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Histoire et Stratégies

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Foch et l’établissement d’une nouvelle doctrine défensive française sur le Rhin (2ème partie)

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Par le lieutenant-colonel Olivier LAHAIE

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Le 15 avril, Wilson annonce brusquement que les Allemands vont être convoqués à Versailles dix jours plus tard. Foch demande de développer son point de vue devant le Conseil des ministres renforcé de la délégation français. «Je faisais connaître, de la manière la plus nette, ma désapprobation formelle du compromis qui se préparait: l’occupation des pays rhénans pour une durée de quinze ans, avec des retraits successifs, me paraissait, du point de vue militaire, impossible à accepter par la France.

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Le 15 avril, Wilson annonce brusquement que les Allemands vont être convoqués à Versailles dix jours plus tard. Foch demande de développer son point de vue devant le Conseil des ministres renforcé de la délégation français[1]. «Je faisais connaître, de la manière la plus nette, ma désapprobation formelle du compromis qui se préparait: l'occupation des pays rhénans pour une durée de quinze ans, avec des retraits successifs, me paraissait, du point de vue militaire, impossible à accepter par la France. Elle nous laisserait dans la plus complète insécurité, aussi bien pour la défense du territoire que pour le paiement des indemnités»[2]. Le 18, Poincaré lui transmet une réponse de Clemenceau: impossible de convoquer le Conseil dans l'immédiat. «Or c'était le moment où il discutait avec Wilson et Lloyd George les modalités de notre occupation temporaire en Rhénanie»[3].
Le lendemain, un article anonyme du Matin présente les avantages à considérer le Rhin comme frontière militaire de l'Europe occidentale et, le même jour, le Daily Mail publie une interview de Foch présentant l'argumentaire que celui-ci a développé devant les Quatre. Mécontent de ces indiscrétions comme du refus d'obtempérer du commandant suprême des forces alliées, Lloyd George se tourne vers Clemenceau pour lui demander des explications; ce dernier convoque alors Foch. Le maréchal fait la sourde oreille puis finit par exprimer des regrets pour s'être confié à la presse[4].
 
