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Histoire et Stratégies

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Enseignement de l’histoire militaire : une renaissance essentielle

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Chef d’escadrons Vincent BUREAU

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« Lisez et méditez l’histoire de 20 batailles pour arriver à surprendre le secret de la victoire ». Si on s’en tient à ce bon mot de l’Empereur Napoléon 1er, il serait légitime de s’inquiéter de l’avenir des engagements de l’Armée de Terre tant l’étude de l’histoire militaire s’est raréfiée au cours de la carrière de l’officier.

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Même si elle n’est pas la seule solution pour éviter les écueils et les difficultés de la guerre, cette discipline reste un pilier indispensable pour forger l’humilité, l’esprit d’analyse et le sens tactique de l’officier d’aujourd’hui.
Alors qu’au collège et au lycée l’histoire est une matière en perte de vitesse, l’enseignement de l’histoire militaire a suivi cette même tendance au sein du cursus de formation des officiers. Cette matière, dont le champ d’application représente bien plus que l’étude de la simple bataille, renferme pourtant des vertus utiles au développement intellectuel et éthique. Son enseignement mériterait à ce titre d’être intensifié afin d’accompagner l’officier, de manière progressive, tout au long de ses formations de cursus.

Une matière trop peu étudiée
L’histoire militaire est-elle une matière délaissée ? Décrite comme l’un des piliers de l’enseignement tactique à Coëtquidan[i], cette matière ne représente toutefois aujourd’hui qu’environ 15 à 30 heures par an réparties en cours, conférences et TP ou TD pratiques. L’officier de l’armée de Terre ne renouera avec des cours proprement dits que durant sa scolarité de l’Ecole de Guerre, s’il poursuit jusque-là ! Entre temps, lors de son CFCU[ii] et de sa scolarité à l’Ecole d’état-major (soit un cumul approximatif de six mois), cette matière est pour ainsi dire quasiment absente, se cantonnant à un ou deux amphis ou exemples historiques illustrant des rappels de tactique générale. En outre, le plus souvent, la présence de ces petites touches historiques se fait à la faveur d’instructeurs passionnés ou tout simplement intéressés. Les lectures imposées peuvent parfois combler ce déficit d’instruction, mais il reste très difficile d’en mesurer la portée, l’exploitation de ces lectures n’existant quasiment pas.
Deux raisons peuvent, entres autres, expliquer que cette matière soit délaissée : l’officier ne fait pas la guerre tous les jours ; bien que souvent intenses, les périodes passées en opérations ne représentent finalement qu’une part infime de la carrière de l’officier. Surtout, le poids du travail administratif s’est considérablement densifié, ne laissant que peu de place à la recherche et à l’étude historique et, plus généralement, à la réflexion !
D’autres détracteurs considèrent que l’étude de l’histoire militaire conduirait à nourrir des sentiments militaristes, et pourquoi pas ultranationalistes… Ils estiment qu’elle pourrait aboutir à une défiance face à un pouvoir qui impose des baisses capacitaires drastiques à son outil de défense, prouvant sa déconsidération envers le monde militaire. Et pourtant ! Comme le démontre le maréchal Juin dans « Trois siècles d’obéissance militaire », la loyauté du soldat français a toujours été et reste exemplaire.
En tout état de cause, il en résulte qu’en école de formation initiale, et contre toute attente, le jeune officier suit une formation souvent plus technique que tactique… car il s’agit, in fine, d’obtenir un diplôme civil! Pourtant, le champ d’application qu’offre l’histoire militaire est vaste. Même en considérant l’enseignement de l’histoire générale dans son ensemble, véritable école de la culture générale, le volume horaire consenti apparait dramatiquement faible. Outre la connaissance de son passé, de sa future arme d’appartenance et des traditions qui s’y rattachent, les études de la tactique et de la stratégie, de l’ingénierie et de la technologie militaire, de la connaissance des milieux, des populations et du poids des armées dans la société civile seraient cependant autant de matières bénéfiques à un jeune officier ; qu’il soit issu d’une filière technique ou non. Or, l’histoire militaire et des relations internationales est le moyen idoine d’y parvenir.
Alors, est-il opportun d’orienter un stagiaire vers des études de type gestion des entreprises ? Certaines formations universitaires d’histoire et/ou de géographie seraient certainement plus adaptées et concourraient à la formation tactique et morale de l’officier. Certes, cela a un coût mais il existe dans certaines universités, des formations spécialisées  en histoire militaire : c’est le cas par exemple d’un Master II organisé par l’IEP[iii] d’Aix-en-Provence, de l’étude de la poliorcétique à Paris ainsi que des cours d’histoire militaire à l’université de Montpellier. Certains élèves de l’EMIA et de l’ESM ont la possibilité de s’inscrire en Master d’histoire de l’université Paris I (100 heures), mais cela reste une option proposée en cours du soir.

