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Expériences alliées

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Discussion sur les drones de combat en Allemagne: reflet d’un dilemme stratégique

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Par le Lieutenant-colonel Thorsten GENSLER

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Depuis 2013, un débat fait rage en Allemagne au sujet des drones armés. Pour l’auteur, ce ne sont toutefois pas les drones en tant que tels qui ont suscité ce débat éthique. Le fond du discours public reflète une réalité paradoxale; les Allemands ont du mal à envisager l’engagement de leurs forces armées dans leur vocation principale: la coercition. C’est le résultat d’une culture stratégique démilitarisée et ambivalente, coincée dans le «piège du multilatéralisme»

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Une discussion dominée par les critiques

Le multilatéralisme fait partie des principes de base de la politique de sécurité en Allemagne. Le nouveau rôle confié à l’Allemagne au sein de l’OTAN et l’UE depuis la chute du mur et l’élargissement du spectre des missions de ces deux alliances ont entraîné une multiplication des engagements de la Bundeswehr à l’extérieur. La participation à la mission de la FIAS a vu les premiers combats d’envergure des forces terrestres allemandes après la seconde guerre mondiale. Les leçons tirées par la Bundeswehr de cette mission de stabilisation en Afghanistan ont abouti à la décision de se doter de drones armés ou au moins de drones susceptibles d’être armés dans l’avenir. La coïncidence de la publication de cette volonté avec l’annonce de renonciation au programme «EURO-HAWK» a engendré un discours public fondé sur un faux débat. D’autant plus que le terme «combat» suffit toujours à provoquer de l’agitation en Allemagne.

D’après un sondage représentatif, au milieu de l’année 2013 environ 50% des Allemands étaient favorables et seulement 24% défavorables à l’équipement de la Bundeswehr en drones de combat[ii]. Les partisans d’une acquisition, qui ont principalement basé leur argumentation sur le rôle des drones armés pour la protection des soldats, n’ont apparemment pas réussi à convaincre la population qu’il s’agissait d’un besoin critique pour les forces armées. A contrario, ce sont les opposants qui ont pris l’ascendant avec leur argumentation éthique. Si certains arguments, comme la perspective de développer par la suite des systèmes d’armes totalement autonomes, sont bien justifiés sur le fond et pris en compte par la Bundeswehr, d’autres sont discutables. Ce débat se substitue à la discussion sur le rôle de la Bundeswehr dans les conflits asymétriques et sur celui que l’Allemagne entend jouer à l’avenir au sein des alliances militaires. La critique des éliminations ciblées est exemplaire pour comprendre un dilemme stratégique qui est masqué par le débat sur les drones armés.

Confusion entre la trilogie «fins – voies – moyens»


La discussion allemande tourne essentiellement autour de l’usage de drones armés par les forces américaines. Leur stratégie d’éliminations ciblées[iii], en dehors des conflits armés, polarise la vision de ce que pourrait être l’emploi opérationnel des drones et a contribué à la diabolisation de ceux-ci dans l’opinion publique. Les critiques n’ont certainement pas tort de contester une politique d’élimination ciblée qui est discutable autant juridiquement qu’éthiquement. Les interprétations par les Américains du droit international afin de justifier leur «guerre contre le terrorisme» sont controversées parmi les juristes et l’opinion dominante pense que cette pratique déroge au droit international. Néanmoins, il ne faut pas ignorer que les éliminations ciblées dans un conflit armé peuvent être compatibles avec le droit international, à condition que les principes du droit humanitaire soient respectés.

D’après Clausewitz, c’est la fin politique en tant que mobile initial qui «fournira la mesure du but à atteindre par l’action militaire, autant que des efforts nécessaires»[iv]. L’élimination ciblée représente la voie en vue de réaliser un objectif politique. Cette voie ne dépend pas d’un moyen spécifique. L’usage des drones armés n’est qu’une possibilité parmi d’autres pour éliminer une cible. Si on condamne les drones, il faut également condamner les autres plate-formes ou armes à distance, qui sont d’ores et déjà utilisées par la Bundeswehr. Les systèmes d’artillerie et les missiles de croisière en sont quelques exemples. Force est donc de constater qu’une confusion s’est glissée entre l’objet et son usage: entre le moyen, la voie et la fin politique[v]. Si les critiques s’opposent à l’usage des drones armés, c’est parce qu’ils rejettent la force militaire en tant que finalité politique. Estimant que l’emploi des drones armés devrait réduire les risques pour les forces engagées, ils craignent que leur acquisition facilite alors la décision politique en Allemagne d’engager la Bundeswehr dans d’autres conflits, notamment dans les conflits asymétriques.

