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Histoire et Stratégies

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Driant, entre science-fiction et anticipation

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Par le Général (2S) Henry-Jean FOURNIER

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La 129ème promotion du Cours supérieur des officiers de réserve spécialistes d’état-major (CSORSEM) a été baptisée le 19 août 2016 du nom de «Lieutenant-colonel Emile Driant». En prenant ce nom prestigieux, les 50 officiers de réserve suivant cette scolarité équivalente à celle du diplôme d’état-major de leurs camarades d’active, ont voulu honorer la mémoire de cet officier saint-cyrien, écrivain et député tombé en 1916 à la tête de ses chasseurs dans les premiers combats de ce qui allait devenir la bataille de Verdun et, à travers lui, les morts de la Grande Guerre dont nous célébrons le centenaire. Cette promotion a aussi choisi de porter le même nom que la promotion 1965-1967 de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr afin de marquer, en cette période où l’on parle beaucoup de l’engagement de nos réservistes, les liens forts unissant les jeunes officiers à leurs aînés, qu’ils soient d’active ou de réserve. Le Général (2S) Henry-Jean Fournier, secrétaire de la promotion de Saint-Cyr «Lieutenant-colonel Driant», nous brosse le portrait de ce héros original, officier, écrivain, et qui fut aussi député. Le Lieutenant-colonel Marcel JOUSSEN-ANGLADE commandant l’ESORSEM par suppléance

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Le lieutenant-colonel Émile DRIANT (1855-1916), qui a trouvé la mort en officier et en héros au début de la bataille de Verdun, le 22 février 1916, à la tête de ses bataillons de chasseurs au Bois des Caures, était également député et écrivain.

Celui que l’on a surnommé «le Jules Verne militaire» était en effet l’auteur, sous le pseudonyme transparent de «Capitaine Danrit», de nombreux romans de «guerre-fiction» dont on a pu dire qu’ils contenaient souvent une vision prémonitoire de l’avenir immédiat.

C’est le rêve de tout décideur politique et de tout chef militaire: prévoir l’avenir pour mieux anticiper sur les événements qui risquent de survenir. Driant avait cette faculté.
A quoi tenait-elle ?

Une large culture


Tout d’abord à une très large culture qui s’appuie sur d’excellentes connaissances de fond en matière d’histoire, de géographie, de mathématiques, de sciences physiques et… de dessin ! Car, comme on le fait dire à l’Empereur (dont il était un fervent admirateur) : «Un petit dessin vaut mieux qu’un long discours». 
Ses écrits fourmillent ainsi de descriptions précises et de croquis explicatifs qui démontrent et soutiennent sa pensée. Il tenait ce talent des nombreuses heures d’étude passées, tant au cours de ses études secondaires qu’à Saint-Cyr, à travailler le dessin. Celui-ci était alors, quand la photographie n’existait pas encore, une des clés de la science militaire, tant en topographie qu’en visions perspectives ou en études descriptives, dans lesquelles Driant excelle réellement, notamment au cours de travaux topographiques effectués dans la région de Compiègne, puis au fort de Liouville, dans la Meuse et enfin en Tunisie où il n’existait aucune carte.
Plus tard, Driant remplacera le crayon par un appareil de prises de vues et deviendra un grand amateur de photographie.

Ses connaissances en histoire et en géographie lui permettront d’offrir à ses lecteurs des descriptions très précises de la manière de vivre et de penser des peuples qu’il met en scène dans ses ouvrages, qu’il s’agisse des tribus africaines de «L’invasion noire»[i], des peuplades asiatiques de «L’invasion jaune» ou des populations russes de «Sur ordre du tzar».
En combinant étude des cartes et caractéristiques météorologiques, Driant parvient à imaginer, en 1909, dans son livre «Les robinsons de l’air», la dérive d’un ballon emportant son équipage dans le grand Nord, où ses héros vont retrouver les restes de l’expédition suédoise Andrée, disparue corps et biens en 1897, dans des conditions identiques à celles de leur véritable découverte une vingtaine d’années plus tard…