Le 25 avril, Clemenceau aboutit péniblement au compromis suivant: l'occupation de la rive gauche du Rhin ne sera que «temporaire» et organisée comme suit: dans la zone sud, la plus proche de la France, l'occupation durera quinze ans; en Rhénanie moyenne, elle sera de dix ans et de cinq ans dans la région de Cologne. La rive droite sera démilitarisée sur une largeur de 50 km et les Allemands ne devront y construire aucune fortification. Les Anglo-saxons interdisent en revanche à la France de favoriser le séparatisme rhénan, exigence qui provoquera le limogeage du Général Mangin, commandant la 10ème armée en Rhénanie[5], jugé trop favorable aux idées du Dr. Dorten[6].
Le même jour,Foch passe enfin devant le Conseil des ministres et la délégation française à Versailles[7] avant le débat sur les propositions anglo-saxonnes. Clemenceau introduit la séance et annonce qu'il s'agit seulement d'entendre le maréchal et pas de discuter les engagements pris devant nos Alliés, dont la nature doit rester secrète. De toute manière, la délibération est affaire de gouvernement.
Foch réclame qu'un procès-verbal soit rédigé ou menace de se retirer. Le Tigre refuse pourtant, sous prétexte que cela est contraire au règlement du Conseil. Poincaré fait remarquer qu'il ne s'agit pas d'une séance ordinaire (puisqu'elle est ouverte à la délégation française) et qu'il peut être fait une exception. Clemenceau tolère alors une prise de notes, effectuée par son chef d'état-major, mais menace de démissionner si l'on procède à une délibération en présence de Foch[8]. Il rappelle sa position: conservation de nos anciennes frontières et acceptation du pacte offert par les Anglo-saxons, puis cède la parole au maréchal.
Foch déclare qu'on n'a pas voulu lui communiquer le projet de traité de paix, puis donne lecture de sa «note sur le Rhin» du 10 janvier dans laquelle il tire la sonnette d'alarme: «La fortune des armes a mis entre nos mains la ligne du Rhin. Abandonner cette solide barrière naturelle sans autre garantie que des institutions morales et d'un effet lointain et inconnu, c'est, dans le domaine militaire, courir au-devant des plus grands risques. Les armées savent d'ailleurs le sang qu'elle leur a coûté». Pour lui, le Rhin demeurera toujours un enjeu stratégique pour la France et l'Allemagne.
Il lit ensuite sa note du 31 mars. Poincaré lui demande ce que vaut l'alliance défensive avec les Anglo-saxons, et si elle peut suppléer les garanties offertes par une défense établie sur le Rhin. Foch fait état du temps que prendrait une intervention anglaise à notre profit, sans parler de celle des troupes américaines, en s'appuyant sur les événements de 1914 et de 1917. Poincaré demande encore si la neutralisation de la rive gauche peut compenser l'occupation du fleuve. Sans hésiter, Foch déclare: «Cette garantie est égale à zéro!».
Il insiste sur la facilité qu'il y a à garder facilement le fleuve, puis souligne le caractère forcément «provisoire» du contrôle du désarmement allemand. Il ne fait aucun doute que la défense de la France - mais aussi de l'Angleterre - soit au Rhin, et que le paiement des réparations soit conditionné à l'avenir par la présence alliée en Allemagne. Lorsque des ministres lui demandent comment il conçoit l'occupation du Rhin, il recentre le débat sur les intérêts français: pour la sécurité du pays, pour son relèvement économique aussi, l'occupation des têtes de pont est vitale. «Mon idée est de maintenir l'occupation tant que les paiements ne seront pas effectués et tant que l'état des esprits en Allemagne ne nous donnera pas une entière sécurité. Les alliances sont insuffisantes pour assurer à la France les garanties qu'elle a le droit et le devoir d'exiger de ses Alliés comme de ses ennemis. Il faut l'occupation du Rhin. Y renoncer, c'est placer, c'est faire vivre la France sous la menace d'un immense danger, c'est mettre en jeu son existence. Je n'y consentirai jamais»[9].
Clemenceau invite alors tous ceux qui ne sont pas ministres à sortir puis exprime son opinion: la France ne risque rien à accepter les propositions alliées car elle garde la possibilité de réoccuper ou de prolonger l'occupation en Allemagne. Il se dit persuadé de la faillite de l'ennemi, prétexte pouvant servir à maintenir indéfiniment l'occupation en toute légalité. Le Conseil approuve le pacte et les garanties du traité[10]. Dehors, Foch, qui s'est retrouvé avec Tardieu et Cambon et qu'on met au courant du résultat de la délibération, leur jette: «Nous passerons tous en haute cour parce que le pays ne comprendra jamais que de notre victoire, on ait fait sortir la faillite!». Excédé, Tardieu lui lance: «Vous parlez comme un général factieux!».
Le 28, Foch se plaint par écrit à Clemenceau de n'avoir toujours pas pu lire le projet de traité allant être remis aux Allemands: «Personne n'avait pris soin de m'en informer officiellement et avec quelques précisions. Ce que je savais, je ne le connaissais que par bribes, même en ce qui touchait au côté militaire, qui me concernait particulièrement. Pour donner plus de force et surtout plus de précision à ma critique, il fallait tout au moins que j'eusse le traité sous les yeux. Or, je ne l'avais pas encore»[11].
On lui donne enfin à lire...
«Il m'apparut très vite que touchant le problème capital de la sécurité sur lequel j'avais le droit et le devoir d'exprimer mon avis, la France n'obtiendrait aucune des garanties solides qui lui étaient indispensables, notamment la fixation immédiate des frontières de l'Allemagne, celle d'une indemnité de 100 milliards de marks garantie par des gages solides, payable dans un délai assez court»[12]. Il demande à être entendu en séance plénière de la Conférence de la Paix. Il menace également de démissionner de son poste de commandant en chef des armées alliées si les clauses militaires et le calendrier d'occupation de la Rhénanie ne sont pas modifiés. Envisageant cette éventualité, Clemenceau choisit Pétain comme successeur éventuel de Foch, recevant l'approbation de Lloyd George et de Wilson[13]. Mais Foch retire sa menace et Clemenceau abandonne son projet.
 
