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Tactique générale

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Effet majeur et centre de gravité: Compatibilité ou incompatibilité?

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Par le Lieutenant-colonel Claude FRANC

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Le maniement simultané des notions d’effet majeur et de centre de gravité dans le cadre du processus de raisonnement d’un problème tactique formalisé par la dernière version de la MÉDO (méthode d’élaboration d’une décision opérationnelle) soulève des difficultés soulignées de façon récurrente par ses utilisateurs, tant au sein des forces qu’en école. Le principal obstacle sur lequel butent les praticiens de la tactique semble résider dans une certaine confusion entre ces deux notions, née d’une possible duplication entre elles, aggravée en outre par une distinction mal définie des notions réelles qu’elles recouvrent.

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Elaborées initialement à des niveaux différents, stratégique et opératif s'agissant du centre de gravité et tactique concernant l'effet majeur, introduites successivement et de manière décalée dans le processus de raisonnement, l'effet majeur il y a une vingtaine d'années et le centre de gravité tout dernièrement, il est indéniable que leur coexistence dans l'examen des problèmes tactiques y induit une confusion certaine, génératrice au pire, d'élaboration de solutions rigides, au minimum de la définition d'un centre de gravité a posteriori, établi grosso modo en cohérence avec l'effet majeur retenu.
 
Il y a donc lieu de lever toute ambiguïté à ce sujet et de clarifier ces notions: soit, dans un premier temps, de revenir sur la définition exacte de ces deux notions qui a pu être pervertie, puis en deuxième lieu, de se tourner vers l'Histoire pour examiner comment les grands capitaines du passé s'en sont servis, de manière consciente et délibérée ou non, avant d'établir, in fine, si elles sont compatibles entre elles et partant, s'il y a lieu d'aménager la méthode, au moins dans sa formulation, ou bien, second terme de l'alternative, s'il ne vaut pas mieux en revenir à leur hiérarchisation initiale, l'effet majeur ressortissant au domaine tactique tandis que le centre de gravité - le «Schwerpunkt clausewitzien» - rejoignant la sphère du domaine stratégique et/ou opératif.
 
De quoi s'agit-il?
 
L'effet majeur est une notion qui a été introduite dans la méthode de raisonnement tactique d'alors au cours de la décennie 1980: Pour faire simple, l'effet majeur peut être défini ainsi: «Effet à obtenir sur l'ennemi, dans un cadre espace-temps donné et dont la réussite garantit le succès de la mission reçue», car il existe, par essence, un lien direct et consubstantiel entre la mission reçue - intangible - et l'effet majeur. Cette première notion n'est pas à perdre de vue car, trop souvent, l'effet majeur a été réduit au seul but recherché de l'action tactique, à ce que, grosso modo, Foch appelait, il y a un siècle, l'objectif, et ce que recouvre actuellement la notion d'«effet final recherché».
 
En fait, c'est à la fois plus simple et plus compliqué: cela revient, souvent en cours d'action, beaucoup plus rarement en fin, à définir la situation à obtenir sur le terrain en terme d'effet [1], de nature à traduire sans ambiguïté possible que la mission est effectivement remplie. De ce fait, logiquement, cet effet majeur découle de l'analyse des objectifs et des possibilités de l'ennemi, dans ses trois dimensions, l'espace, le temps et les volumes de moyens nécessaires, facteurs avec lesquels il doit impérativement être en cohérence. A ce titre, il doit toujours viser, soit à contrer la menace ennemie envisagée dans son hypothèse la plus dangereuse, soit à saisir les opportunités liées à la prévision d'un rapport de forces favorable. Fruit d'une analyse serrée permettant d'appréhender la situation générale et particulière, le milieu et son influence sur la manœuvre, la mission dans sa lettre et son esprit, l'ennemi et l'action de l'échelon supérieur, sa détermination répond à la question QUOI faire, et QUAND?
 
Partant de cet effet majeur, il s'agit alors de répondre à la question COMMENT le faire. C'est la partie de synthèse de la méthode qui vise à concevoir une manœuvre permettant de le réaliser: concrètement, il s'agit d'articuler les forces et de fixer des rôles ou des missions à l'ensemble des éléments subordonnés.
 
