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Histoire et Stratégies

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Ferdinand FOCH (1851-1929)

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Par Monsieur MARTIN MOTTE

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On ne présente pas le Maréchal Foch, le vainqueur de 1918, ou du moins – ce qui revient au même – celui qu’on aurait accusé de la défaite si défaite il y avait eu, pour paraphraser son collègue Joffre. Moins connu du grand public est le colonel Foch, professeur à l’École supérieure de Guerre et auteur en 1903 des «Principes de la guerre». De son propre aveu, ce livre ne constitue pas «un exposé complet, méthodique, encore moins académique de l’art de la guerre, mais simplement une discussion de quelques points principaux de la conduite des troupes et surtout l’orientation à donner à l’esprit pour qu’il conçoive toujours une manœuvre rationnelle». À plus d’un siècle de distance cependant, les Principes se lisent toujours avec profit, comme en témoigne leur réédition préfacée par le général Desportes[1]. D’autre part, un colloque international a montré la continuité entre le théoricien de 1903, vierge encore de toute expérience guerrière, et le praticien révélé par la Grande Guerre[2]. Après des décennies de purgatoires donc, Foch est de nouveau apprécié à sa juste valeur.

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Pour une pédagogie de la guerre
 
Les Principes traitent d'abord de la formation à donner aux chefs militaires. Selon Foch, l'enseignement qui prévalait avant 1870 se bornait aux aspects quantifiables de la guerre, portée des armes, vitesse de déplacement des unités, etc. «Ces théories, que l'on avait cru faire exactes en les basant uniquement sur des données certaines et mathématiques, avaient le malheur d'être radicalement fausses, parce qu'elles avaient laissé de côté la donnée la plus importante du problème, l'homme; parce qu'elles tendaient à faire de la guerre une science exacte». On s'interdisait ainsi de connaître sa «partie divine», celle qui tient à la faculté d'impulsion et de création des grands capitaines. Le talent militaire? Affaire de don inné, de génie, affirmaient les uns. Affaire d'expérience, objectaient les autres, car «la guerre ne s'apprend que par la guerre». Mais ces deux thèses antagonistes avaient en commun de disqualifier tout travail intellectuel, en quoi elles constituaient une puissante incitation à la paresse.
 
En somme, la pensée (ou l'absence de pensée) militaire française de l'avant-1870 présentait trois tendances également détestables: un courant scientiste oubliant que la guerre est par essence un «drame effrayant et passionné»; un courant romantique oubliant qu'un génie n'est pas seulement un homme très doué, mais encore un homme qui s'est appliqué à cultiver ses dons, comme le soulignait Napoléon; un courant empiriste oubliant qu'on ne peut pas déclarer la guerre pour le plaisir de l'étudier et que, de toute façon, «la réalité du champ de bataille est qu'on n'y étudie pas; simplement, on fait ce que l'on peut pour appliquer ce que l'on sait. Dès lors, pour y pouvoir un peu, il faut savoir beaucoup et bien».
 
Malheureusement pour la France, ces vérités n'avaient pas été oubliées de l'autre côté du Rhin: on s'y préparait au combat par l'étude de cas concrets tirés de l'histoire, comme l'avait recommandé Clausewitz. Le résultat fut que les Prussiens, qui n'avaient pratiquement plus fait la guerre depuis 1815, battirent en 1866 les Autrichiens et en 1870 les Français, deux peuples dont les armées n'avaient pourtant pas chômé au cours des décennies précédentes. On ne saurait mieux démontrer la supériorité d'une théorie réaliste de la guerre sur l'expérience non-théorisée d'une part, sur la théorie abstraite de l'autre.
 
