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Histoire et Stratégies

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EVOLUTION ET REACTIVITE, FACTEURS CRUCIAUX DE LA VICTOIRE TACTIQUE.

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Par le Chef d'escadron Romain CASSAN

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Le canon de 75 est le meilleur de sa génération ! Combien de fois la supériorité de cette arme a été évoquée et démontrée techniquement ? Et pourtant, en 1914, l’artillerie française, ne peut rien faire pour éviter la tragique défaite. Quatre ans plus tard, à force d’adaptation, d’ingéniosité et de réflexion, la nouvelle artillerie mène des actions déterminantes, et permet la victoire alliée.

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Plus  près  de  nous,  dans  des  engagements aussi variés que l’Afghanistan ou le Mali, partout où une force terrestre est déployée, l’artilleur   conserve,   en   dépit   d’une   vieille image infondée d’arme de non-emploi, un rôle essentiel grâce à la diversité des effets qu’il produit.

Les questions qu’il convient de se poser sont multiples ;        pourquoi        la        supériorité technologique n’est pas toujours synonyme de succès tactique, comment la défaite de 1870 a préparé celle de 1914, quel processus permet l’évolution dans les domaines de la réflexion et de l’équipement.

Ainsi, à travers l’exemple de l’artillerie, nous verrons que les différentes évolutions de l’armée de Terre se sont révélées efficaces tant grâce à la doctrine, jamais érigée en dogme, qu’à la technique, jamais considérée comme une fin.



Cette assertion peut être démontrée en s’intéressant tout d’abord aux raisons qui ont amené cette défaite de 1914 puis en analysant les facteurs qui ont permis la transformation et  finalement  le  succès.  Enfin,  un  parallèle avec l’artillerie contemporaine montrera que cette  idée  demeure  et  justifie  l’importance des domaines doctrinaux et techniques.



ENTREE EN GUERRE… ET DEFAITE PROGRAMMEE.

L’armée française, au début du XXème, pourtant consciente de l’éminence d’une guerre, a subit une grave défaite parce qu’elle a principalement évolué sur la notion de revanche au dépend de la réflexion doctrinale.

Après      1870,      « l’année      terrible »,      la reconstruction  des  armées  est  réalisée  de façon très irrégulière, par à-coups et surtout sans direction précise. A l’image de l’instabilité politique de la 3ème république, la réflexion tactique n’aboutit pas à l’unité de la doctrine pourtant nécessaire à la cohérence de l’emploi des forces. L’architecture de commandement entre le conseil supérieur de guerre, les directions d’armes et les généraux de corps manque de synergie et chacun travaille en autonomie.

« L’élégance de la manœuvre française, c’est l’offensive simple, directe et forte »

Aussi, l’initiative intellectuelle laissée aux jeunes officiers brevetés, la dichotomie et finalement l’ascendant pris par les officiers St- Cyriens voués à servir dans l’infanterie ou la cavalerie et les officiers polytechniciens destinés aux armes d’appui (artillerie et génie) aboutissent à la diffusion d’un esprit offensif exagéré.

Cette   pensée,   où   prédominent   le   facteur moral,  l’anti  matérialisme,  et  même  le sacrifice, néglige la réflexion sur la défensive, la  protection,  notions  jugées  moins honorables et favorise les clivages entre officiers   généraux   et   jeunes  brevetés   de l’école supérieure de guerre.

C’est donc la logique de supériorité du tempérament sur les effectifs et les moyens matériels qui devraient permettre de remporter une victoire sur l’ennemi allemand.


L’armée française a déployé, lors de la guerre Russo-japonaise de 1905, des observateurs afin d’identifier des enseignements transposables. Mais les conclusions négligeront les aspects techniques  comme  les  efforts  de protection russes pour mettre en valeur le facteur moral japonais, comme facteur clé de la victoire.