Le lendemain, Clemenceau et Wilson finissent par s'entendre sur le contenu des articles du futur traité de paix réglant l'occupation en Allemagne. Ils mettent au point l'article 428 qui établit les têtes de pont sur la rive droite pour quinze ans, c'est-à-dire le temps nécessaire à l'obtention des garanties exigées par les Alliés. Quant à l'article 429, il donne à la France la possibilité de retarder l'évacuation de la rive gauche du Rhin si l'Allemagne n'honore pas ses engagements en matière de sécurité[14].
En séance plénière de la Conférence de la paix, organisée le 6 maiau Quai d'Orsay, Foch proteste contre le contenu du traité qui doit être remis le lendemain aux Allemands[15]. «J'essayai d'être bref, nerveux, empoignant. Les arguments n'étaient pas exposés mais assénés comme des coups de poing», dit-il[16]. Après avoir rappelé qu'il n'a pas lu le traité définitif[17], il déclare encore vouloir tenir le Rhin sans limitation de durée afin de protéger la France et contraindre l'Allemagne à payer les réparations en menaçant la Ruhr[18].
Foch jette «un froid», faisant naître «une certaine gêne, mêlée d'étonnement», mais continue, voulant«lutter jusqu'au bout et prendre position devant l'histoire»[19]. Obstination? Manque de discernement? C'est plutôt la haute idée qu'il se fait du devoir qui l'aiguillonne. «Qu'aurait pensé de lui le pays si, se reposant à l'abri de ses lauriers, il se fût contenté de défiler sous les arcs de triomphe et d'être applaudi par les foules de tous les continents?».
Tardieu donne lecture des clauses concernant l'occupation et l'évacuation des territoires rhénans. Foch précise «que certaines contiennent des dispositions dangereuses auxquelles il ne peut souscrire»[20]. Il demande à ce que les dispositions militaires du traité soient relues par des experts avant que les Allemands en prennent connaissance. Foch n'est pas au courant des acquis obtenus par Clemenceau, ce qui a forcément réduit la pertinence de son argumentation[21]. Les Quatre sont en revanche abasourdis par sa demande finale et se retirent pour délibérer. Doit-on faire réexaminer le titre XIV par les experts militaires? Peuvent-ils en modifier le contenu? Cela créerait assurément un précédent, même si cela semble de leur compétence. On décide de ne rien faire...
Alors que Clemenceau, Lloyd George et Wilson prennent le thé, Foch demande assez abruptement au premier: «J'ai l'honneur de poser une question, je voudrais bien une réponse»[22]. Clemenceau lui répond: «Notre réponse est qu'il n'y a pas de réponse. Vous croyez que le monde tourne autour de vous, monsieur le maréchal. C'était bien pendant la guerre, mais c'est fini!». Piqué au vif, Foch réplique: «Je me demande si je vous accompagnerai demain à Versailles. Je me trouve devant le cas de conscience le plus grave que j'ai connu dans mon existence. Ce traité, je le répudie et je ne veux pas, en m'asseyant à vos côtés, en partager la responsabilité»[23]. Après cette altercation, Bonar Law déclare à Clemenceau: «Si un général anglais adoptait contre son gouvernement une telle attitude, il ne resterait pas cinq minutes en fonction». Le Tigre lui répond: «Vous connaissez mon opinion. Quelque regret que m'inspire son attitude, nous ne devons pas oublier qu'il a mené nos soldats à la victoire»[24]. Plus tard, Clemenceau envoie Jean Dupuy chez Foch pour le convaincre de venir à la remise des conditions de paix.
 
Le lendemain, en présence de Foch, c'est une version non modifiée du traité qui est remis aux plénipotentiaires germaniques. Le généralissime est visiblement ému par ce qu'il considère comme une capitulation française face aux Anglo-saxons. «Les plénipotentiaires français ont d'abord exigé, sous mon influence, la frontière militaire du Rhin, à quoi ils ont renoncé bien fâcheusement contre un pacte d'alliance qui ne valait rien»[25]. Lui n'a pas varié dans ses opinions, malgré les assurances prodiguées. «La première fois qu'on m'a parlé du pacte, j'ai répondu:c'est de la monnaie de singe».[26] Des certitudes échangées contre des promesses. Car trois invasions (1815, 1870, 1914) l'ont convaincu qu'il fallait à la France une frontière stratégique. «Nos Alliés nous ont dit: «En échange de la frontière militaire du Rhin que vous demandez, nous allons désarmer, neutraliser au point de vue militaire la rive gauche du fleuve, ainsi qu'une bande de 50 km sur la rive droite». Je réponds: «cette garantie-là est purement illusoire. L'essentiel, ce sont les ponts du Rhin. Qui les tient est le maître. Or si la Prusse en est à 50 km, une fois la Rhénanie évacuée nous en sommes à 150. Voilà pourquoi j'avais demandé la garde militaire du Rhin»[27].
 
Foch et la signature du traité de Versailles
 
Pendant un séjour à Mayence, Foch se confie au Daily Mail et porte un regard critique sur le traité. Revenu à Paris, il déclare à Poincaré: «Clemenceau est un criminel! Je demanderai à comparaître avec lui devant la haute cour. Il sera flétri et je sortirai la tête haute!»[28].
 