Les Prussiens n'ont au demeurant rien inventé, rappelle Foch, puisque Napoléon, Jomini ou Bugeaud étaient de chauds partisans d'une pédagogie à base d'histoire. Une telle pédagogie ne vise pas à faire de l'officier un érudit, mais à éveiller son intelligence au vaste champ des possibles. Pas davantage ne cautionne-t-elle le dogmatisme, car aucun précédent historique n'offre de solution prête à l'emploi: «À la guerre il n'y a que des cas particuliers». L'officier doit envisager le problème qui se pose à lui dans sa singularité: c'est le sens de la fameuse question «De quoi s'agit-il?» Mais l'infinie diversité des situations n'empêche pas l'existence de principes pérennes. Prendre la bonne décision, c'est discerner en quoi tel principe général s'applique à telle situation particulière. Pour s'y préparer, rien ne vaut l'étude de cas concrets, exactement comme l'étude des grands tableaux initie l'apprenti peintre aux innombrables déclinaisons des lois de la perspective, de la couleur, etc...
 
L'étude de cas doit reposer sur la libre confrontation des esprits: «Pas de préjugé, de prévention, d'idée arrêtée, d'opinion admise sans discussion, par le seul motif qu'on l'a toujours entendu dire ou vu faire. Un seul critérium, la raison». L'officier doit apprendre à penser par lui-même, car sur le champ de bataille, il sera seul juge d'une situation inédite et seul responsable de ses décisions. Aussi Foch, en bon disciple de Clausewitz, cherche-t-il moins à éduquer ses élèves qu'à amorcer en eux un processus d'auto-éducation. Mais la libre discussion concerne la partie analytique de la formation, qui est un moyen et non une fin. La fin est d'arriver à une synthèse doctrinale commune et communément admise, puisque fondée sur les acquis de la raison. Cette communauté d'idées est indispensable à la guerre, où le succès suppose la convergence des efforts: «D'une même manière de regarder résultera d'abord une même manière de voir; de cette commune manière de voir, une même façon d'agir. Celle-ci deviendra bientôt instinctive». C'est là un bénéfice inappréciable, car au combat il n'est plus temps de raisonner ou de discuter à perte de vue: on serait mort avant d'avoir rien décidé.
Quelle guerre préparer?
 
Foch, on l'a vu, se défend d'avoir voulu écrire un traité général de l'art de la guerre. Les Principes ont un but beaucoup plus immédiat, former les officiers français de 1900 à un type de guerre donné: celui qu'ils auront à soutenir contre l'Allemagne, tel qu'on peut l'anticiper à travers les ouvrages des penseurs militaires d'outre-Rhin. Il n'est pas indifférent à cet égard qu'après Napoléon, les auteurs les plus cités par Foch soient Clausewitz et Goltz[3].
 
Pour cerner les caractéristiques du conflit à venir, Foch part de la maxime de Clausewitz selon laquelle «la guerre naît et reçoit sa forme des idées, des sentiments et des rapports qui existent au moment où elle éclate». Il y a donc autant de genres de guerre que de conjonctures politiques, économiques et intellectuelles. Mais la théorie militaire doit garder les yeux fixés sur cet horizon conceptuel que Clausewitz nomme «guerre absolue», dans lequel rien ne vient freiner l'ascension aux extrêmes. En effet, une armée qui ne s'est pas préparée à affronter les plus hauts niveaux de violence mordra sans nul doute la poussière face à une armée qui a fait de la guerre absolue le critère de son entraînement.
 
Historiquement, ce sont les révolutionnaires et Napoléon qui se sont approchés le plus près du concept de guerre absolue. L'Ancien Régime, en effet, n'avait connu que des guerres limitées. Ne voulant pas armer leurs sujets, les rois se refusaient à la conscription; aussi n'avaient-ils que des armées de métier au volume nécessairement restreint. Cette limitation des moyens les portait également à borner leurs objectifs à la conquête de quelques provinces. La Révolution, au contraire, arma la nation et la lança à l'assaut de l'Europe monarchique. L'énorme énergie ainsi libérée culbuta toutes les armées d'Ancien Régime, mais les pays envahis par Napoléon finirent par retourner contre lui la formule militaire que la France avait inventée. Après 1815 toutefois, l'Europe, redevenue conservatrice et monarchique, en revint plus ou moins à la guerre d'Ancien Régime. Mais au milieu du XIXème siècle survint un nouveau tournant: la Prusse ressuscita le modèle napoléonien, grâce auquel elle écrasa l'Autriche et la France. Voilà pourquoi «nous sommes obligés aujourd'hui de reprendre le concept de la guerre absolue».
 