Enfin, cette notion d'effet majeur traduit un style de commandement, la subsidiarité qui préserve et garantit l'initiative opérationnelle des subordonnés, gage de succès.
 
Il y a maintenant quelques années, il a été introduit dans la méthode la notion de centre de gravité sur lequel devait se concentrer le point d'application de l'effet majeur. Cette notion était définie ainsi «Source de puissance, matérielle ou immatérielle, de l'adversaire d'où il tire sa liberté d'action, sa force physique et sa volonté de combattre [2]». Il s'agit en fait de la réapparition d'une ancienne notion mise au jour par Clausewitz, le «Schwerpunkt», initialement donc relevant du domaine de la stratégie, que des auteurs anglo-saxons, en fait américains, ont remis au goût du jour en la généralisant au domaine tactique.
 
En fait, chez Clausewitz «la relation entre tactique et stratégique est assez explicite, la tactique étant constituée par la planification et l'exécution des engagements militaires, la stratégie correspondant à l'utilisation de ceux-ci pour atteindre l'objectif de la guerre. Ici aussi, comme d'une manière générale, dans l'ensemble de la pensée clausewitzienne, ces définitions sont déterminées par le binôme moyen-fin qui correspond pour la tactique aux forces armées (le moyen) et à la victoire (la fin). La stratégie met à profit cette victoire militaire, seul moyen dont elle dispose pour atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé. L'objectif de la guerre est la défaite de l'ennemi, le but stratégique étant de déterminer le noyau central contre lequel l'action doit être dirigée. Chaque belligérant développe ainsi son centre de gravité, pivot de sa puissance et de ses mouvements. La domination de l'adversaire réside donc dans l'écrasement de sa résistance concentrée sur son centre de gravité. En conséquence, chez Clausewitz, les centres de gravité les plus courants sont les suivants: l'armée ennemie, sa capitale (dès lors qu'elle est à la fois centre de sa puissance et siège de son corps politique) et également son allié principal, dès lors qu'il est plus fort que lui-même [3]».
 
C'est donc partant de ce constat qu'il y avait une certaine analogie entre la détermination de l'effet majeur et l'existence explicite ou non de ce que Clausewitz appelait «Schwerpunkt» et qui a été traduit par centre de gravité que l'idée est apparue de faire porter le point d'application du premier (l'effet majeur) sur les forces vives du second (le centre de gravité), même s'il est admis que le «Schwerpunkt» de Clausewitz pouvait très bien être de nature immatérielle.
 
Avant de se prononcer sur le bien-fondé et la validité d'une telle approche, il peut être utile de se pencher sur quelques exemples historiques. Certes, la critique d'anachronisme est prégnante, mais cette réserve peut être contournée par le constat qu'au moins de manière implicite, la référence à ces deux notions existait toujours et que, au moins en ce qui concerne les exemples mettant en jeu l'armée allemande, la notion, cette fois-ci bien explicite de «Schwerpunkt» existait toujours. Quant à l'effet majeur, il suffit de l'assimiler à l'intention du chef qui en est l'expression, en termes d'élaboration des ordres.
 
Que dit l'histoire?
 
En juillet-août 1942, dans les sables libyens, l'Afrika Korps commandé par Rommel était aux prises avec la VIIIème armée britannique, commandée par le général Ritchie, laquelle lors de la phase préalable de la campagne au cours du printemps de la même année, avait été refoulée des confins de la Tripolitaine qu'elle avait atteint à hauteur d'El Agheïla jusqu'à la Cyrénaïque occidentale où les dispositifs respectifs s'étaient stabilisés. En termes tactiques, l'effet majeur de Rommel était d'une simplicité biblique: il lui fallait détruire la masse de manœuvre de la VIIIème armée (les 7ème division blindée et 4ème division indienne [4]) avant qu'elle ne se rétablît en Egypte sur le dernier obstacle naturel avant Alexandrie: l'ensemble du mouvement de terrain Alam Halfa-El Alamein. Ce choix du point d'application de l'effet majeur en Cyrénaïque était d'autant plus pertinent que Rommel y bénéficiait encore de lignes de communication acceptables tandis que les contraintes logistiques s'imposeraient de plus en plus tyranniquement au fur et à mesure qu'il s'enfoncerait vers l'Egypte; a contrario, pour les Britanniques, un recul en Egypte les rapprochait de leurs bases et raccourcissait leurs propres lignes de communications. Secondairement, un succès en Cyrénaïque pouvait permettre à Rommel de s'emparer du port de Tobrouk, allégeant ainsi ses charges logistiques.
 