Le 29, la délégation germanique remet aux Alliés un contre-traité ; Berlin se refuse à accepter les conditions relatives à la Rhénanie. Français et Américains décident de contraindre l'Allemagne à signer. Le même jour, un comité intergouvernemental est créé à Paris pour participer aux débats de la Commission interalliée de la rive gauche du Rhin, dont la mission est de rédiger un projet de convention relatif à l'occupation[29]. Foch est associé aux travaux en tant qu'expert militaire. Les Français pensent imposer un régime semblable à la convention de 1871 appliquée par la Prusse à la France, mais les Britanniques penchent pour la création d'une haute-commission interalliée civile impliquant la suppression de l'état de siège[30]. Coblence est d'ores et déjà choisie pour l'héberger, occupant une position centrale dans le dispositif interallié.
 
Le gouvernement allemand ayant fait savoir qu'il considérait les conditions de paix comme «un odieux abus de la force»[31], le 17 juin, Clemenceau demande à Foch de prévoir pour le 23 une marche sur Berlin. Le maréchal, se sachant approuvé par Poincaré[32], profite de l'opportunité pour qu'on favorise le plan des séparatistes rhénans en haut lieu: «Nous n'avons plus que 39 divisions. La marche directe n'est pas possible, nous devons passer par la vallée du Main, mener une «stratégie de séparation» aidée par une politique séparatiste, mettre l'Allemagne du sud hors de cause par un traitement spécial et une paix définitive». En tendant la main aux Tchèques, on pourrait dès lors couper l'Allemagne en deux. Clemenceau lui répond: «Il ne faut pas mêler la politique avec la stratégie. La politique n'a pas à se mêler aux prévisions militaires, pas plus que la stratégie n'est intervenue ici dans nos conseils. Il ne s'agit pas de rejeter les responsabilités sur l'un ou l'autre». À côté de Foch, Weygand s'insurge: «Vous dénaturez sciemment les paroles du maréchal!»[33] .
Un ultimatum est finalement adressé à Berlin le 20: l'Allemagne dispose de trois jours pour se plier aux exigences des vainqueurs, ou bien le Maréchal Foch reprend l'offensive. Le 23, l'Allemagne fait savoir qu'elle accepte de signer et annonce l'envoi de cinq plénipotentiaires à Versailles le 28. Le 26, les Alliés trouvent un arrangement à propos du Rhin: une haute- commission Interalliée des pays rhénans, organisme civil établi à Coblence qu'on fait présider par Tirard. Celle-ci va régler le détail et la répartition de l'occupation militaire quadripartite de la rive gauche, donnera également ses directives d'ordre économique et administratif aux armées mais toujours sous couvert de l'autorité de Foch, commandant en chef des Armées alliées[34].
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1919-1939. À la lecture du texte final du traité, Foch a dit de manière prémonitoire: «Ce n'est pas la paix, c'est un armistice de vingt ans»[35]. Dans son for intérieur, il avait le sentiment que d'une paix mal faite pouvait naître la guerre; il était également persuadé que les garanties proposées par la SDN procuraient à la France «une fausse sécurité»[36].
 
Foch qualifiait ce traité de «drame», accusant en privé les hommes d'État et les diplomates alliés (mais surtout français) de lui avoir «saboté» sa victoire en amoindrissant ses résultats[37]. «Le 11 novembre, j'avais mis entre les mains des négociateurs un outil avec lequel ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient. Ils n'ont pas su s'en servir. Ils ont abîmé ce que je leur avais donné. Ils ont perdu l'occasion. Leur traité? Je n'ai pas voulu le signer. Il ne nous assurait aucune des deux choses auxquelles nous avions droit: réparations et sécurité. Je l'ai dit à qui voulait l'entendre, ou plutôt à qui ne voulait pas; je l'ai répété sur tous les tons; je l'ai crié, non pas après comme d'autres, mais pendant les négociations. J'ai fait tout ce qui était humainement possible de faire pour qu'il fût modifié. J'ai adressé trois notes au gouvernement. J'ai fait plus. J'ai demandé et obtenu, non sans peine, d'être entendu par le Conseil des ministres spécialement réuni à cet effet. J'ai montré, preuve en main, dans quelle voie dangereuse, désastreuse, on s'engageait. On ne m'a pas écouté. Que pouvais-je faire de plus? Rien, malheureusement. Si la victoire n'a pas donné tous les résultats qu'on était en droit d'en attendre, ce n'est pas la faute aux militaires, mais uniquement aux hommes d'État»[38].
 
