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Histoire et Stratégies

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Dien-Bien-Phû, l’implacable poids des principes de la guerre

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Par le Colonel THIERRY DURAND

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L’histoire militaire, largement exploitée en ce sens par nos alliés anglo-saxons, reste, pour le futur chef militaire, une remarquable source de réflexion, appliquée tant à la formation du jugement et du raisonnement, qu’à l’illustration et à la connaissance des grands principes tactiques et stratégiques. Son principal mérite tient à l’alimentation d’un référentiel de données concrètes constituant un fonds général, sur lequel doivent s’appuyer l’appréciation et la résolution d’un problème opérationnel. L’importance des principes de la guerre et de l’art opératif, qui reste au cœur de la formation des chefs et des responsables d’un état-major, est ainsi rarement démentie par les faits et l’analyse historique.

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Ces principes conservent toute leur force et leur pertinence dans les opérations actuelles, mais avec un relief quelque peu «gommé» par le côté insidieux des confrontations, l'absence d'enjeux vitaux ou dramatiques (pour les forces occidentales du moins), enfin par une certaine dilution des responsabilités entre acteurs politiques, civils ou militaires. De ce fait, les chefs militaires s'y trouvent rarement soumis à une claire dialectique des volontés avec l'ennemi ou à la pression de choix décisifs qui engagent une campagne, l'avenir et le rôle d'une Nation ou la vie de milliers d'hommes. Et c'est bien dans la mise à l'épreuve à l'occasion de situations paroxystiques que se dégagent le plus nettement des données d'appréciation sur la valeur d'un chef militaire et de ses structures de conduite des opérations, destinées à avoir ultérieurement force de référence
 
C'est pourquoi j'ai choisi, dans le cadre d'une réflexion sur les principes de la guerre, d'évoquer ce qui fut la dernière grande bataille de l'armée française. La bataille de Dien Bien Phû est en effet exemplaire à deux titres: tout d'abord à l'égard de ces fameux principes de la guerre, déclinés en positif chez l'adversaire et, malheureusement, plutôt en négatif de notre côté; mais, dans un autre registre, il est également permis de penser que le souvenir de cette bataille, où l'éthique du soldat fut littéralement sublimée par les défenseurs, doit continuer à tremper l'âme de tout officier.
 
Projetons-nous donc un peu plus de 50 ans en arrière, vers cette Indochine qui nourrit encore certains mythes de l'armée française, et plus précisément en l'année 1952, car il est impossible d'expliquer Dien Bien Phû sans évoquer la bataille de Na-San, qui donna corps au concept de base aéroterrestre.
Un «bon exemple» initial, Na San, matrice dévoyée de Dien-Bien-Phû
 
Au printemps 1952, Giap doit considérer qu'il a temporairement échoué dans ses objectifs: les offensives massives sur le delta ont été brisées, et la bataille d'Hoa-Binh s'est soldée par une bataille d'usure défavorable au Vietminh. Il décide donc de reporter l'effort vers la haute région tonkinoise et le Laos afin d'attirer les forces françaises en situation défavorable, loin de leurs capacités d'appui, et d'infliger à la France un échec psychologique en démontrant son incapacité à défendre une zone dont les populations lui sont acquises. Le prolongement de cette stratégie vise à s'emparer des capitales du Laos (Luang-Prabang et Vientiane), et à atteindre le Mékong en vue d'étendre l'étreinte vers le sud et d'isoler complètement les forces franco-vietnamiennes[1] du Nord et du Sud indochinois.
 
Face à l'offensive de 3 divisions Vietminh (VM) en octobre 1952, la réaction initiale du général Salan, commandant en chef, est de replier l'ensemble des postes français de Haute-Région sur la Rivière Noire pour éviter leur destruction successive. La zone de regroupement est fixée à Na-San, carrefour de plusieurs voies de communication, et pourvue d'un terrain «dakotable» (à proximité immédiate de Son-La). Salan se réserve de fixer l'objet futur de ce regroupement (repli, résistance sur place, redistribution) en fonction de l'évolution de la manœuvre VM. Très vite, le «Mandarin»[2] se forge l'opinion que Giap ne résistera pas à l'occasion de liquider les forces françaises de Haute-Région, offertes concentrées à Na-San, et y jettera son va-tout de la campagne d'automne 52. Il faut donc transformer la manœuvre et se donner les moyens de casser l'attaque des divisions 308, 312 et 316.
 
· Première idée: gagner du temps pour conserver sa liberté d'action: le repli du dispositif évolue en manœuvre retardatrice décentralisée vers la Rivière Noire; parallèlement, une opération d'envergure, l'opération LORRAINE, est lancée depuis le delta vers les bases logistiques VM situées dans la région de Phu-Doan. Le temps gagné permettra d'installer défensivement la base aéroterrestre. Un autre facteur de la liberté d'action consiste à interdire au VM une action longuement préparée sur les défenses de Na-San, et, dans la dernière phase de l'action retardatrice, d'amener Giap à attaquer quasiment dans la foulée, sans avoir reconnu en détail la solidité de la base. Enfin, le choix même de Na-San, par sa localisation à 40 minutes de vol des aérodromes du delta (et donc autorisant une action soutenue de l'aviation) illustre l'impératif de liberté d'action
 
· Deuxième idée: concentrer l'effort français et essayer de diluer l'effort adverse: la matérialisation de l'effort est d'abord perceptible par l'implication du commandement: il s'agit clairement de la bataille du «généchef», dans laquelle il pèsera de tout son poids et qu'il suivra directement de son PC volant ou de Hanoï. Dès lors, un pont aérien ininterrompu alimente Na-San, 14 bataillons y sont déployés, appuyés par un groupe d'artillerie et 3 SML. Le Génie réalise des prodiges d'installation avec des ouvrages très solidement conçus, ce qui est facilité par le sol de latérite (très dur) et l'abondance de bois immédiatement disponible sur place. Les plans de feux et les flanquements entre ouvrages sont en outre très élaborés, sous l'impulsion de quelques chefs de bataillon ayant servi, jeunes officiers, sur la ligne Maginot.
 