Mais, au niveau opératif, à l'échelon du théâtre, le problème se posait en d'autres termes: pour Auchinleck, commandant britannique du théâtre Middle East, au Caire, le centre de gravité du théâtre dont il exerçait le commandement était constitué par la petite île de Malte dont la conservation lui permettait de contrôler l'espace maritime méditerranéen, condition sine qua non de l'alimentation de sa bataille dans le désert: en effet, les communications britanniques étaient tributaires d'un ravitaillement qui ne pouvait s'effectuer que sous forme de convois depuis les Iles Britanniques et Gibraltar, lesquels convois devaient faire l'objet d'un puissant appui aérien pour pouvoir franchir sans encombres le détroit de Sicile, surveillé, sinon contrôlé par l'Axe. L'O.K.W. (le haut-commandement de la Wehrmacht) avait parfaitement identifié tout l'intérêt qu'il y avait à frapper directement ce qui constituait le centre de gravité de la présence militaire britannique sur le théâtre méditerranéen. Ainsi, bien que les forces du Reich fussent très fortement engagées en Russie (l'offensive en direction du Caucase et de la basse Volga), une puissante flotte aérienne (Luftflotte) en fut distraite et regroupée à Tripoli sous commandement direct de l'OKW, avec comme objectif de faire tomber Malte par la répétition de frappes aériennes.
 
Rommel commit alors une faute majeure en refusant le découplage entre son effet majeur tactique (la destruction de la VIIIème Armée) et la frappe sur le centre de gravité ennemi (Malte): fort de son prestige qui lui assurait un accès direct à Hitler, il réussit à obtenir que ces forces aériennes fussent détournées de Malte et passassent sous son commandement tactique pour agir en appui direct (close air support) au profit de sa 21ème Panzer. Son offensive blindée étrilla certes sévèrement la VIIIème Armée, mais elle fut bloquée fin août à Alam Halfa par des unités britanniques réduites, mais convenablement ravitaillées et renouvelées grâce aux convois qui parvenaient à Alexandrie grâce à la maîtrise de Malte. Raisonnant uniquement au niveau tactique - qui était le sien - il n'avait pas perçu qu'au niveau de la globalité du théâtre méditerranéen, le chemin d'Alexandrie passait impérativement par Malte.
 
En effet, tel qu'il est défini par Clausewitz, le centre de gravité - le «Schwerpunkt» - est une notion qui ne trouve sa raison d'être qu'à l'échelle du commandement opératif et/ou stratégique, tandis que l'effet majeur relève du seul niveau tactique. Leur couplage est difficilement envisageable.
 
