Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
Histoire et Stratégies

Image
Saut de ligne

Faut-il réhabiliter le Général Loyzeau de Grandmaison ?

Image

Par le Général de corps d'armée (2s) ANDRÉ BOURACHOT

Image

Faut-il réhabiliter le Général Loyzeau de Grandmaison[1]? Le général Loyzeau de Grandmaison, a été accusé depuis de nombreuses années, dès la fin de la guerre de 1914-1918, d’avoir été le chantre de l’offensive à outrance et le responsable des hécatombes du conflit, celui par qui le malheur est arrivé en quelque sorte; l’historiographie, avec une belle unanimité, en a fait un parfait bouc émissaire. Comment Grandmaison, alors simple lieutenant-colonel a-t-il pu susciter des réactions aussi nombreuses et unanimes (ou presque) dans la condamnation ?

Image
Image
 
Grandmaison est né le 18 janvier 1861 au Mans ; il entre à Saint Cyr en octobre 1881 qu'il quittera deux ans plus tard pour le 20ème bataillon de chasseurs à pieds. En janvier 1893, muté au 1er étranger sur sa demande, «dans le désir et l'espoir de faire campagne», écrit son noteur, il quitte la France pour l'Algérie et de là part pour le Tonkin en août de la même année. Il n'en reviendra qu'en mars 1896 et publiera ses réflexions sur la colonisation dans un fort intéressant ouvrage
 
 
 
[2] intitulé «En territoire militaire», dédié à Gallieni. Son séjour s'est partagé entre l'opérationnel et ce qu'on appellerait la pacification du secteur de Dong Dang. Il s'investit complètement dans sa tâche et il faut lire l'enthousiasme qu'il met à ouvrir des routes, cultiver la badiane ou connaître le régime de la propriété au Tonkin ! Lyautey le rencontrera alors et le citera dans ses «Lettres du Tonkin et de Madagascar» en le décrivant par ces quelques mots : «il ferait votre conquête à tous»
 
Après une mutation au 131ème RI, il entre 7ème à l'École de guerre en 1898 et en sort second en 1900. Lanrezac, qui ne sera pas toujours objectif avec lui après la guerre, écrit dans les notes qu'il lui donne: «seuls des hasards d'examen lui ont ravi la première place». Après divers séjours en état-major et en régiment, il est muté à l'EMA au 3ème bureau, le 26 décembre 1905, comme commandant, où il va s'occuper de la concentration et de la couverture. Il y restera jusqu'en juillet 1911 et prendra la direction de ce bureau comme lieutenant-colonel à partir du début de 1909. Pendant toute cette période sa notation est exceptionnellement brillante. Lors de l'affaire des fiches, cette vaste entreprise de délation lancée par le ministre de la Guerre, le Général André, il fera l'objet d'une appréciation de la mouvance franc-maçonne[3] et sera décrit comme «clérical non militant, plutôt mauvais», ce dernier adjectif n'étant pas un jugement sur sa compétence mais sur son «républicanisme». Petite cause, grands effets, il restera sept ans commandant !
 
Le CHEM a été créé en 1911 et Grandmaison va partager son temps entre l'EMA et le CHEM où il va s'investir en tant que conférencier et directeur d'exercice sur la carte, comme on disait à l'époque. C'est là que le Général Debeney[4] l'a connu, ce qui lui a fait écrire quelques années plus tard: «on ne saurait imaginer un homme plus séduisant que Grandmaison, intelligence vive, tempérament ardent, générosité de caractère, il avait une puissance d'irradiation considérable [...] mais son imagination l'entraînait [...] il avait mis son jugement au service de son tempérament»; c'est vraiGrandmaison n'est pas un tiède; ce type d'appréciation est une constante dans ses notes.
 
Il quitte l'EMA en juillet 1911. Il s'en va quand Joffre arrive à l'État-major et il prend le commandement du 153ème RI appartenant à la 77ème brigade de la 39ème DI, elle-même division du célèbre 20ème corps commandé un peu plus tard par Foch, qui le notera magnifiquement.
 
Entre temps, Grandmaison a publié début 1906 un petit ouvrage[5] de 193 pages intitulé «Le dressage de l'infanterie en vue du combat offensif», préfacé d'ailleurs par le Général Langlois qui loue l'œuvre et l'auteur; il a eu plusieurs éditions successives, au moins trois. Pour l'essentiel il reflète les méthodes d'instruction mises au point par Grandmaison lors de son commandement du 1er bataillon du 30ème régiment d'infanterie et il comporte notamment la copie de 5 cahiers destinés à ses capitaines, véritables fiches d'instruction avant la lettre. Le terme dressage est évidemment anachronique aujourd'hui et ne s'emploie plus que pour les animaux mais à l'époque il était utilisé largement pour définir le contenu d'une formation et pas seulement dans la mouvance militaire.
 