En contrepoint, l'opération LORRAINE aura atteint un de ses objectifs en détournant de Na-San un régiment VM renforcé, alors même qu'un renforcement ostensible de la base de Laï-Chau va fixer trois autres bataillons VM.
 
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·       Troisième idée: conserver sa liberté d'action pendant la bataille, par les dispositions prises: le dispositif de la base est ainsi conçu en double ceinture de points d'appui entourant la piste. Les réserves de contre-attaque (trois bataillons) sont intégralement dédiées à cette mission, qui a fait l'objet de nombreuses reconnaissances et répétitions. Il est en outre prévu que tout point d'appui soit immédiatement repris en cas de perte (immédiatement pour la ceinture intérieure, dès l'aube suivante pour la ceinture extérieure). Dans cette logique, la piste d'aviation ne doit pas être interdite plus de quelques heures.

Ajoutons à ces éléments que Giap ne dispose à ce moment ni de canons de DCA, ni d'artillerie de 105 (seulement du 75), et l'on comprendra que, après 3 attaques VM massives, Na-San se solde par une incontestable, une grande victoire: 3.500 morts et blessés ennemis pour 30 tués et 55 blessés côté franco-vietnamien, et le potentiel offensif et logistique des divisions 308, 312, 316 suffisamment atteint pour clore la campagne 1952.

La bataille aura également servi de laboratoire, mettant en évidence l'intérêt du concept de base aéroterrestre comme réponse au problème du contrôle des «grands vides» éloignés du delta. Dans l'esprit de Salan, ce concept ne vaut toutefois qu'à travers un ensemble de principes:

  le système doit être évolutif, allant du hérisson à la base de réappropriation de l'espace en fonction de la menace;

  il doit, surtout, être «rétractable» pour ne pas immobiliser trop de forces, sachant que pour Salan, la priorité reste avant tout la défense et le contrôle du delta du Tonkin;

  il doit s'inscrire dans un ensemble évitant une trop forte concentration ennemie et donc être complété par d'autres bases et par des opérations périphériques;

  il suppose un gros effort aérien et donc un renforcement des moyens par le gouvernement français et l'aide américaine.


En mars-avril 1953, l'efficacité du concept est à nouveau démontrée lors de la nouvelle offensive VM du printemps vers le Laos. Les bases de Na-San et Laï-Chau fixent une quinzaine de bataillons VM, alors que Salan fait le vide devant les divisions 304 et 312, dans une région peu peuplée, très pauvre en sources de ravitaillements; leur offensive va alors «s'essouffler» et venir «mourir» sur les défenses de deux nouvelles bases aéroterrestres à Luang-Prabang et à la Plaine des Jarres.

C'est à ce moment que s'installe chez le commandant en chef l'idée de ce qu'on appellera alors «l'archipel Salan». Un triangle de bases aéroterrestres Laï-Chau, Na-San, Dien Bien Phû, qui, entouré par une action des maquis du GCMA[3], doit interdire toute offensive massive vers le Laos. L'occupation de Dien Bien Phû figure ainsi dans le testament laissé au général Navarre, et va faire l'objet d'une appropriation par son état-major, mais, malheureusement, en négligeant l'action d'ensemble qui l'accompagnait.

Dien-Bien-Phû vu du niveau stratégique: une bataille non réellement choisie, à l'enjeu mal apprécié et a la priorité relative ou ambiguë


A son arrivée en Indochine, dont il ignore à peu près tout, le général Navarre est livré à lui-même: aucun «but de guerre» ne lui a été assigné, si ce n'est faire au mieux avec les moyens dont il dispose! Face à une situation stratégique équilibrée mais inquiétante dans son évolution, il est néanmoins décidé à relancer l'action et redonner un élan au Corps Expéditionnaire par une reprise de l'initiative et un plan de campagne cohérent. La dynamique Navarre s'affirme dans les raids sur Lang-Son et sur Lao-Kay, puis dans la destruction des bases d'opération de la division 320, enrayant une offensive projetée sur le delta. Son plan de campagne(s), largement dérivé du plan Salan, prévoit de contenir l'adversaire au Tonkin et de faire effort en Centre-Annam pour la campagne 1953/1954; après transferts de responsabilités et de secteurs à l'armée vietnamienne, l'effort sera reporté au Nord, à partir des nouvelles réserves françaises ainsi dégagées, lors de la campagne 1954/1955, pour briser l'ensemble du corps de bataille VM.

L'engrenage stratégique

Alors que la division 316 s'engage à nouveau en direction du Laos, la «question du Nord-Ouest» s'affirme comme une plaie récurrente au flanc du Corps Expéditionnaire...d'autant plus que la décision a été prise d'évacuer Na-San qui, aux yeux de la nouvelle équipe de commandement, n'a plus d'intérêt. La défense du Laos devient ainsi un objectif stratégique «parallèle» qui va s'imposer au «généchef», sans qu'il puisse obtenir la moindre orientation du gouvernement. Pour couvrir Luang-Prabang, la question de l'occupation de Dien Bien Phû va s'imposer au sein de l'état-major de Navarre et finalement aboutir à l'opération CASTOR le 20 novembre 1953. Plus de 4.500 hommes sont déployés à Dien Bien Phû quelques jours plus tard; l'idée de manœuvre est alors de constituer un point d'ancrage, une base d'opérations politico-militaires devant rayonner en pays Thaï. Dès lors, l'engrenage infernal s'enclenche et Navarre, malgré toutes ses qualités, va se laisser entraîner dans une succession de fautes.