Ainsi donc, la guerre future sera nationale. Elle ne recourra pas aux savantes manœuvres des généraux d'Ancien Régime, qui s'efforçaient de repousser l'ennemi en menaçant ses lignes de communication plutôt qu'en lui livrant bataille: «Comme en politique, l'entrée en jeu des masses et de leurs passions conduit forcément au simplisme». En effet, «ces armées que nous mettons en mouvement ne sont pas des armées de professionnels, ce sont des armée de civils arrachés à des carrières, sociétés, familles qui ne vont pouvoir indéfiniment se passer d'eux. La guerre apporte la gêne, avec elle la vie cesse partout. D'où la conséquence qu'elle ne peut durer longtemps, qu'elle doit être menée violemment et atteindre promptement son but». À cette fin, on courra sus à l'armée ennemie pour la détruire. La guerre nationale ne peut être «que sauvagerie et cruauté», elle s'apparente aux «luttes de hordes».
Les principes
 
Chose curieuse pour un livre intitulé Des principes de la guerre, on n'y trouve qu'une liste incomplète de principes: «Principe de l'économie des forces; principe de la liberté d'action; principe de la libre disposition des forces; principe de la sûreté, etc...» Plus étonnant encore, cette liste ne comprend pas de définitions. Cela nous semble tenir au projet pédagogique de Foch: il ne veut pas aborder les principes de manière abstraite et dogmatique, mais faire comprendre comment ils se présentent dans la réalité du combat. Des définitions strictes seraient ici inopérantes, car définir c'est isoler alors que les principes sont interdépendants et interactifs: «À la guerre tout s'enchaîne, se commande, se pénètre». Dès lors, étudier quelques principes permet par ricochet de comprendre les autres, puisque tous sont des facettes différentes et complémentaires d'une même réalité. Sans doute aussi Foch se refuse-t-il à mâcher le travail à ses élèves: il leur indique la piste, à eux de la suivre.
 
Pour se convaincre de tout cela, il n'est que de considérer l'absence, dans la liste ci-dessus, du principe de concentration. Mais il transparaît sous les espèces du principe d'économie des forces, dont Foch fait «l'art de déverser toutes ses ressources à un certain moment sur un point». Surgit aussitôt une objection: l'économie des forces ne désigne-t-elle pas plutôt leur répartition en plusieurs groupes investis de missions différentes, reconnaissance, choc, etc...? Sans nul doute, mais ladite répartition ne doit pas être conçue comme une dissociation, car la mission à accomplir reste une. Pour la mener à bien, il faut par conséquent que toutes les parties de l'armée soient «montées en système de forces». En d'autres termes, ce n'est pas la répartition des troupes et des missions qui constitue l'essence de l'économie des forces - elle en est tout au plus la manifestation empirique - mais leur synergie, condition du succès au point décisif. Seule une partie des forces est physiquement présente sur ce point, mais les autres unités contribuent à la rupture par la fixation du potentiel ennemi qu'elles opèrent ailleurs. En ce sens, il y a bien convergence de toutes les ressources sur le point attaqué.
 
De même que l'économie des forces inclut la concentration, la liberté d'action est «le corollaire immédiat de l'économie des forces». En première instance, il semblerait plutôt que l'économie des forces ait pour corollaire l'obéissance des subordonnés, qui doivent jouer avec ponctualité le rôle que leur supérieur leur a assigné dans son système de forces. «Mais à la guerre obéir est chose difficile. Car il s'agit d'obéir en présence de l'ennemi, et malgré l'ennemi». De là d'innombrables péripéties que le supérieur ne pouvait prévoir, et qui appellent des décisions immédiates dont le subordonné est seul juge. «À l'obéissance passive des siècles derniers nous opposerons donc toujours l'obéissance active», ou «initiative». Ainsi entendue, la liberté d'action n'a rien à voir avec la désobéissance. Elle suppose au contraire la plus haute «discipline intellectuelle», puisqu'elle consiste à trouver soi-même les moyens de parvenir aux fins assignées par le supérieur.
 
