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Valeurs de l'Armée de Terre

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Et s’il fallait apprendre à mieux savoir dire non ? ...

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Par le Général de corps d’armée Alain BOUQUIN

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« La discipline faisant la force principale des armées, il importe que tout supérieur obtienne de ses subordonnés une obéissance entière et une soumission de tous les instants, que les ordres soient exécutés littéralement sans hésitation ni murmure… ». Qui ne connaît cet extrait de l’ancien règlement de discipline générale? Ce texte a certes vieilli; peut-être même «mal vieilli»; il n’est d’ailleurs plus en vigueur depuis 1966. Et pourtant… on peut se féliciter, d’une certaine manière, au sein de l’armée de Terre, que son esprit soit demeuré très prégnant.

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Car jusqu'ici la culture du «terrien», et son honneur, ont toujours consisté à «faire ce qui est dû» (ou ce qui est ordonné) et à assumer ses obligations en dépit des obstacles, voire des impossibilités. Bref à obéir «sans hésitation ni murmure»...
 
C'est le culte de la mission, ancré dans nos tripes. C'est une question de dignité, ou d'orgueil, partagée par l'ensemble du personnel de l'armée de Terre. C'est aussi une question de volonté, qui est souvent la marque de nos décideurs. C'est enfin une question de logique opérationnelle, car au combat on n'a jamais le droit de dire «je refuse», même quand les éléments sont contre soi: on dit «je vais faire le maximum»! Parce que des vies en dépendent, parce que la réussite de la mission va conditionner le succès de la manœuvre...
 
C'est la logique de la détermination affichée. C'est la logique des éléments que l'on veut à tout prix dominer, de l'adversité vaincue.
 
C'est aussi la logique très gauloise de la «démerde», celle qui fait trouver des solutions aux situations les plus inextricables; au point que le verbe démerder se conjugue sur le mode transitif dans certaines de nos formations: je démerde un camion, je démerde un pot de peinture, je démerde une carte d'autoroute...
 
Or le constat de ces derniers mois, au sein des unités de l'armée de Terre, est celui d'une inadéquation croissante entre missions et ressources. Ce constat est souvent aggravé par le fait que celui qui est chargé de la mission n'est pas celui qui exerce la maîtrise des moyens nécessaires à sa réalisation, une partie des leviers appartenant désormais à la chaîne des soutiens. C'est une situation qui, de plus en plus, met nos cadres en difficulté. La démerde est en train de montrer ses limites: elle ne permet plus de résoudre la totalité des impossibilités; elle se heurte aux faits les plus têtus.
 
Ainsi, les moyens qui nous sont aujourd'hui alloués pour la préparation opérationnelle ou dans la vie courante, mais aussi parfois en opérations, ne sont malheureusement plus toujours correctement dimensionnés au regard des tâches à accomplir. Tous les types de ressources sont affectés par ce phénomène: ressources humaines et financières en premier lieu, mais aussi moyens matériels, véhicules, fournitures diverses, produits courants, carburant ou munitions...
 
Et tous nous en souffrons, car nous ne sommes plus en mesure d'adopter cette attitude de «bon élève» à laquelle nous sommes tant attachés: celle qui consiste à tout faire pour donner satisfaction à son chef, même quand il faut pour cela imaginer des expédients.
 
Mais à la réflexion, cette attitude de «bon élève» est-elle toujours la plus raisonnable? Elle peut en effet se révéler particulièrement contre-productive. Car à force de toujours dire oui à tout, on donne l'impression que l'on n'a pas encore atteint ses limites. Et on s'expose ainsi à subir toujours plus de réductions, de déflations. On donne aussi le sentiment que le «terrien» est bonne pâte: un peu râleur, vaguement pessimiste, mais discipliné et «facile»: il gueule, mais il fait! Certains peuvent être ainsi tentés de profiter de notre nature généreuse et volontaire...
 
On notera que d'autres administrations, y compris au sein du ministère de la Défense, n'affichent pas les mêmes dispositions, ni les mêmes facultés d'adaptation... et qu'elles ne paraissent pas s'en porter plus mal, bien au contraire! De notoriété publique, on sait qu'on ne peut pas impunément tout leur demander, et personne ne songe à abuser de leur candeur!
 
On doit donc aujourd'hui se poser la question de savoir s'il ne faut pas, à notre tour, rentrer dans ce jeu subtil de l'opposition raisonnée et de la négociation des objectifs. En clair, changer de «modèle», et devenir capable de dire non chaque fois que cela se justifie.
 