·       Première entorse aux principes: un processus décisionnel biaisé par l'état-major. Le chef du 3ème bureau et ses officiers n'ont connu de Na-San que sa phase finale et, en particulier, n'ont pas vécu la bataille et sa préparation. Ils vont en tirer une analyse faussée et considérer que l'on peut reproduire ce succès à Dien BienPhû. Dès la confirmation de l'offensive VM vers le Laos, la tentation va monter, jusqu'à devenir irrésistible, de réussir un «beau coup» et de casser le corps de bataille VM à Dien Bien Phû, alors que cela contredit en fait le plan du «généchef».  Ce dernier va insensiblement se laisser influencer, d'autant plus que le même état-major va se livrer à une grave sous-estimation des capacités ennemies, malgré la justesse des renseignements (eh oui!) qui remontent et confirment dès début décembre l'ampleur de l'offensive VM vers Dien Bien Phû. On va ainsi successivement considérer que Giap sera incapable d'entretenir plus de deux divisions en Haute-Région, que sa consommation d'artillerie restera limitée à quelques milliers d'obus, enfin que le terrain interdit un déploiement masqué de l'artillerie VM qui n'aura d'autre choix que d'être muette ou immédiatement contrebattue. Les arguments techniques ou militaires conduisant à cette appréciation sont réels, mais ils n'ont pas été confrontés à un effort d'imagination qui aurait du se nourrir de ce que l'on savait de la détermination VM et de l'effort humain qu'il pouvait produire.

Le même manque d'imagination affecte la conception des modes d'action amis, et, lors de l'étude de l'opération sur Dien Bien Phû, on n'a pas pris en compte le potentiel offert par les maquis français qui, de septembre à novembre, contrôlent l'essentiel de la RP 41, avant d'être repoussés par l'offensive de la division 316. Si l'opération Castor avait été avancée d'un mois, l'établissement de la base aéroterrestre, conjuguée avec l'action des maquis, aurait fortement contrarié l'offensive de la 316 et permis de jouer véritablement les raids de rayonnement autour de Dien Bien Phû; en outre, il aurait alors été très difficile au VM d'installer sa base logistique à Tuan-Giao.

 

Chez Navarre, le statut de Dien Bien Phû évolue donc: de «mise» initiale pour sauver le Laos, la base devient l'outil d'un succès important améliorant la carte d'éventuelles négociations, obtenu sur une ligne d'opérations qui doit rester néanmoins secondaire.

 

·       Deuxième entorse aux principes: perte de l'unité d'action et de la concentration des efforts.

En acceptant d'engager une véritable épreuve de force en Haute-Région, alors que son plan prévoyait de simplement «parer les coups» au Nord et de placer l'effort de la campagne 1953/1954 au Centre et au Sud Annam, Navarre s'engage dans une contradiction majeure, surmontable dès lors que serait consentie une claire ré-orientation des efforts.

Cependant, la priorité est maintenue sur l'opération ATLANTE, point d'orgue du plan Navarre et qui vise à détruire l'implantation VM au Centre-Annam et à en passer le contrôle politique et militaire à l'État vietnamien. Prévue en 3 phases (ARÉTHUSE, AXELLE et ATTILA) elle doit mobiliser à son plein développement jusqu'à 45 bataillons franco-vietnamiens et 8 groupes d'artillerie!

 

Alors que début décembre, le 2ème Bureau confirme le mouvement de deux autres divisions et de la division lourde 351 vers Dien Bien Phû et le début de l'installation d'une base logistique à Tuan-Giao, Navarre ne modifie pas son jugement et se prépare en fait à engager une bataille intensive ailleurs qu'au point d'application de son effort pour 1953/1954.

 

·       Troisième entorse aux principes: une liberté d'action d'emblée altérée.

Cette bataille qui va s'engager se place très vite sous le signe d'une liberté d'action compromise. L'armée de l'air avait émis de fortes réserves sur ce choix, en raison de l'éloignement des bases (400 km) qui n'autorise qu'un séjour très réduit sur zone (une dizaine de minutes pour les avions d'attaque); en outre, la météo est très souvent défavorable sur la Haute Région. Du fait même des contraintes de transport aérien, la garnison est figée (pour son soutien) à 12.000 hommes.

Le système de «l'archipel Salan» tenait en raison de la dispersion ennemie qu'il impliquait et, surtout, en raison de la quasi-impossibilité pour le VM d'établir une base d'opérations à Tuan-Giao, qui aurait été trop menacée. L'isolement de Dien Bien Phû le condamne à être une base aventurée, dans une zone où le VM a toute sa liberté d'action pour préparer l'investissement. Courant décembre, le lacet se resserre sur la liberté d'action française. Les tentatives de sortie autour de la base se heurtent à un adversaire nombreux et mordant, dans un terrain difficile et une végétation très dense et débouchent sur des échecs. Le concept de base d'opérations disparaît et se transforme en camp retranché assiégé.

 

Jusqu'au 23 décembre, les termes du choix restent ouverts pour le «généchef». A compter de cette date, l'encerclement complet par 4 divisions est réalisé. Il n'est plus possible d'évacuer sans casse sérieuse le groupement opérationnel concentré à Dien Bien Phû. Navarre a perdu sa liberté d'action et se trouve contraint d'engager ici la bataille majeure de la campagne. 

 

·       Quatrième entorse aux principes: pas de solution alternative prenant en compte une remise en cause de la manœuvre projetée, autrement dit entrave supplémentaire à la liberté d'action.

Le général Cogny, commandant au Nord-Vietnam, inquiet du sort de la base (après en avoir appuyé le principe) propose une manœuvre complémentaire à partir du delta avec plusieurs groupements mobiles: il s'agirait de frapper les dépôts logistiques VM de la région de Yen-Bay, avant que soit organisée la base logistique de Tuan-Giao. L'opération est possible (100 Km du delta) et pertinente puisque le corps de bataille VM avec ses canons et ses véhicules présente désormais des vulnérabilités logistiques classiques. Mais Navarre et son état-major l'estiment peu efficace et potentiellement coûteuse.