En poursuivant l'alchimie des principes, on constate que la liberté d'action se prolonge en sûreté. L'autonomie reconnue aux subordonnés n'a en effet d'autre but que de leur permettre de prendre toutes les mesures propres à assurer leur sûreté, c'est-à-dire à «éviter les surprises». Dans le système de forces, l'élément tout particulièrement chargé de la sûreté est l'avant-garde, qui doit renseigner et reconnaître, couvrir l'arrivée et le déploiement du corps de bataille et fixer l'ennemi jusqu'à l'entrée en lice de ce corps.
Métaphysique de la bataille
 
Vu les caractéristiques de la guerre nationale, son but spécifique ne peut être que «la destruction des forces organisées de l'adversaire». Elle s'obtient en deux temps: d'abord la bataille, qui «désorganise le commandement, la discipline, les liens tactiques, les troupes en tant que forces», puis la poursuite, qui «achève des troupes démoralisées, désagrégées, impossibles à commander, c'est-à-dire des forces qui n'en sont plus». Cette dernière tâche étant de loin la plus simple, Foch ne la détaille pas; c'est à la bataille qu'il consacre toute son attention. Puisqu'il s'agit d'en finir avec l'ennemi, elle doit idéalement être offensive. La défensive s'impose bien sûr lorsque le rapport de forces est défavorable, mais elle doit tendre à une «contre-attaque victorieuse». Plus généralement, toute action n'a de sens que si elle prépare de près ou de loin la bataille décisive.
 
Mais quelle est l'essence de la décision? Pour l'élucider, Foch part d'une remarque du Général Cardot, un de ses prédécesseurs à l'École supérieure de guerre: lorsqu'une troupe lâche pied devant une autre, aucune des deux ne sait au juste combien de monde elle a perdu ni combien en a perdu l'ennemi, car la confusion, la fumée, les détonations, les hurlements empêchent toute appréciation objective de la situation. L'issue ne dépend donc pas du rapport de forces physiques, mais du rapport de forces morales. Cela signifie que la bataille est finalement la «lutte de deux volontés». «Une bataille perdue est une bataille qu'on croit avoir perdue», affirmait Joseph de Maistre[4]. «Une bataille gagnée, c'est une bataille dans laquelle on ne veut pas s'avouer vaincu», réplique Foch.
 
Foch ne sombre certes pas dans le volontarisme, c'est-à-dire dans l'illusion selon laquelle les forces morales décideraient à elles seules des batailles. Il précise en effet qu'on ne doit pas «foncer n'importe comment» et son insistance sur l'économie des forces, la liberté d'action ou la sûreté traduit bien son souci d'engager la bataille dans de bonnes conditions. Meilleures sont ces conditions du reste, meilleur sera le moral des troupes, que Foch préconise en outre de «surexciter au plus haut point». Il faut enfin compter avec les péripéties et les hasards du combat, qui peuvent ruiner les meilleures dispositions ou au contraire offrir des occasions inespérées. Ces préalables posés, la décision résulte bien de la «supériorité morale» d'un protagoniste et de la «dépression morale» de l'autre. C'est donc le moral de l'ennemi qu'il faut viser au premier chef. «Le moyen de le briser, de démontrer à l'adversaire que sa cause est perdue, est la surprise qui, apportant dans la lutte quelque chose d'inattendu et de terrible, enlève à l'ennemi la possibilité de réfléchir et par conséquent de discuter».
 
Pour illustrer l'ensemble du propos, Foch prend l'exemple de la bataille de Wagram (1809), au terme de laquelle Napoléon forma une énorme colonne de 22.500 hommes et la lança droit dans le front autrichien. Tactiquement, la mesure était aberrante, car une telle formation offrait une prise énorme au feu adverse et ne pouvait guère rendre la pareille, seuls les premiers rangs étant à même de se servir de leurs fusils. Elle traduisait cependant une détermination qui stupéfia les Autrichiens: là était l'effet de surprise que recherchait Napoléon. À l'arrivée, la colonne ne comptait plus que 1.500 hommes - les autres étaient morts, blessés ou feignant de l'être -, mais l'ennemi avait fui. En somme, «la troupe décimée» avait battu «la troupe décimante», preuve que la victoire résultait «d'une action purement morale».
Bataille parallèle et bataille-manœuvre
 