Jean Galtier-Boissière a écrit ces phrases terribles «La paix de 1919 pouvait, soit par des dispositions d'une extrême rigueur, assurer à la France une trêve de très longue durée, soit, par des mesures généreuses à l'égard de l'Allemagne, permettre la réconciliation prochaine des deux premiers peuples de l'Europe. Versailles a réussi cette véritable gageure de ne pas assurer la sécurité de la France et d'empêcher la réconciliation franco-allemande»[39]. Mais ce traité mérite-t-il vraiment la mauvaise presse qui lui a été faite, notamment par Foch[40]?
En toute honnêteté, on ne peut rester insensible aux arguments de Tardieu pour la défense de son contenu et pour celle de ses contemporains: «Pas plus qu'aucun homme vivant en ce monde, Foch, fils du passé, n'était père de l'avenir. Avec la politique qu'ont faite, sauf de rares exceptions, les trois grands vainqueurs de 1918 à 1939, ni armistice, ni traité ne pouvaient tenir. Et l'entrée des Alliés à Berlin n'aurait rien empêché, ni même retardé. L'Allemagne, en 1920, était totalement désarmée, et en 1939, elle met l'Europe en transes à la seule menace de faire la guerre. Rien de cela n'est imputable à Foch. Les traités ne valent que ce que vaut la main qui les applique. Si les vainqueurs en sont venus où l'on sait, c'est qu'ils ont, vingt ans durant, pour des raisons de politique parlementaire, capitulé. Aucun texte, aucun homme de 1919 n'en est fautif»[41].
Foch était-il «en avance» ou «en retard» sur son temps? Plus que toute autre personnalité de son époque, il a pris soin de se démarquer du traité de Versailles pour que la postérité ne pût jamais l'associer à sa prévisible faillite. «Foch ne croyait pas à l'efficacité du traité et me disait quelquefois: ceux qui l'ont fait devront en répondre un jour devant le pays... Nous irons devant la haute cour; mais j'irai la tête haute, avec mes papiers en règle»[42]. Ce n'était pas qu'une façon de parler, car le maréchal avait gardé des copies des pièces se rapportant à la question du Rhin. Exposant ses prises de position, elles étaient méticuleusement classées, comme autant de preuves à charge contre la délégation française à Versailles et son chef Georges Clemenceau, et remplissaient une série de cahiers que Foch remit à Raymond Recouly en prévision de son Mémorial en lui disant: «J'ai la conscience parfaitement tranquille. Je me suis mis en règle vis-à-vis de la postérité. Mes notes, le P.V. des séances où j'ai tenté de faire prévaloir mes vues sont là pour attester devant l'histoire que j'ai accompli tout mon devoir. Je souhaite que tout le monde puisse en dire autant. Un jour, sans doute, vous écrirez tout ce que je vous ai raconté. Faites-le de la façon la plus précise, la plus objective. Ceux qui vous liront verront si j'ai négligé quoi que ce soit pour défendre les intérêts essentiels de mon pays»[43].
 
Atteint au cœur par cet ouvrage posthume, le Tigre donnera un dernier coup de griffe dans «Grandeurs et misères d'une victoire» à ce maréchal encore bien récalcitrant: «Confiant dans la grandeur de l'entreprise que nous avions la témérité d'engager pour obtenir une paix durable en mettant la force au service du droit, nous poursuivîmes notre tâche parmi les criailleries de ceux qui avaient manqué l'occasion de vaincre et ne nous le pardonnaient pas. Foch vivait dans l'amertume de sa déconvenue, [et] quand le maréchal s'avise d'une protestation de la tombe, ce n'est pas pour élever la voix contre les scandaleuses mutilations du traité, c'est pour satisfaire ses rancunes privées qui sont le résultat de ses insuffisances». Il l'accuse de n'avoir rien fait pour inclure l'obstacle du Rhin dans un système défensif visant à stopper une offensive germanique, d'avoir parlé sans arrêt de la «frontière du Rhin» sans avoir jamais œuvré à transformer le fleuve en instrument de défense, et de ne pas avoir protesté devant les insuffisances de la défense française auprès des ministres de la Guerre successifs depuis 1920, préférant laisser pourrir une situation en optant pour la politique du «tout ou rien» uniquement parce qu'il n'avait pas eu la satisfaction de voir valider ses considérations stratégiques[44]. Ces arguments sont en partie fallacieux et injustes, car que pouvait réellement faire Foch, ayant été progressivement écarté des postes de responsabilité à cause de son irascibilité? «Les seules armes dont je pouvais me servir étaient mon autorité, mon prestige, la force de mes arguments; or, ces armes-là furent insuffisantes»[45].
Comme à son habitude, il n'avait pas lâché prise devant l'adversité et avait décidé de faire front là où d'autres auraient connu le découragement et se seraient éclipsés. Il avait exercé les fonctions qu'on avait bien voulu lui confier et avait tenté de corriger ce qui pouvait l'être[46], tout en ayant soin de marquer son opposition aux décisions successives, souvent prises sans qu'on tienne compte de ses avis.
«Foch ne se payait jamais de mots et avait coutume de rappeler que les réalités l'emportaient sur tous les raisonnements»[47]. Dès 1919, les Alliés lui avaient reproché de «vouloir ameuter les gens contre l'Allemagne»[48]; devant le Conseil des ministres, Foch avait «adjuré une dernière fois les membres du gouvernement de ne pas consentir à une paix qui mutilait les droits essentiels de la France»[49]. À l'heure où l'internationalisme et le pacifisme étaient en vogue, il avait voulu continuer à mener des relations bilatérales, «vainqueur-vaincu» avec l'Allemagne. Refusant d'adapter son discours à la mode du temps, il s'était discrédité aux yeux du plus grand nombre, paraissant obtus voire dépassé par les événements.
 