Une culture stratégique pacifiste et post-héroïque


La discussion sur les drones armés remplace ainsi un débat plus large sur l’emploi de la Bundeswehr en particulier et sur l’usage de la force militaire en général. Elle est directement liée à la culture stratégique allemande qui a vécu une césure en 1945. Une rupture engendrée par le traumatisme et les conséquences de la Seconde Guerre mondiale. Une pacification imposée par la politique de démilitarisation des Alliés qui ont occupé l’Allemagne. Si on considère la guerre comme «un acte de violence destiné à contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté»[vi], les Allemands d’aujourd’hui s’évertuent à accepter la violence militaire comme «un véritable instrument politique, une poursuite des relations politiques, une réalisation de celles-ci par d’autres moyens»[vii].

À la suite du choc consécutif à l’effondrement de l’Allemagne et du sentiment de culpabilité qui a suivi, les Allemands ont développé la posture d’une puissance civile[viii] où l’emploi de la force militaire n’est pas totalement exclu, mais très restreint. Les derniers sondages ont confirmé les réticences à employer les forces armées, malgré la professionnalisation de la Bundeswehr. La défense des territoires de l’OTAN est toujours considérée comme la mission principale de la nation. Par contre, l’approbation d’une opération extérieure dépend du caractère de chaque mission.

Comme toutes les sociétés civiles occidentales, les Allemands acceptent sous certaines conditions de s’engager dans les conflits armés pour assurer leur sécurité. Ce qui n’empêche pas que les mêmes sociétés civiles restent souvent sceptiques, voire négatives concernant l’usage de la force militaire. Ce positionnement idéologique résulte de l’absence visible de conséquences directes des conflits actuels sur la vie quotidienne des Allemands, d’où découle la perception d’une menace diffuse et peu tangible qui ne justifie pas cette violence. De surcroît, à cause de leur attitude post-héroïque[ix], ils rejettent les sacrifices et condamnent les pertes au lieu de glorifier les soldats morts pour la patrie. Finalement, leur attitude normative et leur sens du droit rendent l’acceptation de la violence difficile parce que dans leur champ d’expérience civile la violence est généralement prohibée pour régler un conflit.

Si l’usage de la force militaire n’est pas entièrement tabou en Allemagne, il reste toujours suspect. Dans une opération, plus le niveau de violence et de danger est élevé, plus les réticences augmentent. Par conséquent, les Allemands préfèrent les missions à caractère humanitaire, de soutien ou de maintien de la paix dans leur voisinage immédiat. Une façon de dire qu’ils souhaitent engager leurs forces armées pour des missions qui ne relèvent pas forcement de leur cœur de métier: le combat[x].

Clausewitz a mis en évidence dans son étonnante trinité que la nature de la guerre oscille entre trois pôles, trois tendances, dont l’une représente son élément originel, la force naturelle aveugle, faite de violence à l’état brut, de haine et d’animosité. Cette tendance est plutôt liée au peuple et fait partie de sa culture stratégique. Le gouvernement doit donc considérer l’orientation idéologique de la société dans son raisonnement politique.

Le dilemme d’une culture stratégique ambivalente


Les Allemands, qui ont cultivé une sorte de pacifisme[xi] depuis 1945, ont parallèlement centré leur défense sur le principe du multilatéralisme qui se traduit par l’intégration dans les systèmes de sécurité collective. Le multilatéralisme devait servir pour regagner au fur et à mesure la souveraineté de la République fédérale d’Allemagne (RFA). En plus, la création de la Bundeswehr pendant la guerre froide n’avait pour seul but que de défendre le pays et ses alliés contre une agression venant du Pacte de Varsovie. Depuis la réunification, le spectre d’engagement des alliances militaires s’est progressivement élargi sans que les Allemands aient accepté toutes les conséquences qui en résultent. Le poids de l’Allemagne dans les relations internationales a également augmenté grâce au retour de sa pleine souveraineté. Par conséquent, les Alliés demandent de plus en plus à l’Outre-Rhin de prendre ses responsabilités, notamment dans le domaine militaire. Dès lors, la politique allemande doit répondre aux attentes et obligations des Alliés tout en intégrant l’opinion de son peuple, qui est réticente concernant la politique des interventions extérieures. Ce dilemme affecte l’efficacité opérationnelle de la Bundeswehr.

