonne idée qui a mal tourné? 2ème partie

Image

Par Jean-François DAGUZAN , Directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

Image

Dien Bien Phu a déjà fait l’objet de multiples écrits, analyses et publications en tout genre. À la suite du numéro 40 du mois de juin dernier, les Cahiers sont heureux de publier la deuxième partie de la remarquable étude réalisée sur cette bataille épique par Jean-François Daguzan, chercheur et directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Paru l’an dernier dans le site Diploweb.com à l’occasion du 60ème anniversaire de la bataille, à la fois fresque historique et analyse stratégique, ce texte de référence met en évidence des épisodes et des leçons de la bataille peut-être encore inédits.

Image
Pendant et après: défaillances, héroïsme et illusions
  • Centre de gravité tactique: Les trois premiers jours et la faillite du commandement
La bataille est perdue entre le 13 et le 15 mars 1954.

Le continuum de commandement Castries-Langlais-Hanoï-Saïgon commet deux erreurs majeures qui conditionneront la défaite

Il ne s’agit pas ici d’accabler une fois de plus les responsables dans la conduite tactique de la bataille. Certains s’acharnent sur Castries quand d’autres désignent Langlais, son adjoint opérationnel trop sûr de lui, ou fustigent toute la chaîne. Toujours est-il que le continuum de commandement Castries-Langlais-Hanoï-Saïgon commet deux erreurs majeures qui conditionneront la défaite inéluctable en ne reprenant pas, une fois la surprise et le choc passés, coûte que coûte les positions perdues, surtout Béatrice[iii], et ensuite Gabrielle et Anne-Marie dont le contrôle conditionne le maintien de la piste d’atterrissage[iv]. En trois jours Giap a détruit le centre de gravité français qui en l’occurrence est les défenses de l’aérodrome et donc l’aérodrome lui-même. Le reste n’est qu’une affaire d’héroïsme. Bigeard, avec son génie tactique évident, ne pourra, plus tard, qu’aider à reculer l’inévitable. La bataille est donc perdue entre le 1er et le 3ème jour. On ne reviendra pas sur le déroulement tactique si souvent décrit. Les 77 jours suivants ne seront qu’une lente agonie.

Comme le dit de façon éclairante Henri de Brancion, «... si la protection de la piste était prioritaire pour les Français, elle constituait, par symétrie, l’objectif n°1 de Giap. De fait, elle fut mise hors d’usage la première nuit et ne put jamais reprendre son rôle essentiel dans la bataille ce qui modifia du tout au tout les conditions de l’affrontement»[v]. Effondrement psychologique, mauvaise appréciation de la conduite de la bataille? Cet objectif prioritaire disparaît du souci tactique français dès le deuxième jour du combat et sonne le glas du camp retranché. Les parachutages et le sacrifice des «paras d’un jour» et des aviateurs ne servira qu’à retarder l’inévitable. Le 7 mai à 17h30 les combats s’achèvent en «laissant mourir le feu» selon les mots de Cogny et sans drapeau blanc. Le camp ne s’était pas rendu, il avait juste cessé de combattre. Giap venait de gagner la première bataille du Tiers-Monde contre une force occidentale depuis le XIXème siècle.