Parce qu'il revenait toujours aux mêmes conclusions et faisait fi d'un contexte international en constante mutation, Clemenceau reprocha à Foch d'être un être limité, admirable chef de guerre certes, mais incapable de sortir de son domaine de compétence; «Le maréchal, dont les inspirations simplistes ne permettaient d'envisager que l'aspect militaire du problème de la paix, tenait pour une solution décisive l'annexion de la Rhénanie. Tout absorbé par ses préoccupations militaires, il ne se cassait pas la tête pour savoir ce que deviendrait 5,5 millions d'habitants. Il n'a pas rédigé le traité à sa guise: voilà son grand sujet de plainte», dira-t-il encore méchamment de lui[50]. Il ne s'agit pas ici de commenter ce jugement. Ce qu'on peut dire, en revanche, c'est qu'au-dessus du cadre militaire dans lequel Foch voyait perdurer des relations franco-allemandes conflictuelles, existait un autre espace, celui de Wilson (et plus tard de Briand) où l'on rêvait de poser les bases d'une paix universelle et définitive. Or l'entente entre le premier univers (qui représentait le lien avec le passé) et le second (qui se voulait garant de l'avenir) n'était pas possible. Pragmatique et réaliste, Foch considérait Versailles comme une pax americana où dominaient les conceptions «nuageuses» de Wilson[51]. Le désaveu que ce dernier avait connu devant son propre sénat n'avait pas tué son rêve idéaliste. Alors même que la menace germanique avait semblé s'estomper, ce rêve avait fait partout des émules. Confiant dans son propre jugement, Foch avait «campé sur ses positions», cultivant l'intransigeance sur la question du Rhin. Sa conception exacerbée du patriotisme l'avait empêché de manifester l'ouverture d'esprit instamment réclamée par le gouvernement.
 