Ayant élucidé la métaphysique de la bataille, Foch aborde sa physique et y distingue deux types principaux. Le plus sommaire est la «la bataille parallèle, ou bataille de ligne, dans laquelle on s'engage partout et dans laquelle le général en chef attend d'une circonstance favorable ou d'une inspiration heureuse, qui généralement ne viennent pas, la désignation du lieu et de l'heure où il doit agir». Cette démission tend à rejeter la décision sur les échelons inférieurs, lesquels s'en déchargent in fine sur les soldats: on a alors une «bataille anonyme». Certes, ce peut être une façon de valoriser les qualités d'initiative du combattant français. Mais Foch n'en condamne pas moins ce schéma, rappelant au passage qu'il se développa notamment sous le Second Empire et prépara la catastrophe de 1870. Son défaut rédhibitoire est de faire une part énorme au hasard et de violer le principe d'économie des forces: «C'est l'attaque se développant partout avec une égale force, se traduisant en une pression uniforme, en présence d'un défenseur qui fournit une résistance également uniforme, mais supérieure en valeur, puisqu'il dispose d'avantages particuliers, abris, feux, etc..., que l'assaillant ne possède pas au même degré. C'est le flot battant la digue en bon état. Il ne la brise pas». On est ici dans une logique d'usure lente, mais avec le risque de s'user plus vite que l'adversaire.
 
La bataille-manœuvre, au contraire, consiste à repérer ou créer une fissure dans le dispositif adverse, puis à y asséner «un coup de bélier» si puissant que «la défense, renversée en un point, s'effondre de toutes parts». Cet effondrement est à la fois d'ordre mécanique - le front cède sous la violence de l'assaut - et d'ordre psychologique - l'ennemi craque nerveusement devant un événement qu'il n'a pas prévu. Tout le reste de la bataille n'a eu d'autre fonction que de préparer cette attaque décisive, «caractérisée par la masse, la surprise, la vitesse, pour laquelle par conséquent il faut réserver le maximum de forces possible et de troupes manœuvrières». Reste que, pour surprendre l'ennemi en un point, il faut préalablement l'avoir fixé et distrait sur tout le front: «Finalement, ce combat de front, où l'on ne comptait engager que de faibles effectifs pour rester fidèle à la théorie, absorbe dans la pratique la plus grande partie des forces, comme aussi il prend la plus grande partie de la journée, tandis que notre attaque décisive n'a que la moindre partie des troupes et dure quelques instants».
 
De là un «effet d'optique» portant le profane à ne pas saisir la différence profonde entre les deux types de bataille: c'est qu'il se laisse prendre aux apparences - le nombre d'hommes engagés, la durée de l'action - et, du même coup, manque les «causes efficientes» qui amènent le dénouement. Il ne voit pas, en particulier, que la gestion des réserves diffère du tout au tout entre l'un et l'autre schéma: «Dans la bataille parallèle, les réserves sont des magasins de forces où l'on puise pour suppléer à l'usure qui se produit. Elles s'égrènent et se fondent et n'ont d'autre effet que d'empêcher la lutte de s'éteindre. Dans la bataille-manœuvre, la réserve, c'est la massue préparée pour exécuter le seul acte de la bataille dont on attende un résultat, la bataille décisive». L'avantage majeur de la bataille-manœuvre est précisément d'être décisive, alors que la bataille parallèle laisse le vainqueur lui-même trop épuisé pour exploiter sa victoire.
La bataille à l'ère industrielle
 
Foch a beau insister sur les enseignements de l'histoire, il ne perd pas de vue les transformations accélérées du combat sous l'effet de la technique: le contraire aurait été étonnant de la part du polytechnicien et de l'artilleur qu'il était! La première de ces transformations est l'épaississement de l'incertitude. Sous Napoléon, celle-ci cessait lorsque commençait la bataille, puisqu'on combattait à vue. Par la suite, l'allongement des portées de tir a rendu plus difficile le repérage de l'ennemi, mais du moins se trahissait-il par la fumée de ses armes. Or, la fin du XIXème siècle a vu la généralisation des poudres sans fumée, qui fait de la bataille une «lutte entre deux aveugles». Deuxième grande transformation: «Aujourd'hui, le feu devient l'argument prépondérant», car sa puissance a prodigieusement augmenté avec les fusils et canons de campagne à tir rapide.
 