*

Corollaire de cette pensée offensive, les militaires français sont convaincus que la guerre  rapide  sera  gagnée  grâce  à  des violentes attaques d’infanterie appuyées par de  l’artillerie  légère.  Cette  idée  est notamment confortée par l’utilisation d’armes comme le canon de 75, merveille technologique.


« Une artillerie de campagne très légère et très mobile aidée, en certaines circonstances limitées, par des canons courts, répondra à toutes les nécessités ; ni la portée, ni les gros calibres n’offrent d’utilité »

Extrait du règlement de l’artillerie de 1910

La problématique majeure des canons de campagne réside alors dans le recul de l’arme. Le  « 75  français »  né  en  1897  apporte  la solution. Le recul est « maitrisé » par un frein hydraulique et le chargement est facilité par l’usage   d’une   munition   encartouchée.   La cadence de tir est ainsi considérablement augmentée. L’artillerie de campagne est donc considérée comme une arme supérieure et cohérente avec les modes d’action offensifs. Comme par un effet de balancier, l’artillerie lourde est significativement délaissée (à l’inverse des Allemands) car jugée trop  encombrante pour la manœuvre.

*

Surtout, la combinaison de cet esprit offensif avec le canon de 75 donne un usage inapproprié de l’arme. Ce canon est utilisé en appui des attaques d’infanterie en tir direct, sur des objectifs vus depuis le canon. La trajectoire rectiligne de l’obus ne permet ni d’atteindre les objectifs protégés, ni ceux en arrière du front, c’est-à-dire, les batteries d’artillerie lourde allemandes. Non protégées, les batteries de 75 sont donc prises pour cibles par les tirs indirects (trajectoires courbes) de l’ennemi.     Les     fantassins     sont     fauchés, l’artillerie est décimée. Toutefois, la capacité à manœuvrer du 75 bloque les offensives allemandes (la bataille de la Marne) qui, cherchant garder l’avantage de leur artillerie lourde,  figent  le  front  et  font  basculer  le conflit dans une guerre de tranchées.


C’est donc une double erreur d’appréciation qui participe à l’explication
du désastre de 14. Erreur doctrinale d’une part à cause du fantasme  de  la  « guerre  éclair »  et  erreur technique d’autre part quant à la négligence d’une artillerie équilibrée entre campagne et lourde.


TRANSFORMATION ET EFFICACITE A TOUT PRIX !

En  1918,  après  quatre  années d’enseignements et d’évolutions, la victoire se profile. L'artillerie permet des actions déterminantes parce qu'elle a réalisé des adaptations techniques et doctrinales remarquables notamment dans la diversification des effets possibles ou la coordination interarmes.

La prise en compte de la nécessité d’un compromis entre mobilité et feu remonte en réalité aux années 1910 avant d’éclater dès les premiers jours d’aout 1914. En effet, les enseignements de la guerre Russo-japonaise mais aussi les rapports du 2ème  bureau sur l’importance  de  l’artillerie  lourde  en Allemagne éveillent les consciences, mais il est déjà trop tard et les budgets alloués au canon de 75 sont déjà importants. Il faudra donc attendre le désastreux bilan des premières batailles pour convenir de la nécessité d’une évolution. Cette modernisation se manifeste initialement dans 2 domaines. D’une part, l’apparition d’une artillerie lourde avec les canons de 105 ou les rénovations de canons de  155  et  d’autre  part  l’utilisation  de méthodes plus rigoureuses et précises du service de l’arme. L'apparition des tables de tir,  des  plans  directeurs,  l'homogénéisation des lots de poudres offrent des possibilités nouvelles  comme  la  précision,  la concentration des feux et une augmentation de portée.