Il existe encore une dernière chance d'esquiver la bataille et, ce faisant, d'infliger un échec militaire (par défaut, mais bien réel en termes de capacité d'action) au VM. En février, la division 308 quitte Dien Bien Phû pour un raid sur le Laos (toujours vers Luang-Prabang) et rompt une partie de l'encerclement. Dans le même temps, le général d'armée aérienne Fay, CEMAA, en visite à Dien Bien Phû déclare que, si l'on n'évacue pas rapidement la place, la garnison est perdue et se propose de rester à Hanoï pour prendre à son compte l'opération d'évacuation, menée de nuit en une semaine avec toute la flotte de transport militaire et civile réquisitionnée. Des pertes sensibles auraient été probables (le dernier carré de la défense devant en outre s'échapper par la brousse), mais même en abandonnant une partie du matériel, quelle formidable gifle au corps de bataille VM que d'évader la majeure partie du groupement français et de le laisser dans le vide après avoir concentré toutes ses divisions loin de ses bases, et imposé un effort colossal aux populations contrôlées, finalement pour rien ou presque. La fenêtre d'opportunité était centrée entre le 20 et le 28 février avant que, revenant à marche forcée après l'annonce de la conférence de Genève, la 308 reprenne sa place...

Bien que désormais pris de doutes très forts sur le succès à Dien Bien Phû, le Général Navarre s'est laissé influencer par le commandement de la garnison qui estime qu'un repli serait moralement désastreux et nous priverait de «casser» les divisions de Giap.

 

·       Cinquième entorse aux principes: un divorce politico-stratégique, qui concourt à compromettre la liberté d'action du «généchef» et pervertit les effets de la campagne.

Le premier écueil marquant la dissociation complète entre la conduite (?) de la guerre par le gouvernement et la stratégie appliquée par le commandant en chef est matérialisé par l'absence totale de directives claires (malgré des demandes réitérées) concernant la défense du Laos[4]. Dans le doute, Navarre a estimé qu'il devait l'assurer, d'où l'installation de Dien Bien Phû en élément «parasite» de sa campagne.

Le facteur le plus grave issu de cette faillite totale du politique face à ses responsabilités stratégiques reste cependant la décision prise (et suscitée par le gouvernement français!) de traiter du sort de l'Indochine dans une conférence internationale de grande envergure (y siègeront, outre les occidentaux et les Ètats indochinois, le Vietminh, la Chine et l'URSS), sans consulter Navarre en aucune façon sur son opportunité ou son impact sur les opérations. Dès l'annonce de la conférence de Genève, le 18 février, Dien Bien Phû devient, plus que jamais, pour le VM l'enjeu majeur, décisif, justifiant tous les sacrifices (et aussitôt la division 308 revient vers Dien Bien Phû). Le général Navarre est désormais dans un véritable piège.

Enfin, après la défaite...qui n'est encore qu'une défaite tactique, le gouvernement va la transformer en défaite stratégique par son affolement et la psychose d'abandon quasiment à tout prix qui le saisit, contre l'avis de Navarre, qui a gardé la tête froide et mesure la nouvelle situation (qui n'est ni irrémédiable ni désespérée).


Ce divorce politico-stratégique aura été une terrible fatalité pour le général Navarre, et n'est imputable qu'à l'incapacité des hommes politiques du moment à exprimer une volonté et à prendre une décision. Ainsi, le ministre de la Guerre (Pleven), accompagné des secrétaires d'état et autres ministres impliqués dans la guerre, ainsi que du chef d'état-major des armées (général Ely) et des chefs d'état-major d'armée, est en Indochine en février 1954, avec quasiment les pleins pouvoirs du gouvernement pour agir. Il réunit sur place ce qui constitue en fait un véritable conseil de guerre, écoute les objections très étayées formulées par le CEMAT (général Blanc) et le CEMAA (général Fay) sur Dien Bien Phû (en l'occurrence un artilleur et un aviateur, fonctions sur qui repose la résistance de la base) et ne prend aucune décision, ne formule aucun avis...(quant au général Ely - chef d'état major des armées! - très peu à l'aise sur toute question opérationnelle, il se cantonne dans un mutisme total). On peut pourtant penser que c'eût été l'occasion de ré-évaluer les options stratégiques!

Une bataille entretenue, mais non réellement conduite

Fin décembre, il apparaît donc qu'il n'est plus possible d'éviter la bataille contre l'ensemble du corps de bataille VM à Dien Bien Phû, désormais encerclé et assiégé. Pour autant, une victoire reste tout à fait envisageable, dès lors que l'effort principal du corps expéditionnaire est résolument placé sur la Haute-Région. Or, en janvier, le Général Navarre confirme la priorité stratégique donnée à l'opération ATLANTE.

Le renforcement de la garnison restant conditionné par les capacités de ravitaillement par air, la clé du succès restait une opération complémentaire sur les arrières VM, alliée à une défense vigoureuse du camp retranché (il n'est aucun exemple dans l'Histoire, de place isolée et assiégée et non secourue de l'extérieur, qui ne soit tombée). On a vu qu'elle était envisageable depuis le delta, avec plusieurs groupements mobiles (GM) et un groupement aéroporté (en rendant disponibles certains GM du Tonkin par une relève sur zone par des GM «du Sud» prévus pour ATLANTE, mais considérés de moins bonne qualité que ceux du Tonkin). Une autre possibilité aurait pu être une intervention à partir du Laos, du style de l'opération CONDOR, envisagée trop tard: 2.000 maquisards et 7 bataillons aérotransportés sur les aérodromes du Laos[5]; l'effort aérien nécessaire était antagoniste de l'appui et du soutien de Dien Bien Phû, mais il aurait été envisageable à l'issue de la «bataille des cinq collines» (deuxième phase de la bataille, du 30 mars au 9 avril), alors que le corps de bataille ennemi est «sonné», après des pertes colossales (19.000 tués et blessés), et qu'il va lui falloir se recompléter et se réorganiser.