Savoir dire non à son chef n'est-il pas d'une certaine manière un devoir? Bien entendu, ce n'est jamais un non sec qui s'apparenterait à une fin de non-recevoir; c'est un non argumenté et motivé: «je ne peux pas remplir ma mission parce que des moyens indispensables ne m'ont pas été accordés» ou «les délais impartis pour cette tâche ne sont pas suffisants» ou encore «les contraintes qui me sont imposées ne sont pas compatibles avec les objectifs fixés pour cette mission».
 
Les seules conditions pour exercer ce «droit d'opposition» sont en général:
·          d'abord de ne pas le faire au combat, bien sûr;
·          d'avoir fait le maximum de ce qui était en son pouvoir;
·          d'alerter son chef à temps;
·          d'être en mesure d'expliquer clairement le refus;
·          d'y mettre les formes, pour éviter de paraître en situation d'indiscipline.
 
Cette attitude ne doit pas être réservée aux plus hautes sphères de décision de nos forces. Elle doit désormais irriguer l'ensemble des niveaux de la hiérarchie. Car elle peut concerner aussi bien un capitaine vis-à-vis de son chef de corps qu'un officier d'état-major.
 
Dans cette perspective, il y a un évident devoir d'éducation à soutenir. Il s'agit d'enseigner à nos cadres, dès leur formation initiale, et plus tard lors de leur formation de cursus, un esprit de discernement qui leur permette d'identifier les situations pour lesquelles le «non» s'impose. Par exemple :
·  lorsqu'un «oui» aura des conséquences plus négatives qu'un «non»;
· quand le manque de moyens accordés à une mission va générer une fragilité en matière de sécurité ou conduire à une charge de travail non supportable;
· si la réussite de la mission devient aléatoire du fait d'un manque de ressources...
 
C'est une pédagogie du «non» légitime qui doit s'instaurer.
 
Cette pédagogie est d'autant plus nécessaire que l'attitude à adopter est tout sauf naturelle. Elle risque même de rebuter les plus anciens: cesser de considérer la mission comme sacrée pour en faire un objet de négociation ne va pas de soi. Cela heurte la culture inscrite dans les gènes du «terrien».
 
Mais cette attitude est-elle si nouvelle qu'il y paraît? Cette possibilité du «non» n'est-elle pas inscrite depuis fort longtemps dans les replis de la discipline militaire bien comprise? Quand on parle de la loyauté due au chef, de la nécessaire transparence, de la confiance qui doit irriguer la chaîne hiérarchique, de la notion d'intérêt général et de la discipline intellectuelle, on sous-entend de manière implicite une relation dans laquelle le subordonné a un devoir de vérité vis-à-vis de son chef. L'indépendance d'esprit et le courage intellectuel y trouvent leur pleine place et ont d'ailleurs toujours été favorisés, et même enseignés. La subsidiarité, quand elle est sainement pratiquée, suppose elle aussi une part d'appréciation de situation et d'initiative qui ouvre la porte à la remise en cause de ses ordres par le subordonné. Enfin, la distinction entre la lettre et l'esprit de la mission ménage la possibilité pour ce subordonné de modifier l'exécution des ordres reçus pourvu qu'il sache rester dans l'esprit de l'objectif fixé. Il n'y a donc rien de fondamentalement nouveau.
 
Ce qui est nouveau en revanche, c'est que cette «aptitude au non» est probablement appelée à être utilisée beaucoup plus couramment dans un environnement économique difficile: elle a vocation à devenir le réflexe quasi-automatique de celui qui reçoit une mission et se pose d'emblée la question des moyens. C'est en ce sens qu'il faut que tous au sein de l'armée de Terre se l'approprient.
 
Elle peut en effet s'avérer de nature existentielle dans le contexte du moment. Pour préserver l'armée de Terre de la suractivité mais aussi pour lui éviter de nouvelles réductions de ressources. En démontrant au quotidien que des seuils ont été atteints. En faisant rentrer dans les esprits que le maintien de certaines missions ne pourra pas se faire si les ressources continuent à diminuer.
 
Certains au sein de notre ministère ont déjà compris l'intérêt de cette démarche, qu'ils savent pratiquer avec une grande force de persuasion; et ils ont obtenus des résultats probants. Pourquoi nous, «terriens», ne saurions-nous pas à notre tour rentrer dans ce jeu?
 
Savoir dire non ne relève pas de la désobéissance, mais au contraire d'une saine et vraie discipline, celle qui doit la vérité à son chef. C'est l'attitude responsable du militaire qui connaît depuis toujours la pertinence du triptyque «un chef, une mission, des moyens». C'est celle de relations de commandement conçues avant tout comme des liens de confiance. C'est surtout une nécessité dans les temps difficiles que nous traversons. Nos personnels attendent de nous ce courage, non seulement pour les protéger d'une certaine forme de surchauffe, mais surtout comme un témoignage de la reconnaissance que nous leur devons.
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