Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Commandement

Saut de ligne

Faut-il conserver la «pompe» à Saint-Cyr ?

Image

Par le Chef de bataillon Benoît BOUZEAU

Image

Pour que Saint-Cyr reste «l’école spéciale militaire» et, à ce titre, conserve son statut de «grande école» de la Défense, l’auteur propose de promouvoir d’urgence une scolarité académique spécifique de haut niveau du type «master 2 défense option armée de Terre», commune à tous les élèves-officiers, qui corresponde aux besoins de l’armée de Terre.

Image
Image

Le 11 floréal de l’an X (1er mai 1802) parut la «loi générale sur l’instruction publique». Celle-ci institua notamment le concept d’école spéciale, dont la vocation était «l'étude complète et approfondie ainsi que le perfectionnement des sciences et des arts utiles». En plus d’une vingtaine d’écoles spéciales[1], concédant d’emblée une spécificité au métier des armes, cette loi créa l’École spéciale militaire (ESM), destinée à «enseigner (…) les éléments de l'art de la guerre (…) toutes les parties théoriques, pratiques et administratives de l'art militaire, ainsi que l'histoire des guerres et des grands capitaines».

En regardant le contenu actuel de la formation académique des saint-cyriens, il est difficile de comprendre qu’il y ait plusieurs contenus différents, et que certaines matières ou filières semblent éloignées du métier de chef militaire. Alors qu’une crise mondiale contraint les États à restreindre leur budget, il est malaisé de justifier que des moyens importants soient consacrés pour qu’un enseignement académique inadapté au métier des armes, fut-il de qualité, soit dispensé à des élèves-officiers.

Pourquoi conserver une scolarité académique à Saint-Cyr, et que doit-elle contenir pour que l’ESM remplisse son rôle et garde son rang ?

Ainsi, pour que Saint-Cyr reste «l’école spéciale militaire» et, à ce titre, conserve son statut de «grande école» de la Défense, il est urgent de promouvoir une scolarité académique spécifique de haut niveau du type «master 2 défense option armée de terre» commune à tous les élèves-officiers, qui corresponde aux besoins de l’armée de terre.

Une formation intellectuelle importante pour les officiers


La formation académique des officiers a une justification, et il faut la conserver en plus de la formation militaire, particulièrement à Saint-Cyr.

De façon générale, il est indéniable que le niveau intellectuel de ses officiers conditionne en partie la victoire d’une armée. Le Lieutenant-colonel Titeux, dans son livre «Saint-Cyr», prétend, par exemple, que la désaffection pour l’enseignement théorique est l’une des causes de la défaite de 1870 contre la Prusse. Clausewitz affirme quant à lui: «si nous cherchons plus loin ce que la guerre exige de ceux qui s’y consacrent, nous trouvons que les qualités intellectuelles ont un rôle prédominant. La guerre est le domaine de l’incertitude (…) c’est ici qu’avant tout, une intelligence subtile et pénétrante sera nécessaire pour discerner et apprécier la vérité».

Au-delà de la seule notion de niveau d’instruction générale acquis, la pleine intégration des enseignements théoriques et pratiques au sein d’une seule et même école contribue à améliorer la compétence des officiers. En effet, comme l’affirme Jean-François Delbos[2], ce modèle de formation, mêlant acquisition de techniques militaires et de capacités de raisonnement intellectuel, permet de «bénéficier d’une unité de lieu et de temps» et d’être «tourné vers la même finalité de compétence». Il y a alors par construction la volonté d’associer la réflexion et l’action, qui sont les deux facettes du commandement, et qui seront utiles à tout officier tout au long de sa carrière.

Enfin, plus spécifiquement pour l’ESM, sa définition historique implique la présence d’une scolarité académique. Contrairement aux écoles d’armes, devenues écoles d’application, qui se concentrent sur l’acquisition de savoir-faire militaires propres au premier emploi, l’ESM est avant tout une école de l’enseignement supérieur. Ainsi, en tant qu’école de l’enseignement supérieur de l’instruction publique, elle a pour vocation de fournir à l’armée de Terre des cadres ayant suivi une formation intellectuelle exigeante, parmi lesquels se trouvent ceux qui y occuperont les fonctions de haut niveau. L’admission par un concours sélectif et la qualité de l’enseignement délivré sont les éléments indispensables pour que l’ESM tienne son rang de grande école reconnue par la conférence des grandes écoles depuis sa création en 1973.

Au-delà des raisons historiques propres à la création de l’ESM, la présence équilibrée d’un enseignement militaire et académique est donc bien l’un des atouts de la formation initiale des officiers français et ne peut être remise en question sans risquer de la dégrader. 

Une dérive dans l’enseignement actuel


Bien que la présence de l’enseignement général y soit une grande richesse, la scolarité actuelle n’en demeure pas moins critiquable par la discrimination des élèves dans trois filières déterministes.