Surtout, alors que la bataille est engagée, on peut considérer qu'elle va être suivie et entretenue tant bien que mal, mais pas réellement conduite. Les symptômes en sont nombreux, et lourds de conséquences:

    division et engagement insuffisant du commandement: une animosité croissante entre Navarre, commandant en chef, et Cogny, commandant les forces terrestres du Nord Vietnam, et le souci de se rejeter la responsabilité d'une affaire mal engagée ne facilitent pas la convergence des efforts et va générer une inertie initiale très nuisible: après la perte des deux centres de résistance «Béatrice» et «Gabrielle» (13 et 14 mars), le rôle du commandement aurait du être de «secouer les énergies» sur place et de redonner une impulsion à la défense; or, ni Navarre, ni Cogny ne jugeront utile de se rendre à Dien Bien Phû (les «posers» de jour resteront possibles jusqu'au 17 mars, date à laquelle l'accès à la piste devient très risqué de nuit, puis définitivement compromis à compter du 25 mars). En tous les cas, la désagrégation des deux postulats sur lesquels était conçue la résistance de la base aéroterrestre (ravitaillement par voie aérienne et efficacité déterminante de la contrebatterie française, réduisant rapidement au silence l'artillerie VM) aurait nécessité une reprise en main et une réorientation de la bataille au plus haut niveau côté français.

  mauvaise économie des moyens dans l'entretien des capacités de défense: le commandement ne va pas se donner les moyens de peser sur la bataille et, en fait, va se cantonner à combler une partie des pertes, sans possibilité de marquer un effort. Ainsi, les renforts parachutés vont être littéralement distillés tout au long de la bataille (le commandant des TAP, le colonel Sauvagnac luttant pied à pied pour ne pas «consommer» tous ses beaux bataillons). Mais que se serait-il passé si, après le choc de la perte des trois centres de résistance Nord, et alors que la DZ d'Isabelle est encore pleinement accessible, on avait parachuté en masse 3 à 4 bataillons, donnant les moyens à la garnison de relancer son action? Dans tous les cas, à partir du 20 avril, la rétraction du périmètre n'autorise plus de largages efficaces tant en personnel qu'en fret logistique: le point culminant de la défense est atteint; il faudrait alors un miracle pour sauver Dien Bien Phû (tel qu'une opération de bombardement massive d'une centaine de B29 américains partant des Philippines, envisagée et même objet de reconnaissances aériennes, mais finalement rejetée par le gouvernement US).

  bataille aérienne sur les arrières ennemis insuffisamment soutenue: les opérations de bombardement n'ont lieu que de jour, et, la nuit, des dizaines de milliers de coolies réquisitionnés par le VM rétablissent les itinéraires; la base logistique ennemie de Tuan-Giao est régulièrement bombardée, mais la cuvette est très vaste et il faudrait des quantités énormes de napalm pour obtenir un résultat durable: le diagnostic est ici nuancé: manque d'équipages, manque de bombes au napalm (qu'il aurait fallu demander de manière pressante et en urgence aux Américains), mais aussi, peut-être, face à ces deux «points durs», manque d'anticipation.

Face à un adversaire à la volonté farouche et engagé dans une action globale d'une remarquable cohérence


Il n'est pas utile de s'appesantir sur l'unité d'action, la clarté des buts de guerre, la foi intransigeante qui caractérisent les cadres VM, animés par une équipe dirigeante inchangée depuis 1945, autant d'éléments qui ne sont pas un des moindres facteurs du succès.

Pour le VM, Dien Bien Phû représente, dès fin novembre 1953, une proie tentante et un enjeu majeur dans une période de négociations, satisfaisant l'idée de manœuvre qui était d'entraîner les franco-vietnamiens à combattre loin de leurs bases. Cet enjeu est toutefois assorti d'une prise de risques majeure qu'il va falloir maîtriser, à partir, d'une part, d'une mobilisation «populaire» impressionnante et, d'autre part, d'une accélération brutale de l'aide matérielle chinoise.

En engageant son corps de bataille quasi entier (à l'exception de la division 320, étrillée à «Mouette» et de la 325, affectée au Centre Annam) dans une bataille de très haute intensité, à près de 400 km de ses bases, Giap rompt avec le principe militaire VM de n'engager une forte partie qu'à coup (pratiquement) sûr.

*Le premier défi, d'ordre logistique, va consister à aménager (puis à rétablir systématiquement, toutes les nuits) 500 km de pistes et construire 80 km de route par la mobilisation de 75.000 coolies. Sur ces itinéraires va circuler une noria ininterrompue de 500 camions Molotova et de 30.000 bicyclettes chargées à 200 kg. Grâce aux livraisons chinoises, 20 jours de combat sont ainsi stockés à Tuan-Giao (y compris pour l'artillerie).

*Le deuxième défi était celui de l'artillerie, posé en fait en problèmes successifs: sa constitution et son acheminement sont réglés par l'aide chinoise (les camions Molotova, les pièces de 105 et de DCA); Giap va ainsi disposer de 24 pièces de 105, de 16 pièces de 120, de 18 pièces de 75 et de 80 canons de 37mm[6]. Sa mise en place au-delà des contre-pentes, pour tirer sur la cuvette, va donner lieu à un effort légendaire, les pièces étant tirées «à bras d'homme» sur les pentes couvertes de jungle, puis placées dans des galeries profondes creusées à travers les collines. Son invulnérabilité à la contrebatterie sera garantie par ces alvéoles profondes, camouflées, très espacées et complétées par 4 à 5 fausses positions par pièce.