  • Rêves et illusions
Les bombardements américains (du raid massif à la bombe atomique!)
La demande française ou la proposition américaine d’utiliser la bombe atomique pour sauver le camp retranché fut un des grands mystères historiques de l’affaire de Dien Bien Phu[vi]. On ne peut que rester circonspect voire sceptique sur l’idée qu’ont pu se faire certains Français – y compris de haut rang – sur les intentions américaines. Rappelons que Truman avait refusé d’utiliser l’arme nucléaire en Corée et mis à pied le Général Mac Arthur pour l’avoir exigé. On voyait mal son successeur, le Président – et Général Eisenhower – souscrire à cette demande «à l’emporte-pièce» pour une affaire sans commune mesure avec la dimension de la Corée. Le ministre des Affaires étrangères Georges Bidault qui était parti négocier à Washington, a juré qu’elle avait émané d’Allen Dulles lui -même. A-t-il surinterprété des paroles bienveillantes du ministre américain? S’est-il auto-intoxiqué? Y a-t-il eu erreur de traduction? On ne le saura pas. La «proposition» qui aurait eu l’aval de certains militaires des deux bords et qui avait pu également être étayée à partir de déclarations «va-t-en guerre» de Richard Nixon alors Vice-Président, sera repoussée par le Président du Conseil Joseph Lainiel et, au final, par Bidault lui-même...[vii]. Cette histoire acadabrantesque n’en demeure pas moins illustrative d’un état d’esprit général, notamment du côté français en attente d’un «miracle» qui ne viendra pas.
En revanche un bombardement massif des positions vietnamiennes par l’aviation américaine (opération Vautour) aurait pu débloquer la situation en évitant la reddition. Mais personne n’a finalement voulu assumer les conséquences politico-diplomatiques que ce geste aurait entraînées. Pourtant, cette option a été à deux doigts de se concrétiser. C’est finalement l’opposition des Britanniques (Churchill!) qu’Eisenhower avait imprudemment consultés qui fit pencher la balance. Qui plus est, pour certains diplomates, l’intervention directe des Américains aurait internationalisé de facto le conflit (en oubliant que Russes et Chinois «conseillaient» déjà le Vietminh sur le terrain)[viii].
L’évasion impossible: opérations Xénophon, Ariane, Condor, Albatros, Desperado
Faute d’une évacuation qui aurait pu être menée au bon moment avec les grands moyens, l’idée d’une «évasion» des combattants valides vers les maquis de l’arrière fit son chemin. Cinq options furent étudiées. La première de grande ampleur, Xénophon, dès janvier 1954 envisageait une évacuation avec hommes et matériels. En parallèle était étudiée une simple évacuation des troupes (Ariane)[ix]. Les autres plans ne furent que des variantes fortement dégradées de la deuxième qui prévoyait d’évacuer par la route l’ensemble des troupes; mais, dans tous les cas de figure, l’ampleur des moyens nécessaires fit reculer le commandement. Les deux autres, Condor et Albatros furent élaborées au fur et à mesure que la situation empirait pour exfiltrer les survivants[x]. La dernière fut abandonnée. Fortement suggérées par Cogny mais réfutées par Navarre qui ne s’y résoudra que trop tard, le principe était que les groupements mobiles qui animaient la guérilla sur les arrières de l’ennemi en pays laotien, avec les supplétifs Meos notamment, se rapprochent le plus possible de Dien Bien Phu et accueillent les «évadés» selon un schéma prédéfini. Le Capitaine Sassi, le Lieutenant-colonel Godard (qui s’illustra plus tard différemment à Alger) et le Capitaine Loustau commandaient ces groupements aux origines variées[xi]. Mais là aussi, cette hypothèse tenait du rêve. Giap tenait sa proie et n’allait pas la laisser s’échapper[xii]. Les tentatives «d’offensives» avant la bataille proprement dite avaient toutes tourné court et l’évacuation de Laïchau (autre point d’appui au nord), dont la garnison devait en principe renforcer celle de Dien Bien Phu, avait fini en massacre des supplétifs thaïs qui étaient censés rejoindre à pied… Les détachements avancés de ces groupes mobiles et commandos se contentèrent de voir brûler le camp et rentrèrent chez eux en ne ramenant qu’une poignée de survivants chanceux récupérés au hasard.


Le centre de gravité politico-stratégique: la conférence de Genève


La conférence de Genève qui s’ouvre le 26 avril 1954 change la nature de la bataille. De tactique, elle devient stratégique pour les Vietnamiens qui voient dans la conjonction des dates la fusion miraculeuse de leurs objectifs. Ce «détail» majeur n’est pas vu ou ne veut pas être vu par les Français qui s’enferrent eux-mêmes dans la nasse.
De fait, cette conférence que personne n’avait mise à l’agenda international est suggérée par la France même le 25 janvier 1954 lors de la conférence de Berlin, inaugurant ainsi une singulière forme de suicide diplomatique.