L’une des principales qualités de l’ESM est d’être basée sur un recrutement diversifié qui représente une véritable source de richesse pour l’armée de Terre. La sélection des futurs officiers par différentes voies contribue directement à mélanger les profils d’origine, atténuant par là le risque d’une population monolithique d’officiers. Ainsi, le recrutement en classes préparatoires avec un même volume pour chacune des trois filières (lettres, économie, sciences) permet une variété de raisonnement. Il doit rester majoritaire, car il procède de la définition même d’une école spéciale, intégrée dans le système typiquement français des grandes écoles. Par ailleurs, le recrutement universitaire à bac+3 contribue à cette diversité avec d’autres aptitudes intellectuelles.

Pour autant, une fois les élèves-officiers admis à Saint-Cyr, leur répartition en trois filières principales d’enseignement[3] contredit la raison d’être de l’École spéciale militaire, qui est de fournir des cadres généralistes au corps des officiers des armes «pour le commandement des unités de combat»[4]. En effet, depuis la réforme de la scolarité de 1983, la faisant passer de deux à trois années, les élèves-officiers reçoivent un enseignement académique qui les spécialise dans la filière choisie pour intégrer l’ESM (lettres, économie, sciences). Ainsi, depuis bientôt trente ans, au lieu de dispenser aux élèves des cours adaptés à leur avenir d’officier des armes, la formation académique de l’ESM les canalise dans leur passé d’étudiants préparant le concours de Saint-Cyr. Le cas des scientifiques (représentant un tiers d’une promotion) est malheureusement évocateur. Bien que l’enseignement délivré soit de bon niveau et certainement intéressant pour un futur cadre civil, un diplôme d’ingénieur paraît assez peu utile pour commander une unité au combat. Il existe de surcroît des écoles de la Défense, comme l’ENSTA Bretagne[5] ou, dans une moindre mesure, l’École polytechnique, qui ont pour vocation de fournir des ingénieurs aux armées.

Cette spécialisation risque surtout de créer les conditions d’une hétérogénéité de compétences entre des officiers issus d’une même école, mais de différentes filières. Ainsi, les connaissances acquises dans des domaines propres à la Défense par les élèves de la filière relations internationales semblent plus utiles pour comprendre l’environnement des engagements que celles acquises par un ingénieur informaticien, fut-il excellent dans son domaine, qui s’est concentré pendant ce temps sur la programmation en langage C. Paradoxalement, alors que le site internet des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan promeut la culture militaire en proclamant «Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote»[6], le faible volume horaire consacré à l’histoire militaire dans le tronc commun de formation (22 heures en trois ans) est dommageable et ne permet certainement pas à tous les élèves d’en tirer des enseignements concrets.

Tout en conservant l’atout de la diversité initiale du recrutement, il faut reconnaître le gâchis que constitue une formation spécialisée dans des matières ne contribuant pas à l’apport de compétences utiles au métier militaire.

Un défi a relever pour Saint-Cyr et l’armée de Terre


Les pistes de réflexion suivantes visent à redonner du sens à la scolarité de l’ESM, en l’harmonisant pour tous ses élèves et en la recentrant sur la vocation première de l’école, qui est de former des chefs militaires cultivés, aptes à «décider dans l’incertitude»[7].

Il faudrait tout d’abord que l’enseignement de Saint-Cyr soit délivré à l’ensemble des saint-cyriens sans distinction, quelle que soit leur filière d’admission. Les officiers issus de l’ESM ayant tous à assumer les mêmes fonctions au sein des unités, il semble en effet essentiel de les instruire sur les mêmes matières pendant la plus grande partie de la scolarité. En conservant l’architecture globale de la scolarité par semestre (2 semestres militaires, 4 semestres académiques) sur laquelle il paraît difficile de revenir[8], cinq des six semestres pourraient alors contenir les mêmes matières pour l’ensemble des élèves-officiers d’une promotion. La formation militaire étant par essence commune, cela impliquerait que parmi les quatre semestres académiques, trois d’entre eux soient communs à tous pour leur donner le même socle de connaissances intellectuelles. Le dernier semestre académique pourrait alors donner lieu à l’approfondissement individuel d’un sujet de culture générale traitant de la Défense avec, comme aujourd’hui, rédaction d’un mémoire soutenu devant un jury.

Au-delà d’être suivi par tous les élèves, le contenu de la formation académique à l’ESM devrait surtout être défini spécifiquement, permettant aux saint-cyriens d’acquérir essentiellement les compétences intellectuelles nécessaires à la conduite de la guerre. L’enseignement général doit contribuer à les rendre aptes à mieux comprendre leur environnement et à «discerner dans la complexité»[9]. Il s’agirait prioritairement de connaissances dans le domaine des sciences humaines. Ainsi faudrait-il densifier l’étude de l’histoire militaire, des relations internationales, du droit (français, européen, international et de la guerre), de la sociologie militaire, de l’économie. Compte tenu de la dimension multinationale de nos engagements, il faudrait naturellement conserver l’apprentissage de l’anglais tel qu’il est enseigné. Il s’agirait enfin de maintenir la sensibilisation dans les sciences dures liées à l’utilisation des moyens technologiques de l’armée de Terre, mais en se bornant pour tous à l’usage que doit en faire un chef tactique, donc en tant qu’utilisateur et non en tant que technicien. Cela concernerait des domaines tels que la balistique, les systèmes d’information et de communication (NEB)[10] ou la géolocalisation, qui sont utiles à la rentabilisation des outils utilisés par les officiers de toutes les fonctions opérationnelles.