Le dernier «ingrédient» nécessaire à la victoire tient à une infanterie quasi-fanatisée et en surnombre écrasant, le tout étant porté par une mobilisation et un enthousiasme populaires immenses, incontestables...Ces hommes savent qu'ils vont sûrement mourir, mais ils sont sûrs de leur victoire...


Parallèlement, toutes les unités régionales du Tonkin vont déployer une activité offensive très forte, et la division 325 et les régionaux du Sud vont successivement mener une offensive coupant le Moyen-Laos, puis une offensive sur les hauts-plateaux d'Annam, de manière à fixer le maximum de réserves potentielles françaises (ce sont ainsi, au total, 80.000 hommes de plus qui vont faire pression sur les positions franco-vietnamiennes). On a bien ici l'illustration d'une concentration absolue des efforts vers un objectif unique, dans un choix d'économie des moyens intégralement tourné vers le succès à Dien Bien Phû, en bénéficiant de la liberté d'action qu'offre le contrôle, désormais non disputé, de la région joignant la frontière de Chine et le Laos par la RP 41. On peut y rajouter une analyse optimale des vulnérabilités françaises, dont une des principales restera l'entassement des blessés (Giap choisira délibérément de frapper toutes les EVASAN, comptant sur le poids que représenteraient des milliers de blessés, ajouté à la «plaie» psychologique de cette réalité quotidienne pour la garnison)[7].

Au niveau tactique, un cafouillage initial du a une économie des moyens contestable et a une impréparation de l'imprévu

Comme on le sait, la bataille démarre mal, avec la chute des 3 centres de résistance couvrant la piste d'aviation, entre le 13 et le 17 mars. «Béatrice» et «Gabrielle», en particulier, étaient très exposées car assez isolées du reste du dispositif. De l'avis même de vétérans de la bataille, il semble que l'on ait organisé les positions «un peu comme on s'était posé lors de l'opération CASTOR». Dès lors, sans réelle remise en cause de l'existant, le dispositif manque de cohérence et de possibilités d'appui et de flanquements mutuels.

Le cas d'«Isabelle» illustre bien cette économie des moyens mal adaptée: située à 8 km au sud et destinée à abriter un groupe d'artillerie (en vue d'une dispersion des moyens d'appui), ce centre de résistance sera coupé du reste de la garnison dès le 28 mars, et sa DZ inutilisable; à partir de ce moment, «Isabelle» ne jouera plus aucun rôle autre que la fixation de quelques unités VM. De plus, l'installation est moins solide qu'à Na San et les abris et postes de combat ne sont pas conçus pour résister à du 105. Le besoin était estimé à 36.000 tonnes de bois, alors que seulement 6.000 tonnes seront disponibles, et les limites du pont aérien ne permettent pas d'amener le béton nécessaire. De l'avis même du Génie, le camp retranché, de ce fait, présentait des garanties insuffisantes pour un combat défensif intense.

Une mauvaise économie des moyens caractérise également la gestion des premières contre-attaques. Aucune contre-attaque n'est décidée pour reprendre «Béatrice» (que les unités VM, dans cette attente, ont évacué au matin), au contraire le commandement local accepte une trêve pour récupérer des blessés, permettant alors à l'ennemi de s'installer solidement. L'attaque de «Gabrielle», position remarquablement organisée et qui va résister avec acharnement, va, certes, donner lieu à une contre-attaque. Mais les unités dédiées en théorie à cette mission se sont vues confier un créneau de défense sur la position centrale (8ème Choc et 1er BEP); en outre, ce sont de «belles unités», et on ne veut pas les «abîmer», dans l'idée de conserver des ressources pour l'avenir. La contre-attaque va donc être confiée au 5ème BPVN[8], qui a sauté la veille, ne connaît pas le terrain, et va devoir, de nuit et sous la pluie parcourir 8 km dans un terrain bouleversé avant d'atteindre ses bases de départ. Pris ensuite sous un barrage d'artillerie intense, on pardonne aisément à ce bataillon de n'avoir pu déboucher. Enfin, un cafouillage dans les ordres de conduite amène à évoquer à la radio le recueil de la garnison de «Gabrielle» (5/7ème RTA[9], bataillon extrêmement solide) qui, alors qu'elle tient encore le tiers sud du piton le 15 en fin de matinée, va l'évacuer.

Ces décisions de conduite mal réfléchies caractérisent, tout comme la mauvaise anticipation de la bataille d'artillerie, une préparation des «cas de conduite» et autres aléas de manœuvre insuffisante. On va la retrouver au début de la bataille des cinq collines, avec l'ordre d'évacuation précipitamment donné à la batterie du lieutenant Brunbrouck, qui, après la chute des «Dominique», est le seul rempart au déferlement VM sur la Nam Youm et la position centrale...alors que c'est son refus d'obéir et son exploit qui sauveront Dien Bien Phû cette nuit là (30-31 mars)[10].

Le problème de la conduite de la bataille lors de ces premières nuits cruciales met en évidence un effondrement temporaire du commandement face à des imprévus particulièrement «lourds»: atonie du colonel de Castries, effondrement total du chef d'état-major, le lieutenant-colonel Keller (brillant «premier de classe» de l'école de guerre, très méprisant pour tous «les autres», transformé en loque tremblante; cela doit nous inciter à la modestie)...Il faudra attendre en fait l'arrivée de Bigeard pour que le tonus, le mordant, la confiance et l'optimisme reviennent. Dès lors, la bataille va intégralement reposer sur les épaules de deux hommes, Langlais et Bigeard, un lieutenant-colonel et un chef de bataillon, pour 12.000 hommes et trois groupes d'artillerie! Ils vont l'assumer remarquablement, sans aucune faiblesse ni défaillance pendant 55 jours.

L'ultime ressource: l'engagement des hommes, au-delà des bornes de l'éthique

Si la conception et l'engagement de la bataille se sont caractérisés par des fautes ou des défaillances, l'action des défenseurs reste un concentré d'héroïsme, quasiment sans égal.