Autre exemple mettant en jeu l'armée allemande au cours de la dernière guerre. Sur le front de l'Est, en août 1941, après les brillantes victoires de Minsk et de Smolensk du groupe d'armées Centre sur l'axe d'effort, la Wehrmacht a connu une grave crise de commandement: une divergence de vues est apparue entre Hitler, commandant suprême, et ses généraux sur le terrain au sujet des objectifs futurs de la campagne: Moscou ou l'Ukraine. Très paradoxalement, ce sont le maréchal von Bock commandant le G.A. Centre et le général Guderian, commandant la 2ème armée blindée qui raisonnaient en terme de centre de gravité stratégique, Moscou, tandis que Hitler, s'en tenait à la réalisation d'un effet majeur tactique, la mise hors de cause préalable de la menace de flanc que constituait l'armée Boudienny au Sud de la zone des marais du Pripet. Cette différenciation entre recherche d'un effet majeur tactique et atteinte directe du centre de gravité ennemi impliquait une divergence de l'axe d'attaque de 90° sur une élongation de 500 kilomètres, ce qui est loin d'être négligeable: plein Est dans un cas vers Moscou, plein Sud, dans l'autre en direction de Kiev. Le 23 août, au terme d'un mois de tergiversations, la situation était débloquée par la diffusion d'une directive d'Hitler fixant la réduction de l'armée Boudienny avant la reprise de l'offensive finale vers Moscou. Ce fut une remarquable manœuvre en tenaille entre les Groupes d'armées Centre et Sud qui aboutit à l'encerclement étanche de la masse de manœuvre ennemi du sud et la sa destruction; 600 000 prisonniers furent ramassés. L'offensive vers Moscou pouvait reprendre, cette fois ci en respectant le principe de sûreté: von Bock put actionner Hoth et Guderian en direction de Viazma et Briansk sans craindre une contre-attaque sur son flanc sud. Mais un mois de beau temps avait été perdu qui ne sera jamais rattrapé et ce délai sera fatal à l'armée allemande.
 
Cet exemple a tendance à démontrer que, loin d'être juxtaposables, les deux notions d'effet majeur et de centre de gravité, outre qu'elles se différencient en nature, obéissent à une notion hiérarchique: le centre de gravité, considéré sous le prisme de la manœuvre tactique, ne constitue pas un objectif en soi, mais peut être assimilé à la résultante des différents effets majeurs joués au cours de la campagne.
 
Cette idée est corroborée par la manœuvre de Juin en Italie sur le Garigliano. Au printemps 1944, placé dans un rapport de forces très défavorable, le maréchal Kesserling était parvenu à bloquer l'offensive alliée en direction de Rome en s'accrochant à la chaîne des Abbruzzes sur toute la largeur de la péninsule. Le centre de gravité de sa défense était constitué par la position de Cassino, verrouillant l'ensemble des vallées vers le sud et commandant l'accès à la plaine de Rome. Toutes les tentatives frontales d'Alexander (commandant le 15ème groupe d'armées) et de Clark (commandant la Vème armée US) pour enlever la position frontalement grâce à un rapport de forces écrasant se sont soldées par un échec. En mars 1944, le dispositif allié est remanié et le C.E.F. est engagé en flanc garde de la Vème armée au pied des monts Aurunci, massif chaotique de 25 km de profondeur, inhabité, coupé de quelques sentiers muletiers inaccessibles à tout véhicule, et commandé du nord au sud par la falaise des Monts Petrella (1553m) et le Mont Majo. A son extrémité nord, l'axe Pico-Itrri commande l'accès aux axes de la plaine menant à Rome.
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Les deux cartes jointes permettent d'appréhender ce terrain et de suivre les opérations développées ci-dessous.

 

 
Avec 3 divisions fortement éprouvées, le général von Senger tient en échec 8 divisions alliées. Outre Cassino où il est installé en défense ferme, il ne tient solidement que les points de passage obligés (Castelforte, Ausonia, Esperia) et a totalement dégarni le massif du Petrella. Il ne dispose que de faibles réserves. Alors que Clark envisage pour sa campagne de printemps de renouveler un assaut frontal par les vallées sur Cassino, Juin reconnaît à pied sa nouvelle zone d'action et décide de manœuvrer par les hauts: il déclare à son chef d'état-major: «A partir de la tête de pont, me jeter sur le Majo et puis là, par derrière, sauter sur le Petrella, foncer dans la montagne, manœuvrer par les hauts, atteindre les arrières de l'ennemi, déborder, envelopper. Etudiez moi ça tout de suite et mettez le moi en musique». Dans la foulée, l'état-major rédige un mémoire que Juin «vend» à Clark: d'une mission secondaire de flanc garde, sa mission devient l'effort de l'armée. L'attaque débouche le 11 mai à 23 heures, échoue initialement par manque de préparation d'artillerie pour préserver la surprise, mais, relancée sur les mêmes directions le lendemain dans l'après-midi du 12, le 5ème Marocains du colonel Piatte [ coiffe le Majo, tandis que Montsabert enlève Castelforte. La percée est faite.5]
 