C'est incontestable, Foch ne pensait qu'à la ligne du Rhin, souvenir d'un passé napoléonien tant admiré. «Toute autre solution que la frontière des Alliés sur le Rhin est mauvaise: elle ne nous donne que des semblants de garantie, nullement une garantie véritable. Cette frontière a l'immense avantage de pouvoir être solidement gardée par des effectifs très réduits, ce qui permet à la France et à la Belgique de diminuer d'autant leur effort militaire. Tels sont les points essentiels de cette doctrine que j'essayai vainement de faire adopter par le gouvernement français. Ces divers éléments se tiennent très étroitement. Ils constituent un tout. Elle est à la fois une, simple et claire»[52]. On peut évidemment s'interroger sur l'évolution de la situation en Europe si le maréchal l'avait finalement emporté et si la France avait obtenu le fleuve comme frontière stratégique avec l'Allemagne. Mais entre 1919 et 1929, la situation diplomatique internationale avait évolué et pas forcément en faveur de ses thèses, et si «en octobre 1918, tous avaient besoin de lui, on croyait, en janvier 1919, qu'on en avait moins besoin. Un jour vint où il parut vraiment un gêneur. On ne le consulta plus».
«On ne me demande pas mon avis», disait-il. «Je le donne quand même, je mets les pieds dans le plat»[53].
Après sa mort en 1929, Raymond Recouly écrit: «Quant à savoir qui, de Foch ou de ses contradicteurs, avait raison, l'histoire le dira, si tant est qu'elle ne l'ait pas déjà dit»[54], interrogation que Poincaré s'était déjà posé le 5 février 1920 lors de la réception du maréchal à l'académie française: «Ce n'était pas à vous de faire la paix. Vous aviez cependant le droit de dire ce que, d'après vous, la paix devait être pour mieux empêcher la guerre. Souhaitons que le monde n'ait jamais à se repentir de ne s'être qu'incomplètement inspiré de votre avis». Observateur privilégié, le Général Réquin est catégorique: «Foch avait raison: il manquait au traité de Versailles une garantie de sécurité «physique», exclusive de toute discussion ultérieure: le Rhin était une barrière; il n'y en avait pas d'autre où l'on pût contenir les débordements germaniques dans l'avenir. Pour faire appliquer le traité, il ne fallait pas renoncer à l'emploi de la force et l'on faisait beaucoup trop appel à la SDN qui n'en avait pas». En décembre 1929, les accords de La Haye «comme ceux de Locarno, n'opposaient aucune action efficace en cas d'agression le plus à craindre: la violation de la frontière»[55].
«Liée» à la France - ou «indépendante» - la Rhénanie aurait-elle constituée une «nouvelle Alsace-Lorraine» pour les Allemands, ainsi que le craignaient les Anglo-saxons ? Peut-être. Aurait-elle affaibli l'unité allemande en encourageant les États du sud de l'Allemagne à se libérer de la tutelle instaurée par Bismarck? Difficile de l'affirmer. Aurait-elle aussi amélioré la sécurité de la France, ainsi que certains observateurs avisés le pensaient? C'est possible, mais les Rhénans n'étaient pas aussi francophiles que les Français le pensaient. «Partout, en Rhénanie, le Français, après cette longue guerre, était resté l'ennemi. Croire que les Rhénans, ou tout au moins la plus grande partie, pouvait venir à nous, après s'être tournés contre Berlin, c'était pure folie. Quant à croire que l'on en arriverait à détacher les Rhénans de la Prusse, c'était là une idée qui n'avait pu prendre naissance que chez les politiciens n'ayant jamais mis les pieds en Allemagne»[56].
Admettons pourtant qu'un État rhénan fût créé. Son territoire et son régime, de nature républicaine et démocratique, auraient-ils dissuadé une agression venant de l'Est? Foch en était persuadé, à condition de mener une défense ferme sur le Rhin, le temps d'envoyer en Rhénanie des renforts pour contre-attaquer. La solution préconisée par le maréchal, c'est-à-dire cette «fatidique thèse du canon français sur le Rhin» tant décriée par Clemenceau[57], si elle avait été mise en œuvre, aurait peut-être définitivement ôté à l'Allemagne toute possibilité de reprendre un jour les armes. «Ce qu'il faut avant tout, c'est empêcher la guerre d'éclater, ôter à l'adversaire la possible envie, la tentation de vous la déclarer. Le meilleur moyen pour cela, le seul, est de posséder une frontière solide et une excellente armée»[58]. C'était pour Foch un moyen de la contraindre au pacifisme - et non de l'y convertir, chose qu'il croyait irréalisable du fait de sa nature - en rendant physiquement impossible toute guerre future contre la France[59].
 
Que dire maintenant de ses conceptions défensives, lui le stratège de la Grande Guerre, si elles s'étaient concrétisées pendant l'entre-deux-guerres? Elles s'appuyaient invariablement sur l'obstacle naturel constitué par le Rhin et consistaient à «vanter la vertu intangible du fameux glacis stratégique à tout faire»[60] formé par la Rhénanie. Certes, en 1918-1929, un fleuve comme le Rhin demeurait un obstacle sérieux, toujours problématique à franchir. Mais l'évolution des moyens de franchissement ou de projection par voie aérienne aurait permis chaque jour un peu plus de s'en affranchir. Ses conceptions n'auraient-elles pas été «dépassées», avec l'apparition de techniques de guerre nouvelles et surtout l'extraordinaire capacité agressive des armées hitlériennes? Cette défense statique n'aurait-elle pas été tournée, comme le furent - déjà - nos forts de l'est en 1914, ou la ligne Maginot en 1940? C'est plus que probable. On ne peut pas dire qu'en 1945 le Rhin ait constitué un obstacle très dissuasif pour les Alliés, ni même qu'il se soit révélé d'une importance majeure pour la défense du Reich hitlérien aux abois...
 