Le contenu de ces cahiers n'a pas beaucoup vieilli et il est même souvent très moderne ; notamment on y découvre l'emploi du groupe d'infanterie, tel qu'il apparaîtra fin 1917. Seul bémol il ne parle pas des mitrailleuses mais elles ne sont pas encore en service en 1906. Et surtout il nous montre un Grandmaison très pratique et pas un fou de guerre, prônant l'offensive à outrance, comme il a souvent été dépeint. Affirmant que «la forme enveloppante est de beaucoup la plus avantageuse», il ne prône l'attaque que lorsqu'il n'est pas possible de faire autrement. Notamment il insiste presque à chaque page sur la nécessaire coordination de l'infanterie et de l'artillerie, c'est-à-dire l'appui feux qu'on appelle alors «l'union des armes». Si l'infanterie française avait été «dressée» suivant les préceptes de Grandmaison elle n'aurait pas été décimée, comme elle l'a été, en août et septembre 1914.
 
 
 
 
 
En janvier 1911 Grandmaison, toujours à l'EMA, chef du 3ème bureau, suit donc les travaux du CHEM subordonné à l'État-major. C'est la première session du nouvel organisme et les stagiaires assistent, tout comme aujourd'hui, à de multiples conférences prononcées par des officiers en poste soit dans les EM, soit dans les Forces. Grandmaison en prononcera quelques-unes dont deux, intitulées : «La crise des fronts et la notion de sûreté» et «La forme de l'engagement dans les grandes unités», feront débat.
 
À l'époque le généralissime désigné, vice-président du Conseil supérieur de la guerre (Général Michel) n'est pas le chef d'État-major en place (Général Brun). Les deux fonctions sont distinctes depuis 1871 et des frictions assez fréquentes se produisent et se produiront entre les titulaires jusqu'à l'été 1911, date à laquelle Joffre deviendra l'un et l'autre. Le sous-chef est le Général Laffon de Ladebat qui remplacera Brun en 1909. À remarquer que le chef du 3ème bureau, à l'époque, ne s'occupe pas...d'opérations puisque le rôle de l'État-major s'arrête dès que la concentration des forces est terminée ; par contre il s'occupe des grandes manœuvres et c'est là que Grandmaison a pu faire le constat de faits qu'il dénoncera dans ses conférences ! Mais il faut souligner qu'iln'a eu aucune responsabilité opérationnelle directe et que, par exemple, il n'a eu aucune part dans la préparation du plan XVII qui s'est faite deux ans plus tard.
 
Ces conférences sont des réflexions personnelles à haute voix ; elles seront éditées[6] ultérieurement. Elles n'ont pas pour but de prôner une nouvelle doctrine et leur contenu ne s'applique qu'aux grandes unités. Dans son avant-propos, il prend grand soin d'écrire : «c'est donc à créer un état d'esprit et non pas à préciser des règles générales que doivent tendre tous nos efforts» et il ajoute que le combat du bataillon n'est pas celui du corps d'armée. C'est clair et net ; il ne s'agit pas de prêcher un nouveau règlement de service en campagne. Il n'empêche, presque tous les historiens rendront Grandmaison responsable des attaques meurtrières des régiments d'infanterie lors de la bataille des frontières d'août 14. Un comble alors qu'il avait, quelques années auparavant, exposé des idées intelligentes, prudentes et raisonnables dans «Le dressage de l'infanterie» !
 
C'est vrai, le contenu des conférences surprend. On peut les résumer par les quatre points ci-après :
 
• la sûreté est réalisée par la vitesse de l'attaque,
 
• la liaison entre les unités partant au combat est inutile par leur progression même,
 
• il faut prendre l'offensive à outrance et simultanément sur tout le front,
 
• le combat en retraite n'est pas possible.
 
Et de longuement discuter le rôle et la fonction de l'avant-garde, grands sujets de réflexion au tournant du siècle au sein de l'intelligentsia militaire, qui n'ont plus d'intérêt aujourd'hui et que l'on comprend mal, mais c'était un des dadas des penseurs militaires de l'époque, ceux qu'on appelait les «Napoléoniens»! Et il proclame toute une série de recommandations telles que celle-ci : «[...] en cultivant avec passion avec exagération et jusque dans les détails intimes de l'instruction tout ce qui porte ‒ si peu que ce soit ‒ la marque de l'esprit offensif». Il conclut ses propos par ce qui n'est qu'une figure de style voulue, un artifice d'orateur et que lui reprocheront beaucoup les modernes : «Allons jusqu'à l'excès et ce ne sera peut-être pas assez» et il a du succès !
 