Sans nier l’utilité de la filière technique - l’armée de Terre a besoin d’ingénieurs dans ces rangs car ses matériels, de tous temps, ont fait appel à des technologies novatrices - force est de constater que l’enseignement d’une culture générale semble assez délaissée aujourd’hui. Or, cette culture générale passe entres autres par l’étude de l’histoire et de sa composante militaire.

L’histoire militaire participe à la résilience morale
Faire le choix du métier des armes c’est accepter le trait essentiel et unique de cette profession et de son caractère singulier, c’est-à-dire l’exercice du commandement en temps de guerre. Comme souligné précédemment, même si celui-ci ne devait arriver qu’une seule fois au cours d’une carrière, son intensité est telle que l’officier doit y être préparé.
A considérer qu’il est inutile de connaitre ce qui n’est plus et penser que le passé est définitivement mort, que son étude n’aboutit qu’à une érudition vaine et stérile, nous faisons preuve d’une vision réductrice ! En effet, « renier le passé revient à renier l’Humanité[iv] ».

Tout d’abord, il s’agit de nourrir la Tradition : non pas celle qui consiste en un souvenir d’une gloriole désuète et le port d’insignes ou de badges supplémentaires, mais en la célébration de la mémoire des savoirs et des comportements requis pour que le corps militaire survive dans les situations les plus extrêmes. L’exemple du port de plus en plus fréquent du bleuet de France (ou le retour à une pratique qui sombrait dans l’oubli) est un premier pas vers cette exigence du devoir de mémoire.
La finalité morale de l’étude historique doit améliorer la résilience de l’officier. C’est dans l’action qu’elle s’exprimera car la conscience du présent, servant à prendre des décisions parfois difficiles, serait anéanti sans mémoire. Fustel de Coulanges[v] le souligne en affirmant  que « l’Histoire ne nous dira sans doute pas ce qu’il faut faire mais nous aidera peut-être à le trouver ». Il est impératif de donner à l’officier ce moyen.
Dès lors, la formation morale de l’officier se bâtit progressivement au cours de sa carrière. La réflexion sur l’éthique de son engagement et la capacité à maîtriser la force et circonscrire la violence doivent avoir une place de choix lors de ses différentes formations. L’histoire militaire donne un support indispensable à cette matière car elle représente une véritable école d’humilité. Son étude permet de se détacher des sentiments afin de garder un sens critique et un esprit d’analyse. L’occultation de faits historiques jugés comme des erreurs ou des choix malheureux est dangereux : il est indispensable de militer pour une analyse dépassionnée de l’histoire afin d’en tirer les leçons. Expliquer et comprendre la collaboration sous l’occupation, l’utilisation de la torture ou la rébellion d’officiers généraux en Algérie n’est pas cautionner pour autant ces actes. L’utilité de l’histoire militaire dépend donc des questions que l’on lui pose. Elle procure le cadre temporel et géographique de référence à l’intérieur duquel les phénomènes et les actes prennent un sens.
On aurait tort de se borner à considérer, comme Thucydide, que l’histoire est un perpétuel recommencement ou comme Louis-Ferdinand Céline qu’elle ne repasse pas les plats. La vérité est certainement à mi-chemin. Les peuples ont souvent appris plus de leurs défaites que de leurs victoires, il faut donc pouvoir analyser les unes et les autres avec minutie afin de pouvoir opérer les changements ou les modifications nécessaires à l’outil de défense et ne pas se reposer uniquement sur ses lauriers ou sur l’interprétation trop optimiste d’une paix très relative. Il a suffi de moins de 20 ans à la France pour perdre son avance technologique et son avantage tactique dans le développement de l’arme blindée : facteur de victoire en 1918, la faiblesse de la doctrine de l’emploi des chars a précipité la défaite de 1940 face à une Allemagne qui avait fait des choix judicieux dans ce domaine, tirant les enseignements de sa défaite.
A ce propos, rappelons-nous de ce que disait Paul Valéry : "L'histoire justifie ce que l'on veut. (...) L'histoire, je le crains, ne permet guère de prévoir, mais associée à l'indépendance d'esprit, elle peut nous aider à mieux voir"[vi].
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Une formation à répartir au cours de la carrière de l’officier
Il est donc indispensable de s’appuyer sur l’histoire militaire pour affermir le sens moral et l’esprit d’analyse de l’officier. Quels en sont les moments propices ?
L’institution militaire consent trois grandes périodes à la formation des officiers, réparties tout au long de leur carrière. A chacune de ces formations doit correspondre un enseignement particulier de l’histoire militaire. Le niveau de cette instruction doit être mis en adéquation avec la responsabilité croissante qu’acquiert l'officier dans son institution.