 
Bénéficiant de la rupture, Juin engage immédiatement son «corps de montagne [» en exploitation à pied, tandis qu'à l'est de sa zone d'action, Cassino tient toujours face aux actions frontales des Britanniques dans la vallée du Liri. Conscient de la menace que fait peser l'action du C.E.F. sur l'ensemble de son dispositif, von Senger oriente toutes ses réserves vers Ausonia, de manière à s'opposer à un rabattement vers la vallée du Liri. Mais Juin ignore superbement cette vallée et poursuit par les hauts. Le Petrella est atteint. Le 18 mai, von Senger saisit toute l'ampleur du débordement français lorsque Sevez et Guillaume tiennent sous leurs feux la rocade Itri-Pico. La mort dans l'âme, sans que son dispositif ne soit même entamé à Cassino, mais tourné dans la profondeur, von Senger ordonne à ses parachutistes d'abandonner le Mont Cassin. 6]
 
Ainsi, le centre de gravité de l'ennemi est tombé sans qu'il n'ait été directement visé par la manœuvre, l'effet majeur de Juin étant de percer d'emblée à hauteur de l'ensemble Faito-Feuci-Majo, puis la rupture obtenue, de l'exploiter par les hauts, sans se préoccuper des vallées et de viser l'ultime rocade pour redescendre dans la vallée. Ici encore, à l'échelon du corps d'armée, l'effet majeur ne portait pas sur le centre de gravité ennemi. A fortiori, l'effet majeur tactique de la grande unité chargée de faire tomber directement Cassino, le 30ème C.A. britannique qui était appliqué directement sur le centre de gravité n'a eu aucune influence sur le succès allié et a même échoué...
 
 
Autre exemple de découplage du centre de gravité d'avec l'effet majeur, cette fois ci, considérés tous deux sous l'angle de l'ami, l'attitude de Joffre avant la Marne: la situation de l'armée française au début septembre 1914 est suffisamment connue pour qu'il soit utile d'y revenir.
 
 
Quel était l'effet majeur de Joffre? Il a eu le bon goût de l'exprimer de manière très claire dans ses ordres: son intention apparaît en effet très explicitement dans son ordre général n°6, diffusé par le G.Q.G. le 4 septembre à 22 heures: «Il convient de profiter de la situation aventurée de la 1ère armée allemande pour concentrer sur elle les efforts des armées alliées d'extrême gauche. Toutes les dispositions seront prises dans la journée du 5 septembre en vue de partir à l'attaque le 6.» Son effet majeur sera donc porté par le groupement des 6ème armée renforcée du Corps de cavalerie Sordet et 5ème armée ainsi que de la B.E.F [. Préalablement, il avait «ciselé à sa main» son aile gauche en relevant de son commandement Lanrezac, à son corps défendant d'ailleurs, et en plaçant Franchet d'Espèrey à la tête de la 5ème armée. Cette relève qui a donné lieu pendant longtemps à des débats passionnés n'était pas une sanction pour incompétence - Lanrezac avait la semaine précédente démontré tout son brio tactique lors de la bataille de Guise grâce aux effets de laquelle l'inflexion de Klück vers le sud-est eût été impossible - mais, en écartant Lanrezac, Joffre voulait s'assurer d'une parfaite entente avec l'armée britannique, l'ancien commandant de la 5ème armée ayant manifestement une incompatibilité d'humeur flagrante avec French. 7]
 
Ceci posé, où discerner le centre de gravité de son dispositif? Assurément, il résidait dans la maintien du contrôle de la rocade ferrée Belfort-Chaumont-Troyes-Nogent sur Seine-Provins qui, seule depuis que l'avance allemande avait coupé la rocade Nancy-Bar le Duc-Saint Dizier-Châlons-ChâteauThierry, lui permettait de conserver la capacité de manœuvrer sur ses lignes intérieures en lui offrant la possibilité de faire basculer des moyens depuis son aile droite engagée dans les Vosges et en Lorraine où Castelnau était parvenu à stabiliser la situation par sa manœuvre d'arrêt sur le Grand Couronné vers son aile gauche, qui dans son esprit serait, à terme, chargée de son effort pour stopper l'aile marchante de Moltke. C'est ainsi qu'en dissolvant le détachement d'armée des Vosges du général Pau, et en prélevant des forces sur les 1ère et 2ème armées, il était parvenu au tour de force de reconstituer de toutes pièces une masse de manœuvre la 6ème armée de Maunoury et le corps de cavalerie Conneau.
 