Tableau 1 : dotation "Artillerie" française, source
Histoire de l'armée française, Philippe Fouquet-Lapar,
1985

Matériels
1914
1918
Canons de 75
3840
4968
Pièces d’artillerie
lourde
308
5128
Mortiers
0
18000


Ces changements permettent une évolution d’emploi de l’arme. La mise en œuvre de tirs plongeants montre toute sont efficacité pour atteindre les abris profondément enfouis dans le sol et pour détruire les tranchées. La portée accrue   permet   de   battre   par   le   feu   des objectifs hors des vues. L’importance de l’observation réalisée par les sections de repérage terrestre, par son et surtout par aéronautique devient donc capitale. L’artillerie française devient finalement assez rapidement « compétitive » et  le feu revient au premier plan, à défaut de la manœuvre.

« L’artillerie prépare mais ne
conquiert pas.»

De 1915 à 1917, l’emploi de préparation massive d’artillerie est privilégié mais les déluges de plomb n’offrent finalement pas de succès tactique. En plus des difficultés logistiques induites par une consommation importante d’obus, l’absence de mobilité de l’artillerie confine les attaques des fantassins dans la portion de terrain battue par les feux.

Finalement, les évolutions en termes d’organisation  et  d’équipement  permettent de contenir les offensives mais manque de perspectives  doctrinales  permettant  la victoire.

*

En 1918, la capacité de manœuvre des pièces d’artillerie  offre  enfin  la  possibilité  de combiner le choc et le feu, c’est le retour de la manœuvre interarmes. Les attaques sont précédées  d’un  barrage  roulant  de  feu  et accompagnées de chars. L’infanterie qui s’engage est organisée en groupes d’assaut lourdement armés (lance-flamme et mitrailleuses)  et  est  suivie  de  groupement interarmes composés d’infanterie, de char et d’artillerie d’accompagnement. Les objectifs sont atteints sans arrêts intermédiaires, les points forts ennemis sont contournés puis submergés. La victoire tend les bras aux alliés.

Sans oublier l’immense courage des soldats, innovation technologique et doctrinale, adaptabilité et réactivité, cohérence des moyens et coordination des acteurs sont finalement les domaines qui ont permis le succès de l’offensive de 1918 et ont scellé la fin de la Grande Guerre.

QU’EN RESTE-T-IL AUJOURD’HUI ?

Ce processus de transformation de l’artillerie s’est  finalement  reproduit  lors  des  quinze remarquablement  fiable  et  représente  une faible empreinte logistique. Actuellement en
dernières années avec le retour de l’appui feu au coeur des combats modernes.




Dans les années 90, l’image de l’artillerie s’est particulièrement dégradée parce que les engagements se sont caractérisés par le non emploi d’armes puissantes. Depuis le Mont Igman en 1995 (350 obus explosifs) jusqu’au durcissement  de  l’engagement  en Afghanistan, aucun obus explosif d’artillerie lourde n’a été utilisé en opération. Le manque de culture interarmes, la lourdeur logistique, l’impact politique que signifie l’emploi de l’artillerie plaide pour sa non-utilisation. Avec son image d’arme technique (aggravé par l’héritage de l’artillerie nucléaire), opérant loin des  combats,  l’artillerie  ne  séduit  pas  les jeunes  cadres   sortant   d’école  (officiers  et sous-officiers). L’artillerie s’éteint à petit feu…

*

Mais quand les armées sont de nouveau engagées  dans  des  actions  de  coercition  et que des soldats meurent en opérations, l’artillerie retrouve une place centrale dans le combat interarmes. La fameuse phrase du général d’armée Thorette, alors CEMAT, « pas un pas sans appuis », illustre ce constat. Ce changement de mentalités coïncide avec la mise en service de nouveaux systèmes qui par la diversité des effets et la simplicité de mise en œuvre répondent aux nouveaux besoins opérationnels. Le canon d’artillerie CAESAR (camion  équipé  de  système  d’artillerie) répond parfaitement aux attentes du combat interarmes dans un contexte aussi bien de combat contre-insurrectionnel comme en Afghanistan  que  dans  un  combat  de manœuvre dynamique comme au Mali. Reconnu pour sa portée et sa très grande précision,         ce         canon         est         aussi remarquablement fiable et représente une faible empreinte logistique. Actuellement en cours de prise en compte par le 1er régiment d’artillerie, le lance-roquette unitaire, peut être engagé en intervention comme en stabilisation grâce à des munitions de précision, aux effets collatéraux réduits. La roquette guidée à charge explosive, capable de concentrer son efficacité sur une zone réduite, doit permettre de traiter des cibles en environnement urbain, sur des terrains entravés ou abritées sous infrastructure.