La formation initiale revêt évidemment un caractère primordial. L’effort actuel entrepris pour densifier la formation historique doit néanmoins être intensifié. C’est sur ce socle que seront bâtis l’éducation morale et le sens tactique du jeune officier.
Cette relativement longue période de formation se prête donc plus naturellement à l’étude d’une histoire militaire axée sur la tactique (« l’histoire bataille »). Les études de batailles doivent non seulement aider à illustrer des principes de tactique générale mais aussi à placer le futur chef de section dans la perspective d’une manœuvre d’ensemble qu’il se doit de comprendre. Ces études doivent être très détaillées mais aussi s’accompagner d’un enseignement plus général permettant de replacer dans son contexte le rôle des forces armées (dans sa dimension politique) et l’impact de la guerre, au niveau social.
Fort de ces premières expériences, de l’apprentissage des codes particuliers de l’Armée, l’officier, après 7 à 10 ans de carrière, se voit confier le commandement d’une unité élémentaire. Sa responsabilité de chef sera mesurée à l’aune du commandement tactique, de la gestion de la ressource humaine et du matériel qui lui est confié. Ce temps de commandement terminé, la grande majorité suivra un stage afin de se perfectionner aux techniques d’état-major et notamment à la planification opérationnelle d’un engagement opératif. Cependant, lors de ces périodes de formation (CFCU et DEM), même si le cœur en est la tactique, les cours d’histoire militaire sont réduits à la portion congrue. Pourtant, une étude tactico-opérative de conflits et batailles est en mesure d’appuyer considérablement l’apprentissage de ces matières pour des officiers qui ont pour la plupart acquis une certaine expérience tactique. Elle les aiderait, par la pratique de staff-ride[vii] ou de wargames, à avoir un jugement éclairé dans l’exercice de leur commandement et des choix tactiques qu’ils auront à prendre et, sans doute, à éviter les fautes les plus graves...
Cela permettra aussi de familiariser l’officier à la pratique du wargaming, le re-jeu des opérations planifiées dont la pratique se généralise dans nos états-majors. Et si tout le monde s’accorde pour affirmer que le kriegspiel[viii] a donné aux officiers prussiens un réel sens tactique qui fut indéniablement un facteur de leur succès de 1870, alors développons-le et appliquons-le nous aussi !
Enfin, le dernier volet de formation, qui ne sera pas suivi par tous les officiers mais par une part de plus en plus réduite, est délivré par l’Ecole de guerre afin de former les futurs décideurs et hauts responsables des armées. L’histoire militaire y doit alors balayer un champ plus vaste, aborder les aspects stratégiques des conflits, les implications internationales et nationales, les approches diplomatiques précédant les conflits mais encore les impacts économiques et sociologiques de la guerre. Il leur faut comprendre la complexité des engagements et ses implications. L’Histoire ne donnera pas les solutions mais fournira des outils et des méthodes et appuiera la préparation de ces officiers à côtoyer un monde politico-militaire complexe.