 
 
De cette puissance de feu accrue, Foch tire des conclusions ambiguës. Il y voit d'une part «un surcroît de forces apporté à l'offensive», car «avec un fusil tirant 1 coup à la minute, 1.000 défenseurs donnent 1.000 balles. Avec le même fusil, 2.000 assaillants donnent 2.000 balles. Bénéfice au profit de l'attaque: 1000 balles. Avec un fusil tirant 10 coups à la minute, 1.000 défenseurs donnent en une minute 10.000 balles. Avec le même fusil, 2.000 assaillants donnent 20.000 balles. Bénéfice au profit de l'attaque: 10.000 balles». Mais il écrit ailleurs que de petits effectifs retranchés sur de bonnes positions de tir peuvent désormais briser l'assaut de troupes bien supérieures en nombre, jusques et y compris «les plus ardentes». En effet, «la supériorité morale, résultant du nombre, de la formation, etc..., ne suffit plus aujourd'hui avec les armes en service: leurs effets sont trop démoralisants». Il en résulte une disqualification des tactiques napoléoniennes, en particulier de «l'attaque centrale» type Wagram, car «l'assaillant qui la pratique est aujourd'hui pris dans l'enveloppement des feux de l'adversaire».
 
Est-ce à dire que la transformation des procédés entraîne le déclassement des principes? Evidemment non. «Ce qui a été dit sur la philosophie de la bataille reste vrai quant au fond, puisque c'est le même être moral, l'homme, qui la livre toujours. Par suite, les différents actes de la bataille vont rester les mêmes: préparer, exécuter, exploiter l'attaque décisive». Il s'agit donc d'articuler intelligemment les procédés d'aujourd'hui aux principes de toujours. Le rôle de l'avant-garde sera plus nécessaire que jamais pour appréhender les contours d'un dispositif ennemi devenu très furtif. La préparation gagnera en importance et en durée par rapport à l'ère napoléonienne, et l'artillerie y jouera un rôle fondamental. Il lui faudra en effet réduire au silence les batteries et les points d'arrêt ennemis, qui sans cela repousseraient l'infanterie avec de lourdes pertes. Dans cette phase de préparation, l'artillerie devra agir en concentration afin de maximiser ses effets physiques et psychologiques, mais aussi faire preuve de souplesse afin de coller le plus possible aux besoins de l'infanterie, laquelle, de son côté, devra favoriser au mieux le déploiement des canons. En d'autres termes, le combat futur sera interarmes ou ne sera pas.
 
Ce rôle accru de l'artillerie ne doit pas faire conclure qu'elle sera désormais la reine des batailles, car «le feu, loin d'être un but, n'est jamais qu'un moyen d'entretenir la marche». L'artillerie, en effet, ne peut occuper le terrain. On ne lui demande que de le déblayer, d'ébranler suffisamment la résistance de l'ennemi pour que l'infanterie puisse arriver au contact et «trancher la discussion à l'arme froide, par plus de courage et de volonté». Quelles seront, dans le nouveau contexte technique, les caractéristiques de cette action de choc? Comme autrefois, elle reposera sur l'effet de masse et de surprise, engagera les réserves et visera un point vulnérable du dispositif adverse. Mais l'approche de ce point sera beaucoup plus risquée que par le passé. L'infanterie devra donc exploiter toutes les possibilités du terrain, bondir de positions abritée en position abritée et surtout n'avancer que précédée par un ouragan de feu, celui de ses propres armes et celui de l'artillerie, qui appuiera sa progression jusqu'au moment de l'assaut. Celui-ci ne sera lancé qu'à 600-800 mètres de l'ennemi, sur un terrain permettant à la fois de progresser rapidement et de se dissimuler (l'idéal étant le terrain dégagé mais ondulé). Lorsque la topographie sera exceptionnellement favorable, on pourra encore risquer des assauts frontaux. Mais dans tous les autres cas, on préférera l'attaque d'aile, car elle offre un espace de manœuvre permettant de déborder puis d'envelopper l'ennemi dans «des feux de flanc et à revers d'un effet moral indiscutable».
 