Une fois rejetés dans les ténèbres de l'oubli les quelques centaines de déserteurs ( les «rats de la Nam-Youm»), on ne peut qu'être frappé, et fortement impressionné, par la combativité et l'acharnement des franco-vietnamiens, ainsi que par le niveau très élevé du moral, quasiment jusqu'aux derniers jours, alors que la bataille va se dérouler, sans interruption, nuit et jour, sous des frappes d'artillerie permanentes, pendant 57 jours, sans relève possible. Permettez-moi quelques évocations, qui tiennent de l'image d'Epinal, mais sont bien réelles:

  les combats pour Eliane 1 et 2, pitons au sol broyé et réduit en boue ou en matière pulvérulente, saturé de débris humains, inlassablement pris et repris;

  la contre-attaque décisive sur Eliane 1, dans laquelle le 1er BEP démarre en chantant, alors qu'à ses côtés le 5ème BPVN, ne trouvant pas de chant assez guerrier dans son florilège, donne l'assaut en chantant la Marseillaise;

  les blessés qui reprennent le combat, dès lors qu'ils peuvent faire les gestes nécessaires au service des armes lourdes; 2.500, puis jusqu'à 4.500 blessés vont s'entasser dans les abris et les antennes, dans des conditions épouvantables;

  le sacrifice de l'artillerie, qui, si elle a échoué dans sa mission de contrebatterie, assurera sous les coups directs des canons de Giap, jusqu'au bout sa mission d'appui direct, au prix de plus de 40% de pertes;

  les contre-attaques désespérées, menées avec des compagnies réduites à 35 hommes, dans la semaine du 1er au 7 mai;

l'action déterminée de l'armée de l'air (et de l'aéronavale), qui rempliront leur contrat jusqu'au bout (l'armée de l'air avait garanti 70 tonnes/jour, elle ira jusqu'à 200 tonnes/jour), au prix de 56 avions perdus et 186 avions touchés[11]....

Enfin, l'engagement des «volontaires d'un saut» va donner une dimension éthique exceptionnelle à la bataille. L'ensemble du Corps Expéditionnaire a conscience du drame fantastique qui se joue dans cette vallée perdue du haut Tonkin, et des milliers d'hommes, soldats et petits gradés pour la plupart, non parachutistes, souvent en fin de séjour et en instance de rapatriement, vont se porter volontaires, jusqu'à l'avant-veille de la chute du camp retranché, pour sauter sur Dien Bien Phû. Ils ne nourrissent pas la moindre illusion sur le sort de la garnison, mais ils choisissent de se retrancher du monde des vivants avec la conscience que, quand on est soldat français, certaines choses doivent être faites. On pourra en retenir 1.500, bien représentatifs de la vieille armée coloniale qui livre là son baroud d'honneur, toutes races au coude à coude: 400 français de souche, 350 légionnaires, 350 nord-africains, 250 vietnamiens, 150 africains, ce qui illustre bien le mouvement de fond qui secoue le Corps Expéditionnaire à tous les niveaux. Ils sont la suprême ressource, celle qui permet à une bataille mal engagée de «bien mourir».

De la portée d'une défaite: savoir discriminer effets stratégiques et tactiques


Le Général Navarre va confirmer qu'il possède l'étoffe d'un commandant en chef, en conservant un sang-froid absolu et en analysant les conséquences de Dien Bien Phû à l'aune des données stratégiques et de théâtre.

Première considération: le groupement opérationnel du Nord-Ouest est perdu, mais le corps de bataille VM est tactiquement détruit (entre 25 et 28.000 tués et blessés), en tous les cas incapable d'une action d'envergure avant plusieurs mois.

La menace sur le Laos et le risque d'enveloppement par le Mékong sont conjurés temporairement.

Deuxième considération: les bataillons d'élite des réserves stratégiques ont été détruits, mais les pertes  franco-vietnamiennes à Dien Bien Phû représentent moins de 5% du Corps Expéditionnaire. De plus, le centre de gravité français du théâtre reste bien la capacité à défendre le delta du Tonkin (avec, au premier rang, les sept groupements mobiles du Tonkin, qui sont des unités solides).

Troisième considération: Contrairement à l'opinion complaisamment diffusée depuis, le Corps Expéditionnaire, même s'il est usé par huit ans de guerre, n'est pas «à terre» après Dien Bien Phû. L'effet «lame de fond» suscité par la conscience du sacrifice de la garnison, va donner en fait un élan moral dans lequel l'idée de la majorité des combattants reste «on va leur montrer...aux Viets, aux politiques, à tous les autres...».

De ce fait, alors que Giap «racle les fonds de tiroir» et lance sur le delta toutes les unités disponibles (division 320 et une demi-douzaine de régiments régionaux), le Général Cogny qui, lui aussi, a conservé la tête froide, va montrer ce qu'aurait pu être «la bataille du delta», en organisant et balançant successivement deux grandes masses de manœuvre de part et d'autre de la route Hanoï-Haïphong. Entre juin et juillet, il bloque toutes les attaques et mène une contre-attaque, avant que le cessez-le-feu ne fige la situation.


Il est donc permis de penser qu'il aurait été hautement souhaitable de maintenir à son poste le Général Navarre, de le consulter sur la suite des opérations, et de ne pas précipiter un abandon brutal qui transformait en défaite stratégique ce qui, si le gouvernement l'avait voulu, aurait été une défaite tactique, grave mais non décisive. Au contraire, le gouvernement se coule définitivement dans la place du vaincu à Genève et va encore aggraver la situation en relevant Navarre par le général Ely, qui affirme à qui veut l'entendre que «c'est la plus grande tuile de sa carrière». Obsédé par l'éventualité d'un «coup dur» sur le théâtre, il va provoquer plusieurs replis injustifiés, voire catastrophiques, comme sur les hauts plateaux d'Annam, où, pour éviter un très hypothétique «Dien Bien Phû» à An-Khé/Pleiku, il va subir un très réel «Cao-Bang» (la destruction du GM 100 dans une gigantesque embuscade de la division 325), dans un terrain très difficile...comme sur la RC4.