  • La sous-estimation du résultat ou Le syndrome du «Chevalier noir»
Dans le film «Sacré Graal» des humoristes britanniques, les Monty Python, un chevalier en armure noire barre la route des deux héros et les défie en combat singulier. Le Chevalier noir se fait couper un bras, se relève et veut continuer le combat. Il se fait couper un deuxième bras, et il repart à l’assaut. Ayant perdu successivement tous ses membres, le Chevalier noir saute sur son tronc démembré (humour anglais!) en traitant de lâches les chevaliers qui passent leur chemin. Cette parabole peut parfois s’appliquer à quelques généraux qui refusent d’admettre la défaite, mais pas seulement à des militaires: «La guerre n’est pas une catégorie autonome», constate Hervet Guineret, «c’est d’ailleurs ce que les militaires ont parfois du mal à comprendre. Le but de la guerre est d’amener une situation politique»[xiii]…. «La force de caractère nous conduit à l’obstination qui en est une dégénérescence» rappelle Clausewitz[xiv]. C’est ce qui différencie pourtant Churchill en 1940 et Hitler en 1945.

  • De la défaite tactique à la défaite stratégique
Perdre est presque inclus dans l’ADN de la guerre. L’incertitude, «le brouillard» dont parle Clausewitz, en est un des principes majeurs – «…le résultat n’est jamais assuré, mais seulement vraisemblable…»[xv]. Les adversaires de Napoléon, sur 15 ans vont perdre presque toutes les batailles, sauf la bonne! Cependant, le refus, de la part de certains chefs militaires, de ne pas voir qu’une défaite tactique a priori relative signe en réalité le glas d’un désastre stratégique, diplomatique et politique, demeure une constante historique.
Autrement dit, le soldat vaincu reproche au pouvoir politique d’avoir manqué du courage minimum qui eût permis de l’emporter au final sur l’adversaire dans un «ultime petit effort» – «J’ai été trahi par l’arrière» clama le généralissime Gamelin en juin 1940, et le Général Westmorland au Vietnam quelques années plus tard pensait qu’on l’avait privé de la victoire en n’envahissant pas le Nord. Parfois, le chef militaire a-t-il raison, mais pas toujours…
Clémenceau disait certes que «celui qui est vainqueur, c’est celui qui peut, un quart d’heure de plus que l’adversaire, croire qu’il n’est pas vaincu»[xvi]; mais il se plaçait dans le cadre d’une confrontation bilatérale qui se jouait à «armes égales» et à modes de pensée compatibles. Dans le cas particulier des guerres du Vietnam comme d’autres conflits asymétriques qui suivront (dont l’Algérie), il s’agit pour l’adversaire quantitativement le plus faible de faire plier la volonté de l’autre en comptant sur ses faiblesses psychologiques (justesse de la cause au moment où elle se déploie, opinion publique, nombre de morts, etc.). À Dien Bien Phu nous sommes bien donc au cœur de la guerre clausewitzienne dont le résultat est de «soumettre à notre volonté»[xvii]. Mais elle est aussi la démonstration de ce que le Général Gambiez[xviii] appelle «le style indirect» qui «vise à mettre l’adversaire en état d’infériorité par les actions préliminaires qui le disloquent moralement et matériellement, avant que de l’achever par la reddition ou par la bataille»[xix]. Qui plus est, l’adversaire irrégulier dispose d’un avantage concurrentiel majeur: La défaite au sens militaire ne joue que pour l’un des partenaires et pas pour les deux car le temps est l’allié des guérillas. Giap pouvait perdre la bataille, mais pas Navarre! Ce sont donc deux conceptions mentales de la guerre qui s’affrontent. Ce processus reste encore aujourd’hui incompréhensible pour certains. Ce sont pourtant les limites de la contre-insurrection et de ses théories.

