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Histoire et Stratégies

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FRÉDÉRIC II de Prusse (1712-1786)

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Par Monsieur THIERRY WIDEMANN [1]

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Quelques mois à peine après son avènement, en 1740, le roi de Prusse Frédéric II se lança dans une invasion de la Silésie, région appartenant à l’empire des Habsbourg. Il avait hérité d’une armée organisée par son père, Frédéric-Guillaume 1er, dit le «Roi-Sergent». C’était un instrument militaire remarquable, surtout à l’échelle de ce petit pays qu’était alors la Prusse. Quant aux connaissances militaires du jeune roi, elles étaient très lacunaires, même s’il avait eu de bonnes lectures.

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Pourtant, la première offensive de son règne révéla déjà les principaux traits de caractère de celui qu’on appellera Frédéric le Grand: le sens de l’occasion favorable, l’audace, et un incontestable cynisme. Depuis la paix d’Utrecht, en 1713, ce qu’on appelait alors le droit des gens, ébauche d’un droit international, visait à maintenir un équilibre en Europe, équilibre fondé sur une condamnation de la conquête. Frédéric n’hésita pas à bouleverser ces règles, d’autant plus que l’invasion de la Silésie fut déclenchée sans déclaration de guerre.

Si le roi de Prusse était dépourvu de toute expérience militaire, il n’en avait pas moins longuement réfléchi sur ces questions, et ses principales conceptions stratégiques étaient en place dès 1740. Elles découlaient de la situation économique et démographique de la Prusse. Dans ces deux domaines, les ressources étaient limitées et le pays ne pouvait se permettre d’engager une guerre d’usure avec ses adversaires, surtout s’il s’agissait de grandes puissances. «Nos guerres doivent être courtes et vives», écrit le roi, «(…) une longue guerre ralentit insensiblement notre admirable discipline et ne laisse pas de dépeupler notre pays et d’épuiser nos ressources». Il fallait donc se donner les moyens d’emporter rapidement la décision par des manœuvres opératives et tactiques fondées sur la vitesse et l’effet de surprise. Cette attitude tranchait avec les usages du temps où la conduite des opérations était dominée par la prudence, le souci de ménager un instrument militaire coûteux, et la volonté d’adapter la stratégie à des buts de guerre limités.

C’est dans le domaine tactique que les lacunes de jeune roi de Prusse se révélèrent immédiatement. Lors de sa première bataille, à Mollwitz le 10 avril 1741, il fut dépassé par les événements, quitta le champ de bataille, pour y revenir et constater sa victoire, due à la discipline de son armée et aux qualités de son général, Schwerin. Mais le roi apprit vite. Il reconnut plus tard: «Mollwitz fut mon école, je fis des réflexions profondes dont je profitai par la suite», réflexions qui aboutirent à de vastes changements doctrinaux. Il entreprit de fractionner son armée en plusieurs unités, afin d’en accélérer la progression et le déploiement sur le champ de bataille. Son dessein était d’articuler l’ordre de marche et l’ordre de bataille, le premier devant idéalement préfigurer le second. Ces dispositions allaient donner naissance à la «division». Frédéric II n’en était pas l’inventeur, mais les habiles combinaisons de ses colonnes de marche inspirèrent les théoriciens de l’époque, au premier rang desquels le comte de Guibert.

Dans le domaine tactique, sa grande innovation fut de réinventer un ordre de bataille oublié depuis l’Antiquité afin de restaurer la manœuvre sur le champ de bataille. Le début du XVIIIème siècle était en effet marqué par un phénomène de blocage tactique, essentiellement dû à l’emploi d’un dispositif appelé «ordre mince», dont le but était d’exploiter au maximum le feu de l’infanterie. Disposées sur quatre, puis trois rangs, les armées aux effectifs considérables s’étiraient sur plusieurs kilomètres. Il devenait alors périlleux d’en modifier l’ordonnancement sans prendre le risque de voir les lignes perdre leur cohésion. Les généraux hésitaient à engager des manœuvres aux conséquences incertaines et les armées s’installaient dans des positions défensives, se fusillaient réciproquement pendant des heures, jusqu’à ce que l’un des protagonistes se retire du champ de bataille, acte qui le désignait comme vaincu. Pour tenter de lever ce blocage, le Chevalier de Folard, dans les années 1720, avait suggéré l’emploi d’un dispositif en profondeur, constitué de colonnes d’assaut, dont la fonction était de joindre l’adversaire au plus vite pour faire taire son feu. Un débat s’instaura alors entre les partisans de l’«ordre profond» (prédominance du choc) et ceux de l’«ordre mince» (prédominance du feu). Frédéric II, s’inspirant de la tactique imaginée par le Thébain Épaminondas à la bataille de Leuctres en 371 av. JC, opta pour un savant compromis qui consistait à biaiser la ligne de bataille: on renforce l’aile attaquante et l’on refuse l’autre en la soustrayant à l’action immédiate de l’adversaire. Cet ordre oblique dotait l’ordre mince d’une capacité offensive, et devint l’arme privilégiée du roi de Prusse tant que la qualité des troupes le permettait et, surtout, tant que les adversaires de Frédéric n’en avait pas saisi «le mécanisme intérieur», comme disait Guibert.

La bataille où le roi de Prusse a le plus parfaitement réalisé sa manœuvre est celle de Leuthen, pendant la guerre de Sept Ans, le 5 décembre 1757. Il affronta avec 39.000 hommes une armée autrichienne forte de 66.000 hommes, commandée par le Prince Charles et le Maréchal Daun. Le dispositif autrichien, d’une prudence conforme à l’esprit du temps, était défensif: position forte en hauteur, l’aile droite appuyée sur un marais, et une forte réserve sur l’aile gauche afin de se prémunir contre une manœuvre d’enveloppement. Utilisant le terrain pour dissimuler ses mouvements, Frédéric lança, en évitant le marais, une attaque de diversion sur l’aile droite. Charles et Daun donnèrent l’ordre d’y transférer la réserve (à 6 km!). Leur aile gauche était devenue vulnérable. Les bataillons prussiens, à l’abri des regards autrichiens, passèrent en un temps record de l’ordre de marche à l’ordre de bataille. Frédéric déploya son ordre oblique et porta l’effort sur l’aile gauche ennemie, qui s’effondra avant que l’aile droite n’ait pu intervenir, entraînant la défaite, malgré un audacieux pivotement de la ligne autrichienne.

Frédéric n’a jamais dû ses victoires à une supériorité numérique, mais à la discipline de son armée, à la rigueur de ses combinaisons et, plus précisément, en ce qui concerne ses grands succès, à des manœuvres exécutées hors de portée de l’ennemi et à son insu. Le déploiement rapide des colonnes de marche permettait de réaliser un effet de surprise souvent déterminant.

Frédéric II est probablement le stratège du XVIIIème siècle qui a poussé le plus loin les possibilités de la guerre de son temps. Mais il existait, au siècle des Lumières, des contraintes spécifiques qu’il n’a pu dépasser. Les impératifs logistiques, notamment (car on ne vit pas sur l’habitant), interdisaient d’exploiter un succès tactique par une poursuite à grande échelle, comme le fera Napoléon, rendant improbable le désarmement complet de l’adversaire par la destruction de son armée.

Faute d’une telle manœuvre, même un chef-d’œuvre tactique comme Leuthen ne fut pas une bataille décisive.



[1] Chargé d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM)

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