Le problème qui était posé à Joffre se présentait donc sous un double aspect: d'une part, constituer une masse de manœuvre lui permettant de faire porter son effet majeur sur l'aile marchante allemande en la contre-attaquant de flanc depuis l'Ourcq, d'autre part, être en permanence en mesure de protéger son centre de gravité constitué par la rocade ferrée, décrite plus haut, qu'en aucun cas les Allemands ne devaient couper.
 
Aussi, pour répondre à ce dernier impératif, simultanément à la formation de l'armée Maunoury, il constitue le détachement d'armée Foch avec comme noyau la Division marocaine du général Humbert fraîchement débarquée et la 42ème division retirée de Lorraine pour l'imbriquer à la jointure des Vème et IVème armées, point vulnérable de son dispositif, avec comme mission de stopper la IIIème armée allemande en avant des hauteurs de Fère Champenoise et de Sézanne. La preuve en est que la constitution de cette nouvelle armée correspondait bien à cette fin est que dès que la menace directe allemande sur cette rocade a disparu à l'issue du rétablissement du dispositif français à hauteur de l'Aisne, Joffre s'est empressé de dissoudre dès le 14 septembre l'armée Foch qui n'avait plus de raison d'être.
 
Ainsi, dans l'économie qu'il a faite de ses forces, Joffre a-t-il bien différencié celles qu'il affectait à l'application de son effet majeur, le groupement des armées de l'aile gauche, de celles qui lui serviraient à couvrir son centre de gravité, l'armée Foch.
 
Compatibilité ou incompatibilité de l'effet majeur et du centre de gravité?
 
De tout ce qui précède, que retenir? Outre le fait, déjà relevé, qu'elles ne s'appliquent pas au même niveau de manœuvre, d'abord que ces deux notions ne relèvent pas de la même logique: l'effet majeur est le fruit d'un raisonnement ayant comme point de départ la mission reçue au niveau tactique, tandis que le centre de gravité est l'identification du point fort de l'ennemi, indépendamment de la mission de nos propres forces. D'ailleurs, en s'en tenant à la méthodologie, l'effet majeur se détermine au terme de la phase d'analyse, tandis que le centre de gravité ennemi est arrêté en cours d'analyse.
 
Dans leur formulation respective, ce distingo apparaît nettement: l'effet majeur s'exprime toujours sous la forme d'un verbe d'action à l'infinitif, tandis que le centre de gravité, identification du point d'équilibre ou a contrario de déséquilibre, peut s'exprimer sous forme d'un substantif. Cela peut paraître accessoire, mais si la langue française conserve un sens, cela n'est pas neutre.
 
Par ailleurs, la définition retenue du centre de gravité précisant qu'il peut relever du domaine matériel, comme immatériel, il est difficilement concevable de faire porter un effet militaire sur un sujet immatériel!
 
 
Les exemples fournis ci-dessus démontrent que, du fait même de cette différence de nature, l'effet majeur n'est pas applicable dans l'absolu, directement ou indirectement sur le centre de gravité.
 
 
Une autre approche pour dénier toute compatibilité entre ces deux notions peut être le risque qu'il y aurait de toujours agir du fort au fort: en effet, si le centre de gravité ennemi est retenu comme étant une source de puissance, et si l'on doit y appliquer, même de manière indirecte l'effet majeur, n'y a-t-il pas alors un risque qu'en agissant de la sorte, le décideur militaire s'enferme dans une logique d'action directe du fort au fort. Alors que le bon sens même fera toujours privilégier l'effort initial sur les points faibles de l'ennemi. Cette réflexion n'est pas tout à fait innocente, dans la mesure où cette idée de centre de gravité a été mise ou remise au goût du jour par la doctrine américaine récente laquelle est une parfaite illustration de l'action directe.
 