 
 
Foch revient sur ce point dans la 3ème édition des Principes, en 1911. C'est qu'entre-temps a eu lieu la guerre de Mandchourie, véritable banc d'essai des armes nouvelles. Elle a confirmé l'extrême difficulté de percer un front fortifié, et corrélativement le primat accordé à la manœuvre de débordement et d'enveloppement. Mais le défenseur tente souvent de la contrer en allongeant son dispositif du côté menacé, d'où «course à l'aile ou aux deux ailes». L'amincissement du front qui en résulte n'est pas un problème, car des effectifs restreints suffisent à défendre des lignes très étendues pourvu qu'ils soient bien armés et bien retranchés. Pour autant, le front ne reste nullement passif: le parti qui a l'initiative doit en effet s'y montrer menaçant pour y fixer un maximum d'adversaires qui, sans cela, partiraient renforcer leur aile menacée. D'où le développement de techniques spécifiques de combat frontal en milieu fortifié, artillerie à tir courbe, grenades, communications abritées, positions retranchées approvisionnées par cuisines roulantes, etc... Entre guerre de siège au centre et guerre de mouvement aux ailes, l'action se dilue «dans le temps et dans l'espace»: c'en est bien fini des «unités classiques de lieu et de temps» qui caractérisaient la bataille napoléonienne. Ainsi, ce qu'on a appelé la bataille de Moukden (21 février-10 mars 1905) a en réalité consisté en une série d'engagement tactiquement indépendants les uns des autres, mais réagissant les uns sur les autres. Toutefois, conclut Foch, «les formes évoluent, les principes directeurs subsistent».
Conclusion
 
En refermant les Principes, on note tout d'abord que Foch avait mieux anticipé la Grande Guerre que ne l'ont dit Liddell Hart, Fuller ou Raymond Aron. Pour ces critiques, Foch, aveugle aux progrès de l'armement, aurait pérennisé en plein âge industriel des tactiques vieilles d'un siècle. Nous espérons avoir démontré le contraire. Si la Grande Guerre tourna au carnage, c'est bien plutôt parce que la constitution d'un front continu de la mer du Nord à la Suisse rendit impossible les actions d'ailes et de flanc préconisées par Foch, donc imposa la bataille parallèle et les assauts frontaux qu'il avait condamnés.
 
Ne reprochons pas trop à Foch d'avoir théorisé une guerre extrémiste. Il n'a fait en cela que s'adapter au défi lancé par les militaires allemands, en particulier Goltz. Si Foch avait préparé les officiers français à mener une «guerre en dentelles», la France aurait été écrasée en 1914. Louons à l'inverse sa théorie des forces morales, qu'il démontra par l'exemple durant la Grande Guerre. Aux moments de découragement général, il était de ces rares hommes qui rétablissent autour d'eux la confiance et la détermination, raison pour laquelle on le fit général en chef des armées alliées en 1918.
 
Mais tout ceci n'est-il pas de l'histoire ancienne? Dieu merci, nous ne préparons plus de guerres apocalyptiques. Gardons-les cependant à l'esprit au titre de la veille stratégique: on ne sait jamais... Et puis, il est un Foch toujours très actuel, c'est le Foch pédagogue et philosophe qui, par-delà les transformations des techniques militaires, ouvre l'intelligence à la signification profonde des principes éternels.
 
[1] Maréchal Foch, «Œuvres complètes tome I, Des principes de la guerre», rééd. Paris, Économica, 2008.
 
[2] Rémy Porte et François Cochet (dir.), Ferdinand Foch (1851-1929) - Apprenez à penser, Actes du colloque Foch de 2008, s.l., Éditions Soteca 14-18, 2010.
 
[3] Voir notre article «Colmar von der Goltz», Cahiers du CESAT n°8, juin 2007.
 
[4] Maistre (1753-1821), philosophe catholique et contre-révolutionnaire, a exercé une grande influence sur Foch, républicain mais fervent catholique.
 
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