De même, c’est après avoir passé de longues heures à étudier les cartes, les vents dominants et les caractéristiques techniques des premiers appareils volants, que le capitaine Danrit décrit l’aventure de «L’aviateur du Pacifique» qui, en 1910, à la suite d’une attaque surprise du Japon contre une base américaine du Pacifique, démontre les capacités de l’arme aérienne sur un théâtre maritime. Au-delà de cette prémonition de ce qui allait se passer à Pearl Harbor trente ans plus tard, Driant, sans aller jusqu’à imaginer l’emploi de porte-avions, met cependant en scène un avion qui est propulsé à partir d’un navire…

Car Driant est un passionné de la troisième dimension. Son œuvre comporte le plus souvent la description de machines volantes qui n’en sont pourtant qu’à leurs premiers balbutiements dans la réalité. Le talent de Driant consiste à en imaginer l’emploi.
C’est ainsi que, dans les toutes premières années du XXème siècle, il va décrire, à partir des flottes de ballons qu’il met en scène, les différents modes opératoires de la future arme aérienne telle qu’elle naîtra au cours de la Première Guerre mondiale : observation, appui, bombardement, transport.

Pour mettre en œuvre ces moyens, Driant s’intéresse également aux télécommunications, car il faut bien un moyen pour compenser les distances que permettent de tels engins. Il fera ainsi effectuer, vers 1904, des démonstrations de T.S.F. dans la salle du conseil municipal de Troyes, où il commande le 1er bataillon de chasseurs à pied, après avoir fait installer des antennes dans les tours de la cathédrale de la ville afin de communiquer avec la tour Eiffel.

On le voit, Driant n’invente rien, mais prévient, prévoit comment pourraient être utilisés les progrès permis par la révolution technologique de son temps, qui touche tous les domaines et auxquels il s’intéresse sans cesse.

Une inlassable curiosité

La faculté d’anticipation de Driant repose en effet sur une inlassable curiosité. Les archives dont sa famille dispose recèlent des centaines de petits articles de journaux, soigneusement découpés et classés, relatant les faits les plus divers en matière de progrès scientifique.
Driant se tient ainsi en permanence informé de ce qui se passe autour de lui, sans se limiter à son champ d’activité professionnel.

Driant entretient en outre un large réseau de correspondants les plus divers. Son passage au cabinet du ministre de la Guerre, en 1886, lui a permis non seulement de découvrir les différents aspects de l’organisation des forces armées, mais également de rencontrer de nombreux personnages participant aux évolutions du moment. C’est ainsi que Driant est chargé de participer à l’inauguration d’un dirigeable à la place de son ministre, ou d’assister à telle séance du Conservatoire des arts et métiers.
Driant manifeste également de l’intérêt pour la Marine en s’attardant tout particulièrement sur les possibilités qu’il entrevoit de l’action des sous-marins qu’il met souvent en œuvre.
Il adhère aussi à des associations telles que l’Automobile Club, qui encourage toutes les initiatives visant à développer ce nouveau moyen de transport. Il participera ainsi, en qualité d’observateur-arbitre, à des courses automobiles aux côtés de son ami l’ingénieur-inventeur de Dion.
Plus simplement, il s’intéressera également aux innovations permises par l’apparition de la bicyclette, dont il deviendra un fervent partisan pour un emploi militaire. Pendant qu’il est instructeur à Saint-Cyr, il fonde d’ailleurs un club cycliste et entraîne ses camarades officiers à effectuer de longs raids à bicyclette. Il en déduit, au grand dam des cavaliers de l’époque, que des unités de combattants montés sur des vélocipèdes peuvent parcourir, silencieusement, rapidement et sans soutien logistique important, de longs parcours leur permettant de s’infiltrer dans un dispositif ennemi. Cette réflexion contribuera à la création d’unités de chasseurs cyclistes, qui connaîtront une certaine notoriété à une époque, rappelons-le, où la vitesse de déplacement du combattant n’excédait pas, dans le meilleur des cas, celle de l’homme à cheval, que l’on n’avait jamais dépassée depuis les temps antiques.