En 1911 ces propos ne choquent pas et toute une école, parmi les jeunes officiers surtout, les partage, par exemple son ami[7] le colonel Berthelot qui prendra sa suite au 3ème bureau, cette fois avec Joffre ; ce n'est pas forcément le cas des plus anciens. Notamment Michel, venu assister aux conférences, n'est pas d'accord avec Laffon de Ladebat, sous-chef, présent pour appuyer son poulain et il semble bien que Michel ait plus ou moins interrompu Grandmaison et que les deux autorités aient manifesté publiquement[8] leurs différends, Laffon de Ladebat faisant remarquer à Michel qu'il connaissait et avait approuvé la teneur de la conférence de Grandmaison, ce qui a fait désordre. Il y a donc eu quelques remous (notamment dans la presse) qui transparaissent dans ses notes semestrielles. Pour bien mesurer l'importance réelle des conférences, rappelons que Grandmaison est lieutenant-colonel et qu'il n'a jamais commandé un...régiment, alors un corps d'armée ! Le propre du CHEM est d'apprendre à réfléchir...loin ; mais c'est faire beaucoup d'honneur à un officier, à peine supérieur, de lui octroyer le statut de mentor de l'armée française !
 
Après la guerre, le discours Grandmaison, dont on se souvenait à peine en 1914, a paru magnifiquement expliquer ce qui s'était passé au début du conflit et comme beaucoup de généraux avaient quelques excès à se faire pardonner, on lui a fait endosser la tunique du responsable et du coupable. Alors qu'il n'était plus là pour se défendre, il a fait un bouc émissaire parfait et il l'est resté jusqu'à nos jours ! Pourtant aucune grande unité (corps d'armée, armée) n'a été engagée en 1914 ainsi que le préconisait Grandmaison. Ce qui s'est passé au niveau plus élémentaire des unités, brigades et régiments surtout, n'aurait pas dû ressembler à ce que le colonel suggérait pour les armées et corps d'armée sinon par une volonté d'identification dévoyée de son objet ! Grandmaison est devenu le symbole commode des errements d'avant-guerre. Cependant !
 
Beaucoup de gens l'auront oublié quand Guderian et Rommel en 1940, vingt-six ans plus tard, lui donneront raison. C'est la première fois où l'ennemi, en l'occurrence l'armée française, est mis en déroute par un assaillant qui, sans trop se soucier d'assurer la sûreté de sa progression, par une série d'attaques ininterrompues, le plus souvent peu sanglantes mais, opérant par débordement systématique, désorganise et amène rapidement la défaite de son adversaire tout en lui capturant des centaines de milliers d'hommes. Il n'y a pas de campagne victorieuse aussi rapide dans l'histoire militaire mondiale moderne et c'est bien le triomphe de l'esprit offensif. C'est du «pur» Grandmaison, preuve que ses propos n'étaient pas sans justification.
 
Messimy, ministre de la Guerre en 1911, n'a pas laissé partir Grandmaison les mains vides ; il a quitté le 3ème bureau[9], la tête haute, avec son inscription au tableau de colonel et le commandement d'un régiment ! L'intéressé a eu, au combat, l'avancement que sa valeur laissait entrevoir : colonel le 14 août 1911, général de brigade le 27 août 1914 et général de division à titre temporaire le 22 janvier 1915. Payant de sa personne, en première ligne, il est blessé 3 fois en 24 heures à Morhange les 19 et 20 août, date à laquelle il est évacué, juste après le premier engagement de son régiment ; il n'aura pas le temps de mettre en pratique ses idées sur le dressage de l'infanterie. Il sera mortellement blessé le 19 février 1915 alors que, divisionnaire à titre temporaire, il commande le 5ème groupe de divisions de réserve.
 
Le Général Loyzeau de Grandmaison, adoré de ses hommes, était certainement un officier d'exception qui pouvait emmener sa troupe au bout du monde ! L'armée de terre s'honorerait à lui rendre, aujourd'hui, justice et comment le faire mieux qu'en donnant son nom à une promotion de Saint-Cyr ?
 
[1] Grandmaison, lieutenant-colonel lors de ses deux conférences, est mort de ses blessures comme général à titre temporaire. C'est donc sous ce grade qu'il doit être désigné.
 
[2] Capitaine de Grandmaison, «En territoire militaire», Plon, 1898.
 
[3] Robert Nanteuil, «Le dossier de M Guyot de Villeneuve», édité à compte d'auteur, Paris 1906.
 
[4] Général Debeney, «La guerre et les hommes», Plon 1937.
 
[5] Commandant de Grandmaison, «Le dressage de l'infanterie en vue du combat offensif», Berger-Levrault 1908 publié en 1905, réédité en 1908 et préfacé par le Général Langlois.
 
[6] Colonel de Grandmaison, «Deux conférences faites aux officiers de l'État-major de l'armée», Berger-Levrault, 1911.
 
[7] Voir la copie d'une lettre autographe de Grandmaison adressée à Berthelot le 3 août 1914 (JMO du 153ème RI).
 
[8] Voir, par exemple, Le Figaro du 24 juillet 1911.
 
[9] Regnault, ancien sous-chef de Grandmaison, farouche contempteur de l'offensive, le notera pourtant en 1911 comme quelqu'un qui peut «prétendre aux plus hauts grades de la hiérarchie». Il avait donc des qualités !
 
Image