  • La mise: poker ou roulette russe?
Le Général Navarre dira un jour: «je considère donc que les effectifs réunis à Dien Bien Phu constituent la "mise" qu’il était possible et nécessaire de faire pour la défense du Haut Laos et pour maintenir notre présence en Haute région. Cette "mise" peut donner des résultats considérables si nous gagnons la bataille. Elle pourrait être en grande partie perdue si nous perdions cette bataille. En tout état de cause, Dien Bien Phu aura joué le rôle d’abcès de fixation et aura permis d’éviter la bataille générale du Delta»[xx].
Cette notion de «mise» est importante en stratégie. Tout général va faire un choix engageant ses forces et est censé calculer à la fois le gain et le risque. «Napoléon a joué son armée dans la campagne de Russie», note Raymond Aron, «et il a perdu sa mise; prix payé pour de grandes espérances»[xxi]. «Énorme enjeu qu’il mit volontairement à cette partie colossale, au gain de laquelle il attachait tant de prix!» renchérit Clausewitz[xxii]. Engager la guerre et la bataille est donc miser comme au poker. Mais dans cette affaire, Navarre se contente de miser un peu alors que Giap, comme on dit, fait tapis. Et c’est là toute la différence. En refusant de se détourner de ses autres objectifs, pourtant secondaires, le général en chef perd tout: la bataille et l’Indochine. 
Navarre – argument qui fut également repris par le Général Catroux – tenta de justifier son choix et d’en limiter l’importance en excipant que, dans cette bataille, il n’avait perdu que 5% du corps expéditionnaire et qu’il ne s’agissait que d’un revers tactique qui ne remettait pas en cause la défense globale de l’Indochine[xxiii]. Sur l’analyse froide des chiffres, le général avait raison[xxiv]. Mais c’était oublier le choc psychologique et la dimension stratégique et politique de Dien Bien Phu.
Comme le fit justement remarquer le Général Beaufre, «Dien Bien Phu était un épisode de "mécanique rationnelle" dans une campagne menée sous le signe de la stratégie indirecte»[xxv]. Deux univers mentaux foncièrement différents s’opposaient.
En pleine conférence de Genève, la défaite démontrait l’incapacité française à tenir l’Indochine et légitimait de facto Ho Chi Minh et le gouvernement du vietminh. Elle donnait également en France un argument décisif à ceux qui voulaient, quelle qu’en soit la raison, se débarrasser du fardeau indochinois[xxvi]. Ce n’était pas une défaite tactique marginale; Genève en avait fait un maelström stratégique.
Le lien politique entre la conduite de la bataille côté vietminh et les événements internationaux semble être confirmé par le timing du Général Giap. D’après les renseignements français (confirmés ensuite par les sources vietnamiennes) Giap avait décidé l’ouverture des combats le 25 janvier. Or il va surseoir à cet engagement en invoquant des raisons prétendument techniques. En réalité, le pouvoir vietminh, très bien renseigné, sait que va s’ouvrir la conférence de Berlin, dans laquelle la question indochinoise sera évoquée. Pour Ho Chi Minh, il est donc essentiel que la bataille suive le tempo diplomatique[xxvii].
Cette coïncidence des combats avec le calendrier international pourrait expliquer un mystère tactique. Pourquoi Giap n’a t-il pas anéanti l’artillerie lourde française dès le début de la bataille alors que, malgré ses faiblesses initiales, elle jouera un rôle considérable de retardement?[xxviii]
Une hypothèse est que Giap fut dépassé par son succès comme l’avaient été les Allemands qui, utilisant pour la première fois les gaz de combat dans la Somme, ne surent pas les exploiter. Une autre pourrait être que le commandement vietminh ait décidé, en l’épargnant, de faire durer le camp retranché pour qu’il tombe juste au moment de la conférence. En conquérant le camp point d’appui par point d’appui et malgré les pertes colossales et les contestations internes qui s’en suivirent[xxix], Giap créait les conditions d’une bataille épique qui trouvait son apothéose au meilleur moment politique. Une défaite brutale et hors timing en aurait peut-être altéré la dimension et l’impact.
D’une certaine manière les deux hommes jouaient bien au poker. Mais la dimension politique («l’enjeu colossal» de Clausewitz) sublimait la partie du vietnamien. L’un n’avait pas voulu tout miser; l’autre si!