« Le   bon   rapport   puissance   de   feu/ légèreté de l’empreinte logistique a constitué une des caractéristiques majeures des modules artillerie déployée dans l’opération SERVAL, bien loin de l’image erronée de lourdeur […]. Cette qualité tactique et opérative se double d’une véritable souplesse stratégique, quand le déploiement d’une unité Caesar ne nécessite que 3 rotations d’avions de transport.

CDEF,  Synthèse RETEX de l’opération SERVAL  au MALI janvier/ mai 2013, novembre 2013

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Surtout ce retour au premier plan s’effectue grâce à la modernisation des équipes d’observation d’artillerie qui sont aujourd’hui les garantes du lien entre le chef interarmes et les canons. En effet, l’architecture du segment de l’avant, a été profondément modifiée et permet aujourd’hui, de conseiller le chef interarmes en proposant des effets tactiques précis, de mettre en œuvre l’ensemble des appuis-feux interarmées (Close air support de l’armée de l’air, close combat attack de l’ALAT et appui artillerie) de prendre en compte le processus  de  déconfliction  des  intervenants 3D.   Par   ailleurs,   ces   équipes,   véritables capteurs, sont des pions essentiels permettant d’apporter des réponses aux besoins en renseignement.

Ces  évolutions  de  l’artillerie  contemporaine ont  été  réalisées  grâce  à  la  volonté perpétuelle d’adapter les outils et leur utilisation aux besoins opérationnels.




RETEX OP ETERNAL BLACKSMITH TFLF 3
(avril 2011): Vallée d’Alasay

Un besoin important d’appui-feux :

une complémentarité indispensable

Constat : Avec plus de 230 coups de 155mm, 4 GBU, 640 obus de 30mm, 32 roquettes de 68mm, 2 missiles HOT, le besoin en appui feux a été très important.

La  puissance  de  feux  des  appuis  3D  a  ainsi permis à des unités isolés de maintenir leur dispositif et de se désengager dans des conditions satisfaisantes.

Enseignement : Le besoin en appui direct des unités engagées dans ETERNAL BLACKSMITH a cru proportionnellement à la faiblesse de leur effectif ou leur manque relatif de puissance de feu.

Seule la complémentarité des moyens ART, CCA, CAS permet de faire face à ces besoins à la fois en volume et en variété des effets à délivrer
***


En  définitive,  aujourd’hui  comme  cent  ans plus tôt, ce sont les capacités d’anticipation, de réactivité, de curiosité intellectuelle, d’intégration de nouvelles technologies, qui garantissent la cohérence de l’emploi des armes au niveau tactique. C’est donc un plaidoyer pour la nécessité de conserver des organismes garants d’une boucle courte entre l’exploitation des enseignements, l’adaptation de la doctrine et la conception des nouveaux équipements qui est ici affirmé.
A l’heure de choix budgétaires contraignants et alors que le monde n’est aujourd’hui pas moins  dangereux  qu’hier,  il  faut  l’avoir  à l’esprit !

Figure 2: Tir Caesar depuis la FOB de NIJRAB



BIBLIOGRAPHIE


 L ’invention  de la  guerre moderne  , Michel Goya, 2014

Encyclopédie de la Grande Guerre, Stéphane Audouin-Rousseau, 2012

Vrai et faux dans la Grande Guerre, sous la direction Christophe Prochasse et Anne Rasmussen, 2004

Inventaire de la Grande Guerre, sous la direction de François Lagrange, 2005
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