Après la guerre de 1870, c’est avec des officiers historiens que s’est formé le deuxième bureau de l’état-major de l’armée (bureau renseignement). Des officiers de même formation ont aussi participé au renouveau de la doctrine de l’armée de Terre avant le premier conflit mondial. Aujourd’hui, le Service Historique de la Défense (SHD), outre la mission de gérer les archives, est chargé de recherches historiques relatives à l’histoire de la défense et participe aux travaux du RETEX (retour d’expérience) et à la doctrine. Ces officiers historiens sont aussi chargés de l’enseignement de l’histoire militaire, qu’ils soient au SHD, dans les écoles de formation ou gestionnaire du patrimoine. Civils et militaires, ils ne représentent cependant qu’une quarantaine de personnes. Les contraintes actuelles qui pèsent sur les armées, et sur l’armée de Terre en particulier mettent en péril ces micro-populations.
Les organismes de formation subissent aussi de fortes contraintes budgétaires et sont obligés de réduire le volume horaire des cours dispensés. La tâche reste cependant immense et l’enjeu suffisamment important pour que l’histoire militaire ne disparaisse pas de leurs programmes. Elle est un excellent moyen, peu coûteux, de parvenir aux objectifs de formation et consomme plus de réflexion que de carburant ! Il est même urgent d’en densifier le contenu et de le sanctuariser. Il ne suffit pas d’affirmer que la culture générale et l’histoire militaire sont indispensables pour l’éducation éthique et tactique de l’officier ; lorsque moins d’une centaine d’heure sur une période cumulée de 4 ans de formation y est consacrée, la portée ne peut être que minime et les objectifs inatteignables.
Laissons le mot de la fin au maréchal Foch : « Pour entretenir en temps de paix le cerveau d’une armée, la tendre constamment vers la guerre, il n’y a pas de livre plus fécond que l’Histoire ».


[i] Les Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (ESCC) regroupent trois écoles : l’Ecole Spéciale Militaire, l’Ecole Militaire InterArmes et l’Ecole d’Administration Militaire.
[ii] Cours des futurs commandants d’unité
[iii] Institut d’Etudes Politiques
[iv] Auguste Comte (1798-1854), philosophe français
[v] (1830-1889), historien et précurseur de la sociologie.
[vi] Paul Valéry, Regards sur le Monde actuel, Paris, Stock, 1931
[vii] Staff ride : voyage d’état-major consistant à se rendre sur les lieux d’un champ de bataille du passé dont on a préalablement étudié l’histoire pour revivre sur le terrain, de façon minutieuse, le déroulement des combats en vue d’en tirer des enseignements de point de vue stratégiques, opératifs ou tactiques.
[viii] Wargaming et kriegspiel : jeu de guerre en anglais et en allemand. Le wargaming, dans l’armée française, consiste à mener une confrontation méthodiquement régulée et arbitrée entre un mode d’action ami et un mode d’action ennemi détaillés. Les conclusions aideront à identifier des hypothèses et à ébaucher le plan de manœuvre.