  • Le Crime

Le vietminh captura 5.500 valides et 4.500 blessés.

Français et Vietnamiens se sont battus à la loyale dans cet affrontement homérique. L’un a gagné, l’autre perdu. De cela il n’y a rien à dire. Mais c’est dans l’après que la guerre se transforma en crime de guerre. Pour un effectif de 15.090 hommes au 5 mai (qui inclut les parachutés) et nonobstant les pertes des deux jours suivants, le vietminh captura donc 5.500 valides et 4.500 blessés. 858, les intransportables furent rendus juste après la chute du camp[xxx]. À la signature des accords, quelques mois plus tard, il en restitua 3.900 sur 10 000![xxxi]. Les autres étaient morts d’épuisement dans cette marche de la mort vers les camps, puis de privations et de mauvais traitements – le tout accompagné d’un matraquage idéologique qui marquera définitivement les esprits des survivants[xxxii].


Conclusion: «Celui qui n’a pas clairement conscience de ses objectifs ne sait pas répondre à l’ennemi»[xxxiii]


«Le vaincu médite son sort parce que sa défaite résulte toujours des fautes de pensée qu’il a dû commettre, soit avant, soit pendant le conflit» dit le général Beaufre[xxxiv].
En ce moment, la mode est à l’uchronie[xxxv]. Le Général Ely, qui remplaça Navarre comme commandant en chef, avait un jour posé la question de la victoire et de ses conséquences: et si Navarre avait gagné?[xxxvi] Un peu de chance; une meilleure défense sur le terrain; des réactions pertinentes les trois premiers jours; l’arrivée des Américains, comme la cavalerie dans les Westerns. À l’instar de Waterloo, on refait toujours les batailles perdues. Fuller nous dit que «si Napoléon avait gagné (…) il est presque certain que la septième coalition se serait effondrée. Mais elle aurait été sans doute suivie d’une huitième et peut-être d’une neuvième, et finalement la France aurait été vaincue»[xxxvii]. Comme pour Waterloo, il n’est pas sûr qu’à Dien Bien Phu la victoire eût pu changer grand chose à la grande histoire. Peut-être aurait-elle retardé la perte de l’Indochine? Guère plus. L’abandon du Tonkin et le repli sur le Sud (envisagée par le Général Blanc) se profilait comme une option stratégique et, déjà, les Américains pointaient leur nez puisqu’ils assuraient tout le financement de la guerre.
Mais pouvait-on gagner? L’accumulation d’erreurs tactiques et stratégiques ont conduit inéluctablement à l’échec face à des vietnamiens qui eux disposaient de l’unité tactique et stratégique (un but politique, un but stratégique, un schéma tactique et les moyens pour y parvenir). La conjonction des buts de guerre (Zweck) et des buts dans la guerre (Ziel) ‒ tels qu’identifiés par Clausewitz ‒ produit un avantage déterminant face à celui qui ne l’a pas. De là découle l’impossibilité française – tant pour Navarre que pour le gouvernement d’utiliser les rares moments stratégiques disponibles pour sortir de la nasse. À aucun moment les Français ne savent ce qu’ils veulent vraiment! Au-delà de ses erreurs personnelles, Navarre ne fut que la victime expiatoire d’un système gangréné – ce que lui reconnut bien volontiers, mais en termes voilés et en secret, la commission d’enquête. La solitude du commandement et l’orgueil de l’homme seul firent le reste.
Obsédés par questions intérieures et européennes, les gouvernements successifs ne virent l’affaire indochinoise que comme secondaire. Pour le commandant en chef, Dien Bien Phu était un problème – certes important – parmi les autres…[xxxviii]
Navarre reconnaîtra plus tard que la conférence de Genève avait changé la nature de la bataille. Mais sur le moment, il n’en tira aucune conclusion concrète[xxxix]. De leur côté, Giap et Ho Chi Minh agiront sur les quatre centres de gravité de l’adversaire: au niveau international, la faiblesse de la position française; au niveau national, l’indifférence puis l’hostilité de l’opinion publique; au niveau stratégique, accepter la bataille proposée par les Français; au niveau tactique, paralyser l’aérodrome. Tout est dit.
Le maître de sabre japonais du XVIIIème siècle, Matsumura Seisan, résume la question de Dien Bien Phu en une formule éclairante: «Lorsqu’on gagne, il y a des victoires surprenantes; mais lorsqu’on perd, il n’y a pas de défaite surprenante»[xl]. Sans avoir forcément lu Clausewitz ni peut-être même les stratèges chinois, Giap sût utiliser la notion de «che» ou «le potentiel né de la disposition»[xli]. Le commandement français le lui apporta sur un plateau. Restait à agir ensuite sur les centres de gravité; ce qui fut fait avec un talent consommé. L’affaire de Dien Bien Phu montre bien qu’on ne peut opposer Sunzi et Clausewitz. Les lecteurs hâtifs prennent la lecture philosophique de la guerre qui est faite dans le livre 1 (duel, montée au extrêmes, trinité, non limite de la violence) pour des recettes à appliquer sur le terrain stratégique et tactique. Or la même souplesse se retrouve chez les deux auteurs dans l’emploi. Giap en fera l’éclatante démonstration et la synthèse implicite.
Finalement, les Français s’engagèrent dans cette affaire sans tout faire pour la gagner (y compris sur le terrain même) et avec un mélange de légèreté et de morgue envers l’adversaire alors que les Vietnamiens y allaient en faisant tout pour la gagner.