Afin de montrer sa solidarité, l’Allemagne est déjà intervenue plusieurs fois en opérations extérieures. Cependant, «les engagements ont toujours été extrêmement limités par le niveau politique afin de maintenir dans les esprits une image rassurante de soldats de la paix»[xii] et d’empêcher une implication dans les missions de coercition. Cette illusion a finalement volé en éclats à cause de la détérioration de la situation en Afghanistan lorsqu’un peuple allemand stupéfait a découvert, à partir de 2008, que les forces terrestres avaient été engagées dans une guerre asymétrique. La conclusion que la société allemande en a tiré semble être: «Plus jamais un engagement comme ça!».

Pour les critiques, les drones armés ne sont adaptés qu’aux conflits asymétriques. Par conséquent, ils ne jugent plus raisonnable l’acquisition de ces plate-formes si la politique respecte l’opinion publique sur l’engagement en Afghanistan. Cependant, rien n’empêche l’Allemagne de vivre à l’avenir de nouvelles surprises stratégiques qui pourraient obliger la participation de la Bundeswehr au sein de ses alliances militaires. La crise de l’Ukraine et l’émergence de l’État islamique illustrent ce constat. Mais comment trancher le nœud gordien? Nous ne pouvons ni choisir l’unilatéralisme qui risque de nous isoler, ni refuser chaque mission de haute intensité sans perdre notre influence et notre crédibilité auprès de nos Alliés. Il nous faut alors la volonté politique de changer la pensée stratégique et de surmonter un pacifisme qui néglige les réalités de l’après-guerre froide. Nos Alliés, quant à eux, ont la responsabilité historique de rassurer les Allemands dans cette approche.



Officier breveté de la Führungsakademie allemande et stagiaire de la 22ème promotion «Général Leclerc» de l’École de guerre, le Lieutenant-colonel Thorsten GENSLER a servi dans les unités d’infanterie mécanisée, au Commandement des forces terrestres allemand et comme officier opérations de la 1ère brigade aéromobile. Il a été engagé en Bosnie-Herzégovine et en Afghanistan.



[i] Cf. Kaim Markus: «Auslandseinsätze der Bundeswehr in der Multilateralismusfalle», dans: Mair Stefan, «Auslandseinsätze der Bundeswehr», SWP, Berlin, septembre 2007, p. 43 et suiv.
[ii] Cf. Biehl Heiko et Wanner Meike: «Sicherheits- und Verteidigungspolitisches Meinungsklima in der Bundesrepublik Deutschland», ZMSBw, Forschungsbericht, septembre 2014, Potsdam, p. 23 et suiv.
[iii] Targeted killings (angl.): basé sur l’identité d’une cible (personality strike) ou basé sur le comportement d’une cible (signature strikes)
[iv] Carl von Clausewitz: «De la guerre», Traduction intégrale par Denise Naville, Les éditions de minuit, 1955, p. 59
[v] Cf Jean-Baptiste Jeangène Vilmer: «Croire que le drone permet de mener une ‟guerre zéro mort” est dangereux», dans: ADA (Armées d’aujourd’hui), N°393, oct-nov, 2014, p. 48
[vi] Carl von Clausewitz, idem, p. 51
[vii] Carl von Clausewitz, idem, p. 67
[viii] cf. Kriste et Maull: «Zivilmacht und Rollentheorie», dans: «Zeitschrift für internationale Beziehungen», Nomos Verlag, Heft 2, décembre 1996, p. 283-312
[ix] Définition: sociétés qui sont structurées par le travail et par la perspective de la prospérité, non plus par le courage et l’esprit de sacrifice, Münkler Herfried: «Le rôle des images dans la menace terroriste et les guerres nouvelles», dans: Guerre et opinion publique, Revue Inflexions, N°14, 2010, p. 44
[x] Cf. Carl von Clausewitz, idem: «… l’idée de combat est à la base de toute utilisation des forces armées…», p. 77
[xi] Encyclopédie Larousse: courant de pensée qui préconise la recherche de la paix internationale par la négociation, le désarmement et la non-violence
[xii] Général de division de Langlois: «Le couple franco-allemand a-t-il un avenir sur les sujets de défense et de sécurité?», dans: Les Cahiers du CESAT, N° 36, juin 2014, p. 27
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