Dien Bien Phû, notre dernière grande bataille, mérite donc de rester une source de réflexion et une valeur de référence dans bien des domaines de l'état militaire,...et puis, Dien Bien Phû, finalement, c'était hier: quand j'étais tout jeune chef de bataillon, aux EFAO, notre doyen des commandants (alors 2ème classe) avait fait partie de ces derniers sticks du 1er BPC largués sur la cuvette en «enfants perdus» le 4 mai 1954. Il s'agit donc bien d'un souvenir parlant, concret, encore bien perceptible, à travers l'évocation d'une armée disparue, mais pourtant si proche par son côté humain, et la résonance qu'elle a laissé dans l'imaginaire de nos régiments.

En tous les cas, j'espère vous avoir convaincus que «l'école du commandement opérationnel» qu'est le CSEM peut avantageusement y trouver matière à illustrer certains facteurs-clé de la planification et de la conduite des opérations. Plus largement, la bataille de Dien Bien Phû doit rester, pour tout officier français, et d'abord pour les plus jeunes (qui l'ont bien reconnu en choisissant récemment à St Cyr le lieutenant Brunbrouck pour parrain) exemplaire dans la construction et l'affirmation de ses références de soldat. Il faut souhaiter que, pour longtemps encore, notre armée se souvienne des «hommes de Dien Bien Phû»; ceux des «Éliane» et des «Huguette», des contre-attaques menées avec acharnement par des compagnies squelettiques, à un contre cinq; ceux des batteries, broyés par les coups de hache de l'artillerie ennemie, poursuivant envers et contre tout le service des pièces pour appuyer «les copains»; ceux qui, dans une nuit ponctuée d'éclatements et zébrée de «traçantes», se sont retrouvés face à la porte, pour leur premier saut...

...tous ces hommes qui ont été bien au-delà de ce que l'on pouvait leur demander, et par qui l'armée française quittera le Tonkin, la rage au ventre et le cœur en miettes, mais la tête haute, et avec la conscience qu'elle avait, malgré la France, conservé son Honneur.

 

Avis du Général GILLIS (CR) Bernard, paru dans  « les Cahiers du CESAT » n° 12 daté de juin 2008

«...C'est un excellent article. Cependant, l'auteur estime (p.92) «qu'il aurait été hautement souhaitable de maintenir à son poste le Général NAVARRE». Ceci est utopique car - et l'auteur le démontre - le Général NAVARRE avait perdu une bataille (pas encore la guerre) et sa responsabilité était engagée par ses choix: par exemple (p.85), «le Général NAVARRE confirme la priorité stratégique donnée à l'opération ATLANTE»

Quel poids aurait eu le général NAVARRE pour exiger de ses grands subordonnés certains sacrifices, certaines décisions audacieuses nécessaires?

Le Général NAVARRE a été placé dans un contexte de conduite de guerre bien français, c'est-à-dire approximatif, et on ne peut lui reprocher d'avoir choisi cette stratégie. Mais, à partir du moment où elle a échoué et que cet échec était connu de tous, non seulement en Indochine mais aussi en France (et dans le Monde), il était inéluctable de relever le Général NAVARRE. En revanche, aucune faute personnelle, aucune faute contre l'honneur ne lui a été reprochée, à juste titre.

En tout cas, cet article est remarquable et fait honneur aux Cahiers et à son auteur.



[1] Il faut rappeler que l'armée vietnamienne, mise sur pied à partir de 1951, combat aux côtés du Corps Expéditionnaire, lequel est lui-même resté fortement «jauni», toutes ses unités comportant 1/3 d'autochtones. Il faut donc parler des forces «franco-vietnamiennes».

[2] Ayant passé 15 ans en Indochine, dont il connaît toutes les langues, profondément pénétré de psychologie asiatique, connaissant bien Giap et son adversaire en général, le général Salan est l'officier général qui comprend le mieux cette guerre. Il est surnommé «le Chinois» ou «le Mandarin».

 

[3] Groupement de Commandos Mixtes Aéroportés: les maquis français s'appuient sur les populations des hautes régions du Tonkin et du Laos, alliées depuis la conquête, violemment opposées au communisme et séculairement ennemies des annamites.

 

[4] Le Laos est désormais un État admis à l'ONU, et le seul à avoir pleinement reconnu son adhésion à l'Union Française, au contraire du Vietnam et du Cambodge, beaucoup plus exigeants sur le «champ» de leur indépendance.

 

[5] Le potentiel des maquis n'est pas à négliger. Les 2.000 Méos en question étaient fort bien armés. Par ailleurs, entre le 5 et le 15 mai, on va assister à une offensive des maquis, qui reprennent Laï-Chau et Lao-Kay, et encerclent et assiègent Cao-Bang.

[6] En face, les franco-vietnamiens de Dien Bien Phû alignent 24 pièces de 105, 4 pièces de 155 et 18 pièces de 120.

[7] Le Lieutenant-colonel Langlais, lui-même, dira «...entre le parachutage d'un bataillon de renfort et l'évacuation des blessés, j'aurais choisi cette dernière...»

[8] Bataillon de Parachutistes Viet-Namiens

[9] 5ème Bataillon du 7ème Tirailleurs Algériens.

[10] Toute la nuit, la batterie va foudroyer les vagues d'assaut VM, en «débouchant à zéro» en tir direct, à moins de 200m, avec également l'appui de deux affûts quadruples de 12,7.

[11] Rappelons l'existence de «héros oubliés», les 14 équipages américains des «Tigres Volants», pilotant les C119 Packett (2 équipages descendus, un autre grièvement touché).