Traitement en cours, merci de patienter...
Saut de ligne
Saut de ligne
Saut de ligne
Image
Image
Saut de ligne
 
Saut de ligne
Image
Saut de ligne
Valeurs de l'Armée de Terre

Image
Saut de ligne

French touch: quelle réalité, quel avenir?

Image

Par le chef de bataillon Thomas PIEAU

Image

Fort de douze années passées aux côtés des moudjahidin en guerre contre l’URSS, l’aventurier français Patrice Franceschi témoigne: «en Afghanistan, les soldats français sont desservis par le fait d'avoir délaissé un type d'attitude ayant fait ses preuves en Afrique au profit du modèle américain du combattant caparaçonné, sur le qui-vive en permanence et se coupant volontairement de son environnement» .

Image
Image

L’armée française se serait-elle dévaluée en négligeant cette approche que certains appellent la French touch[1]? Au fond, existe-t-il seulement une French touch? S’agit-il d’une coquetterie franco-française? De fait, cette expression peut révéler le regard que certains portent sur une façon de faire «à la française» qui sublimerait une activité commune: gastronomie, haute-couture ou musique. Un peu comme les «rugbyphiles» britanniques envient notre French flair.

Mais qu’en est-il au plan militaire? Pour certains, c’est la notion «d’effet majeur», vue comme une aptitude originale à concevoir les opérations, qui fonde l’exception tactique française. Pour d’autres, c’est savoir conduire, certes parfois avec talent, ce que l’on n’aurait pas planifié. Ce peut être, encore, la capacité à faire «mieux avec peu»: en somme, le «système D»! De ce fait, la French touch pourrait constituer une forme d’orgueil mal placé.

Il peut être bon, pour préserver et développer notre identité mais aussi notre efficacité, de chercher à extraire la quintessence d’un style français, tant dans les phases de réflexion que dans l’action militaire.

Bien que la portée d’une French touch puisse sembler limitée, notre approche intellectuelle de la tactique a néanmoins toujours du sens. Surtout, nos soldats gagneront toujours à cultiver cette attitude éprouvée, fondée sur la «conquête des cœurs» et la prise en compte du facteur culturel.

 

Certains facteurs viennent atténuer, si ce n’est la valeur, du moins la portée de la French touch.

D’abord, la dimension supranationale qui prévaut de plus en plus dans les opérations peut limiter l’intérêt d’une approche française. De retour dans les structures militaires intégrées de l’OTAN, notre armée s’astreint à un effort d’harmonisation des méthodes de raisonnement, des terminologies et procédures, qui va plus loin qu’un simple besoin d’interopérabilité. Le culte d’une forme d’originalité, dont la notion «d’effet majeur» est peut-être un symbole, ne paraît pas toujours compatible avec le pragmatisme anglo-saxon. Ainsi, il semblerait trop ambitieux, ou irréaliste, de croire préserver la logique française tout en la diluant dans le système otanien. L’intégration aux chaînes de décision dès le temps de paix, au même titre que la contribution et la subordination à des états-majors de coalition dans des opérations de tous types, risque donc de conduire au sacrifice des identités sur l’autel des alliances.

En outre, le cadre budgétaire contraint que connaît aujourd’hui la défense et la difficulté à combler certains retards technologiques risquent fortement d’accentuer une forme de mise sous tutelle. Quelle place alors pour une French touch? La crédibilité des officiers insérés dans les états-majors multinationaux ne peut pas seulement reposer sur leur talent: elle doit aussi être portée par des efforts financiers et matériels à la hauteur des ambitions affichées.


Surtout, ce serait notre propre renoncement qui menacerait la survie d’une approche française capable d’apporter la plus-value qu’on en attend. En effet, sans attendre d’être subordonnées à des instances multinationales, nos forces glissent parfois d’elles-mêmes vers une attitude de moins en moins fidèle à ce qui est souligné comme un point fort par M. Franceschi. Les bombardements, les camps retranchés, et même les lunettes noires, constituent-ils toujours l’attitude adaptée pour gagner des populations à une cause?

 

Dès lors, il s’agit bien de chercher à tirer la quintessence de cette French touch.

 

Au plan intellectuel, observons d’abord que l’approche française n’est pas aussi cloisonnée qu’il y paraît. Liddell Hart renierait-il ce style français, qui a bien quelque chose d’indirect? Le général américain David Petraeus et ses compatriotes, rédigeant le manuel sur la contre-insurrection[2], ne se sont-ils pas inspiré des Gallieni, Lyautey, Trinquier et Galula?