[i] Article du 23 novembre 2014, reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Diploweb.com
[iii] Il y a débat: Castries a affirmé que la décision avait été prise par Hanoï et qu’il l’aurait refusée s’il avait dû décider seul. Rocolle (p. 360) affirme qu’elle l’a été par le Général Gambiez en l’absence de Navarre à Saïgon. Gras (p. 547) et Roy (p. 207) considèrent qu’elle a été prise par Cogny ce que semblent confirmer les mémoires de Navarre qui aurait refusé la trêve s’il avait été saisi. «Le temps des vérités», op. cit. p. 428
[iv] Castries accepte la proposition du Vietminh d’une trêve pour ramasser les blessés après la chute de Béatrice, interdisant de facto la reprise de ce point clé de la défense.
[v] «Dien Bien Phu, Artilleurs dans la fournaise», Presses de la cité, Paris, 1993, p. 258.
[vi] Voir Laurent Césari et Jacques de Folin, «Le projet “Vautour” en France: nécessité militaire, impossibilité politique», in Denise Artaud & Laurence Kaplan (dirs), «Dien Bien Phu, l’Alliance atlantique et la défense du Sud-Est asiatique», La manufacture, Lyon, 1989, p. 137-156
[vii] Voir George Herring & Richard Himmerman, «Le jour où nous ne sommes pas entrés en guerre. La politique américaine au moment de Dien Bien Phu: un réexamen», idem, p. 103-136
[viii] Général Catroux, op. cit., p. 213
[ix] Nom symbolique qui fait référence au général Grec qui conduisit en 401 av. JC la retraite des «Dix mille» (mercenaires grecs du roi Cyrus). Il raconte lui-même cette épopée dans son ouvrage «L’Anabase». Voir Pierre Journoud & Hugues Tertrais, «Paroles de Dien Bien Phu, les survivants témoignent», Tallandier, Paris, p. 88-91
[x] Cadeau op. cit., p 149-150
[xi] Voir Colonel Roger Trinquier, «La guerre», Albin Michel, Paris, 1980, p. 271. Les actions vers le camp retranché des groupes Godart et Loustau sont improprement connues sous le nom de «colonne Crèvecoeur» du nom du colonel du même nom qui commandait au Laos
[xii] Cerise sur le gâteau, l’engagement de ces groupements sera fait sans véritable coordination ni connaissance mutuelle car ils ne relèvent pas des mêmes directions opérationnelles (Vientane, Saïgon, les services secrets,…). Voir Jean Sassi avec Jean-Louis Temblay, «Opérations spéciales 20 ans de guerre secrète», Nimrod, Paris, 2009, p. 240-247 et Henry-Jean Loustau, «Les derniers combats d’Indochine 1952-1954», Albin Michel, Paris, 1984, p. 224-246
[xiii] Clausewitz et la guerre, PUF, Philosophies, Paris, 1999, p. 34
[xiv] «De la guerre», op. cit., 245
[xv] Idem, p. 169
[xvi] Discours du 8 mars 1918 devant les Chambres
[xvii] «De la guerre», op. cit., p. 33