Une capacité d’imagination

Le troisième aspect de la faculté d’anticipation de Driant réside dans sa capacité d’imagination.
Il parvenait en effet, à partir de ses lectures, de ses rencontres, de ses réflexions, à entrevoir des possibilités d’emploi. Car Driant n’était pas un rêveur. Toute son activité intellectuelle était en permanence animée par la volonté d’améliorer sans cesse les capacités militaires de l’armée française, afin de lui permettre de remporter la victoire au moindre coût, lors de la bataille du futur qu’il imagine et appelle de ses vœux pour venger l’affront de la défaite de 1870 qui a marqué son adolescence.

Son premier ouvrage, qu’il commence à publier en 1888 et qui lui vaut  une notoriété immédiate, s’intitule d’ailleurs «La guerre de demain», dans lequel il exprime l’expérience qu’il a acquise au cours de sa carrière. Il y décrit une invasion allemande, cette fois-ci arrêtée grâce aux forteresses édifiées à la frontière nord-est, à la qualité de l’organisation de la mobilisation des forces et, enfin, aux capacités manœuvrières de l’armée française, motivée par la puissante ardeur patriotique qui anime les soldats qui la composent.
Toute la vision d’une guerre future est présente dans ce scénario qui décrit les conséquences de mesures préparatoires adoptées suffisamment à l’avance pour permettre de s’opposer à toute surprise. Car si la guerre future se construit souvent sur le terrain, celui qui a réussi à la préparer à l’avance gagne au moins la première bataille.

Par la suite, Driant utilisera souvent le même procédé: rester au plus près de l’actualité la plus proche de manière à rester plausible; adopter un point de vue global en présentant les causes des conflits, puis, après la bataille, leurs conséquences, ce qui s’apparente à la définition de buts de guerre trop souvent oubliés par les décideurs politiques.

Il faudrait un ouvrage entier pour citer plus en détail ses visions futuristes qui sont parfois de véritables prémonitions, notamment lorsqu’il évoque sa propre mort, décrite à plusieurs reprises dans ses ouvrages, où il mêle souvent des souvenirs autobiographiques. Car Driant est un homme qui a écrit sa vie et vécu son œuvre.

Priorité à la réflexion


Culture, curiosité et imagination : telles sont les trois clés du talent d’anticipation d’Émile Driant pour tenter de discerner ce que sera la guerre future et ainsi en permettre la préparation.
Si l’on peut dire aujourd’hui qu’il fut parfois un visionnaire, c’est essentiellement parce qu’il a limité son horizon à une quinzaine d’années. Le temps, de nos jours, de développer un programme d’armement.
Et cela sans sombrer dans le défaut souvent reproché, de manière caricaturale, aux militaires de préparer la dernière guerre et de céder à leurs réflexes devant les événements.
Pour Driant, l’armement idéal serait celui qui serait si terrifiant qu’il empêcherait de l’employer et interdirait ainsi la guerre. Une prémonition qui rappelle singulièrement la dissuasion que nous connaissons.

Si elles paraissent aujourd’hui très datées et obsolètes, les images de la guerre-fiction de Driant n’en étaient pas moins, à son époque, de véritables anticipations car leur auteur avait su faire primer sa réflexion sur ses seuls réflexes de soldat.

Attitude que devrait adopter tout officier d’état-major.

Admis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1965, le Général Henry-Jean FOURNIER appartient à la promotion «Lieutenant-colonel DRIANT» (1965-1967), dont il est le secrétaire de promotion. Officier d’infanterie, il a notamment commandé le 152ème régiment d’infanterie et servi dans différents postes d’état-major dans le domaine de la préparation opérationnelle des forces. Il a terminé sa carrière en 2000 après avoir été chef d’état-major des forces françaises en ex-Yougoslavie, puis chef d’état-major de la région militaire de défense atlantique.









[i] Récemment réédité, dans une très belle présentation, assortie d’un livre biographique sur Driant, par Le Comptoir des Editeurs à Saint-Méen le Grand (35290)
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