Au-delà de ces simples convergences qui laissent entendre que l’incompatibilité n’est pas une fatalité, il convient aussi de se décomplexer et de rester convaincu de nos atouts. Les réflexions approfondies qui précèdent le choix de l’effet majeur, qui traduit, entre autres, l’esprit de la mission, permettent de s’apercevoir combien la recherche de la démultiplication des efficacités est supérieure à la simple capacité à additionner des forces et à remplir des tâches. C’est bien là la valeur ajoutée de cette notion, qui confère une forme de supériorité dans le domaine du commandement. Ainsi, l’effet majeur est un corollaire du principe de subsidiarité: le subordonné, imprégné de l’esprit de la mission, peut l’appliquer à la lettre mais surtout prendre d’opportunes initiatives.

 

«Il faut continuer à faire à la française!» martèle le général Lecerf, commandant les forces terrestres, aux unités se préparant à partir en Afghanistan. Dans l’action, le contexte de la transformation de la guerre[3] justifie plus encore ce point de vue. Appelant une forme de courage différente du strict courage physique, cette volonté, in fine, met l’accent sur la faculté à faire la guerre au sein des populations, dans laquelle il est au moins aussi important de «conquérir les cœurs et les esprits» que de remporter des victoires contre l’ennemi.

Face au danger d’effacement de notre identité, il convient donc de continuer à affirmer une approche française de la tactique qui passe par une osmose avec le milieu, par des contacts avec la population, et par une prise en compte de la culture, notamment tactique, d’un adversaire respecté. Cela induit un style de commandement adapté.

Ainsi, liant le cœur à la raison, le professeur Charillon[4] espère que la French touch, «reconnue sur le terrain aux militaires français, réputés proches de la population», s’exprimera aussi à l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) à travers «la dimension sociologique de l’analyse des conflits privilégiée par la recherche française»[5].

 

Au final, la French touch peut constituer une réponse pertinente aux questions que soulèvent nos engagements toujours plus complexes, tout particulièrement en ce qui concerne l’évolution du style de commandement en opérations. Cette approche peut en effet apporter une plus-value au chef tant dans la réflexion que dans l’action.

 

Dans «Guerre et manœuvre»[6], le colonel Goya nous propose cette intéressante synthèse: «le style[7] français est un arbitrage permanent entre le cœur qui pousse à l’action courageuse (…) et la raison qui nous porte plutôt vers la combinaison intelligente des armes et des effets. Lorsque cœur et raison agissent de concert nous sommes irrésistibles, encore faut-il avoir les hommes qui sauront les lier». C’est là une autre question.

 



[1] «Une armée conçue pour faire usage de la force en la maîtrisant toujours, ce que nos alliés appellent avec humour la French touch, une armée (…) qui refuse la guerre de conquête et l’oppression des peuples», in http://pagesperso-orange.fr./geostrategies2000/621.htm, Marielle Vichot, professeur agrégée d’histoire, membre du conseil de Géostratégies 2000, officier supérieur dans la réserve.


[2] The US Army – Marine Corps counter-insurgency field manual, US Army Field Manual n° 3-24, Marine Corps Warfighting Publication n° 3-33.5.

[3] «Nous allons nous engager dans des guerres réelles aux enjeux limités au regard des guerres du XXème siècle, dans lesquelles nous devrons accepter la perspective de succès limités, même si la possibilité d’ascension aux extrêmes doit rester toujours présente à notre esprit. Évaluer et adapter en permanence les paramètres de cette équation politico-militaire nécessite avant tout une profonde rénovation de notre façon de concevoir la guerre», général d’armée J.-L. Georgelin, CEMA. Discours d’ouverture du colloque Europe et Transformation, Paris, 5 février 2008.

[4] Directeur de l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM).

[6] «Guerre et Manœuvre», sous la direction de Christian Malis, éditions Economica, 2009.

[7] Sur ce point, on pourra aussi lire utilement l’exorde du général YAKOVLEFF dans «Tactique théorique»: «le style apporte (…) un principe organisateur dans l’esprit du praticien (…), paradoxalement un degré de liberté d’action car on peut s’en affranchir. Pour développer son style, il importe avant tout de le définir» à travers deux grandes composantes: «la technique, c’est la façon de commander, l’art, c’est essentiellement celui de la pénétration de l’esprit de l’adversaire et de la décision».

Image
Image