[xviii] Gambiez sait de quoi il parle. Il est chef d’état-major du général Navarre et perd un fils à Dien Bien Phu
[xix] Général Gambiez & Colonel Suire, «L’épée de Damoclès, la guerre en style indirect», Plon, Paris, p. 34
[xx] Lettre au Secrétaire d’État Marc Jacquet du 1er janvier 1954, Roy, op. cit. p 441
[xxi] «Penser la guerre», Clausewitz, 1 l’âge européen, op. cit. p. 334
[xxii] «De la guerre», op. cit. , p. 886
[xxiii] Navarre, «L’agonie de l’Indochine», op. cit. , p. 260-263. Catroux, op. cit., p. 112
[xxiv] Voir notamment Ivan Cadeau, «Dien Bien Phu 13 mars-7 mai 1954, L’Histoire en bataille», Tallandier, Paris, 2013, p. 171
[xxv] Général André Beaufre, «Introduction à la stratégie», Pluriel, Hachette Littératures, 1963 - 1998, p. 184
[xxvi] Voir notamment Alain Ruscio, «Dien Bien Phu, la fin d’une illusion», L’Harmattan, Paris, 1987
[xxvii] Jean Pouget, op. cit., 1954, p. 179-180 ; et Pélissier, p. 207-208
[xxviii] «…, tout en lançant sa marée humaine à l’assaut de Béatrice, (…) Giap est passé ce jour là à côté de l’idée de génie (…) le chef de l’A.P.V. avait les moyens d’anéantir l’artillerie française en déclenchant contre elle la totalité de ses tubes». Henri de Brancion, op. cit. p. 285
[xxix] Pélissier, op. cit., p. 343-345 et Giap; op. cit., p. 261
[xxx] Rocolle, op. cit. pp 548-549
[xxxi] Valette, op. cit., p. 331
[xxxii] Voir Jean Pouget, «Le manifeste du camp n°1», Taillandier, Paris, 2012 & Erwan Bergot, «Convoi 42», Presses de la Cité, Paris, 1986
[xxxiii] Sunzi, «L’art de la guerre», Champs Flammarion, Paris, paris, 1972, p. 118
[xxxiv] «Introduction à la stratégie», op. it., p. 181
[xxxv] Selon Wikipedia, Dans la fiction, l’uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification d’un événement du passé
[xxxvi] Fall, op. cit. p 489
[xxxvii] J. C. F. Fuller, «Les batailles décisives du monde occidental», Berger-Levrault, Stratégies, Paris 1981, p. 304
[xxxviii] Ce sera un des gros reproches de la commission d’enquête». En définitive, ainsi qu’il a été déjà mentionné, le Général Navarre ayant accepté la bataille du Nord-Ouest, a commis l’erreur de ne pas la situer à son véritable plan, c’est-à-dire de ne pas la considérer − du moins dès la fin de décembre − comme la bataille principale de la campagne, celle qu’il fallait gagner ...» in Elgey, p. 587
[xxxix] Henri Navarre, «L’agonie de l’Indochine», op. cit., p. 299
[xl] Cité par Kenji Tokitsu, «La voie du karaté, pour une théorie des arts martiaux japonais», Seuil, Paris, 1979, p. 167
[xli] François Jullien, «La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine», Seuil, Points Essais, Paris, 1992, p. 23
Image
Image