[1] Cf. Commandant Lhôpital, «Foch, l'armistice et la paix», Paris, Plon, 1938, p. 197.
[2] Cité dans R. Recouly, «Le Mémorial de Foch. Mes entretiens avec le Maréchal», éd. de France, 1929, p. 206.
[3] Idem p. 207.
[4] A. Tardieu, «La Paix», Paris, Payot, 1921,p. 208.
[5] Il semble que Foch ait utilisé Mangin pour favoriser la création d'un État indépendant sur le Rhin pendant les débats de la Conférence de la Paix, ceci afin de forcer la main aux négociateurs et les contraindre à valider de facto ses thèses sur l'avenir de la Rhénanie.
[6] En février, l'indépendantiste a réclamé aux Alliés l'application des principes wilsoniens d'autodétermination des peuples aux Rhénans; le 9 juin, il proclame la République autonome rhénane (capitale Cologne), sans réaction des troupes françaises. Clemenceau le considérait comme un fauteur de troubles. A. Tardieu, op. cit. p. 417.
[7] Cf. Commandant Lhôpital, op. cit. pp. 199-213.
[8] Foch à R. Recouly, op. cit. p. 212.
[9] Idem pp. 217, 218.
[10] Idem p. 220 et A. Tardieu, op. cit. p. 467.
[11] Foch à Recouly, op. cit. p. 223.
[12] Idem p.173.
[13] SHD-Terre 1K106.
[14] Maintien d'une capacité d'agression.
[15] Cf. A. Tardieu, op. cit. pp. 209-213.
[16] Foch à Recouly, op. cit. p. 225.
[17] Le 5, son ami, le Maréchal Sir Henry Wilson, lui a cependant fait parvenir les clauses militaires.
[18] Général Mordacq in «L'évacuation anticipée de la Rhénanie», Revue des Deux Mondes 1929-3, p. 774 et J. Nobecourt, «Une histoire politique de l'Armée», t.1, Paris, Seuil, 1967, p. 31.
[19] Général E. Requin, «D'une guerre à l'autre; souvenirs (1919-1939)», Paris, Lavauzelle, 1949, p. 17.
[20] Général M. Weygand, «Foch», Paris, Flammarion, 1947, pp. 293, 300.
[21] A. Tardieu, op. cit. p. 213.
[22] Cité dans Commandant Lhôpital, op. cit. p. 232.
[23] Cité dans J. Nobecourt, op. cit. p. 31.
[24] Cités dans A. Tardieu, op. cit. p. 215.
[25] Cité dans R. Recouly, op. cit. p. 37.
[26] Idem p. 243 (1924).
[27] Idem pp. 241-242.
[28] Cité dans J. Nobecourt, op. cit. p. 29, note 1.
[29] Ministère des Affaires Étrangères, Recueil des actes de la Conférence; commission interalliée de la rive gauche du Rhin, P.V., rapports, documents. La commission travaille jusqu'au 9 juin 1919.
[30] «La France sur le Rhin», Revue des Deux mondes 1921-1.
[31] Cité par le Commandant P. Lyet, «1918-1945», Revue historique des Armées, «La France et le Rhin», H.S. 1947, p. 74.
[32] G. Clemenceau, «Grandeurs et misères d'une victoire», Paris, Plon, 1930, p. 188.
[33] Cit. dans J. Nobecourt, op. cit. p. 32.
[34] «La France sur le Rhin» op. cit. p. 125.
[35] Cité par Weygand devant les officiers de la place de Bizerte, 1940.
[36] Cité dans Général Requin, op. cit. p. 16.
[37] R. Recouly, op. cit. p. 170.
[38] Foch cité dans Commandant C. Bugnet, «En écoutant le maréchal Foch», Paris, Grasset, 1929, p. 237 et R. Recouly, op. cit. pp. 32, 35.
[39] Le Crapouillot, mai 1933, p. 84.
[40] «- Le traité est mauvais, très mauvais», dit Foch à sa lecture. G. Clemenceau, op. cit. p. 244.
[41] Tardieu, op. cit. p. 36. C'est aussi l'argumentaire de Clemenceau dans son livre.
[42] Gal Requin, op. cit. p. 17.
[43] Cité dans R. Recouly, op. cit. p. 171.
[44] G. Clemenceau, op. cit. pp. 223, 310, 311, 345.
[45] Foch à Recouly, op. cit. p. 180.
[46] L. Madelin, «Foch», Paris, Plon, 1929, p. 268.
[47] Général Requin, op. cit. p. 18.
[48]Commandant C. Bugnet, op. cit. p. 49.
[49] Foch à Recouly, op. cit. p. 181.
[50] G. Clemenceau, op. cit. pp. 154, 199, 201, 219.
[51] R. Recouly, op. cit. p. 55.
[52] Cité dans R. Recouly, p.180.
[53] Cité dans L. Madelin, op. cit. p. 223.
[54] R. Recouly, op. cit. p. VII.
[55] Foch à Recouly, op. cit. p. 180.
[56] Déclaration du général du 32ème CA (avril 1920). Général Mordacq, «La mentalité allemande, 5 ans de commandement sur le Rhin», Paris, Plon, 1926, pp. 43, 49. Précisons néanmoins que Mordacq a été chef du cabinet militaire du Tigre et qu'il ne partage pas forcément toutes les opinions de Foch.
[57] G. Clemenceau, op. cit. p. 111.
[58] Foch à Recouly, op. cit. p. 125.
[59] Jacques Mortane dit que Foch a été, inconsciemment, «un acteur du rapprochement franco-allemand».
[60] G. Clemenceau, op. cit. p. 231.
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