Différentes dans leur nature même, dans leur niveau d'application, dans la manière dont elles sont exprimées, dans leur finalité même, il n'en demeure pas moins qu'elles pourraient recouvrir, à ces différences près certes, une certaine plage commune.
 
 
Alors, si l'une ne s'applique pas nécessairement sur l'autre, n'y a-t-il quand même pas un lien qui les unit?
 
 
L'exemple de la crise de commandement qu'a connue la Wehrmacht au cours de l'été 1941, crise qui tourne qu'on le veuille ou non sur l'appréciation qui était faite quant au résultat tactique à obtenir par rapport à l'atteinte du centre de gravité, démontre bien qu'étant placé à un niveau supérieur à celui de la tactique, le centre de gravité constitue la résultante de l'ensemble des effets majeurs déterminés. Et cette conclusion partielle est parfaitement cohérente car elle s'inscrit dans un aphorisme plus global, l'unicité de la manœuvre.
 
Au nom de ce principe de l'unicité de la manœuvre, l'exemple portant sur le corps expéditionnaire français en Italie démontre une autre approche qui mérite réflexion: certes, l'effet majeur ne s'applique pas forcément sur le centre de gravité de l'ennemi, mais il peut, de manière indirecte, concourir à son atteinte: si Cassino, centre de gravité de Kesserling, est tombé, certes ce n'est pas grâce à l'action directe de la VIIIème Armée, mais, indirectement, grâce à la manœuvre par les hauts du C.E.F. Dans ce cas, il n'est pas exagéré d'affirmer, qu'au point de vue de l'expression de l'idée de manœuvre, le centre de gravité pourrait constituer, certes pas le point d'application de l'effet majeur, mais le «en vue de...» de l'intention du chef. Il y aurait donc bien une certaine relation entre ces deux notions, même si l'une ne s'applique pas sur l'autre.
 
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En conclusion de cette réflexion, comme souvent en matière tactique, il convient de se garder de tout dogmatisme. Le général de Gaulle disait que l'action guerrière était avant tout contingente et le maréchal Bugeaud affirmait qu'à la guerre, il y avait peu de principes, mais que les rares qui existaient devaient être respectés.
 
Donc, s'il est bien avéré qu'il est exagéré d'affirmer que l'effet majeur doit se porter sur le centre de gravité de l'ennemi, comme il est écrit dans la méthode de raisonnement actuelle, gardons-nous bien de tomber dans l'excès inverse d'affirmer qu'il n'existe pas de relations entre eux. Selon le cas, le cadre général de l'engagement ou la nature de l'opération, le centre de gravité ennemi qui aura été identifié pourrait constituer le «en vue de...» ou bien, souvent, il constituera la résultante des effets majeurs.
 
 
Donc, l'effet majeur ne s'applique pas de façon systématique sur le centre de gravité. Il peut aussi porter sur un point décisif, un ensemble de points décisifs ou toute autre vulnérabilité de l'adversaire. Il y aurait donc lieu de corriger en ce sens la définition de l'effet majeur telle qu'elle figure dans le TTA 106. On supprimerait ainsi des sources de confusion, on éviterait des débats pas toujours constructifs et on reviendrait ainsi à l'esprit premier de la méthode.
 
 
Pour nous aider à demeurer modeste dans toute affirmation péremptoire en la matière, bornons nous à constater que le maître en la matière, l'Empereur, n'avait pas résolu cette équation guerrière: n'avait-il pas, en septembre 1812 atteint le centre de gravité russe en s'emparant de Moscou après la victoire de la Moskowa. On connaît la suite...


[5] Futur CEMAT quinze ans plus tard.
[6] 4ème D.M.M. du général Sevez et groupements de tabors du général Guillaume.
[7] British expeditionary force à 2 C.A, commandée par le maréchal French.
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