Ce recentrage sur les «arts et sciences utiles» à l’officier de l’armée de Terre aurait notamment pour conséquence positive la plus grande adhésion des saint-cyriens pour la «pompe», en les faisant travailler sur des matières en lien direct avec leur avenir de chef militaire. En effet, la soi-disant traditionnelle désaffection des saint-cyriens pour la chose académique est au moins en partie due au fait de travailler des matières qui ne relèvent pas du métier des armes qu’ils ont choisi en intégrant l’ESM, et qui ne servent finalement qu’à leur classement de sortie, donc à leur choix d’arme. Au regard des faits évoqués précédemment, on peut aisément comprendre qu’un élève-officier soit plus motivé pour acquérir des connaissances sur la pacification menée par Lyautey ou Gallieni, en vue de mieux agir en opération de stabilisation, que d’étudier le fonctionnement du moteur de Stirling qui contribue assez peu à la culture militaire et a rarement servi pour commander une unité, quelle qu’elle soit.

Ainsi, il s’agirait de considérer la formation académique non seulement comme la consécration d’un niveau intellectuel nécessaire aux officiers dans le cadre de leur place dans la société, mais surtout comme une véritable acquisition de connaissances spécifiques à la Défense et à l’armée de Terre pour tous les élèves, quelle que soit leur filière d’origine.


Loin d’être remise en cause, la formation académique apparaît donc comme procédant de l’essence même de l’ESM et nécessaire à l’exercice du métier des armes pour un officier. Elle apparaît plus particulièrement aujourd’hui comme un enjeu stratégique pour l’avenir de l’école.

À une époque marquée par la certification qualité de toutes les structures de l’État, y compris militaires[11], il est alors crucial que la formation académique soit clairement justifiée pour être maintenue. En effet, si les connaissances générales acquises par les saint-cyriens ne sont pas spécifiques à l’ESM, il serait alors plus simple et beaucoup moins coûteux pour le ministère de la Défense de ne recruter que des officiers sur titre disposant du niveau académique requis et ne les former qu’aux savoir-faire militaires. Cela correspondrait d’ailleurs à la logique d’externalisation en développement au sein du ministère.

Aujourd’hui existent en France plus de 30 masters universitaires traitant de la Défense et des relations internationales[12], qui bénéficient d’interventions de la part de l’IHEDN. Pendant ce temps, Saint-Cyr forme toujours un tiers de ses élèves en tant qu’ingénieurs. N’ayant pas saisi l’opportunité d’être la référence dans ce domaine, il n’est peut-être pas trop tard pour que Saint-Cyr, et surtout l’armée de Terre, reprenne l’initiative en défendant son propre diplôme de master. Toutefois, celui-ci ne pourra être crédible que si l’institution elle-même y croit et que la scolarité est suivie par tous les saint-cyriens, quelle que soit leur filière d’origine.

L’armée de Terre saura-t-elle rebondir en promouvant à Saint-Cyr une formation intellectuelle propre à ses besoins et d’une qualité qu’elle seule peut délivrer? Il y a fort à parier que, dans le cas contraire, l’externalisation de la formation académique soit la solution que choisiront à juste titre nos hommes politiques. L’armée de Terre ne pourra alors que constater une nouvelle perte d’influence dans la société civile. 


[1] Le titre V crée plusieurs écoles spéciales dans des domaines aussi variés que le droit, la médecine, la géographie, l’histoire , la chimie ou : l’architecture.

[2] Lieutenant-colonel (ER) Jean-François Delbos, «La formation des officiers de l’armée de terre de 1802 à nos jours». L’Harmattan, août 2001.

[3] Management des hommes et des organisations, relations internationales et stratégie, sciences de l’ingénieur.

[4] Statut du COA de 1975

[5] Nouvelle appellation de l’ENSIETA, formant principalement les ingénieurs de la DGA.

[6] Charles de GAULLE «Le fil de l’épée» (1934)

[7] Ouvrage du Général Vincent DESPORTES, Ed. Économica (2007)

[8] L’alignement de l’ESM sur le cursus civil universitaire licence-master-doctorat (LMD) implique l’identification de la formation par semestres.

[9] Extrait du projet pédagogique des ESCC, Réédition juillet 2007.

[10] NEB: numérisation de l’espace de bataille

[11] La certification ISO 9001 des ESCC a débuté en 2004. Elle est généralisée aux organismes de la DRHAT/SDFE.

[12] Liste téléchargeable sur le site internet de l’Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN) rubrique « formation jeunes » séminaires master II « défense et géopolitique. »

Image
Image