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Grozny: matrice et contre-exemple du combat urbain contemporain

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Par le Chef d’escadrons Ronan HAICAULT de la REGONTAIS

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Une étude récente a été menée par la DREX du CDEF sur les batailles de Grozny en Tchétchénie (1994-1995 et 1999-2000). Les combats, dans cette ville de 100 km2 avec des constructions à étages multiples et 490 000 résidents en 1994, ont été particulièrement violents. Pour la première fois en 1994, une armée conventionnelle, qui bénéficiait d’un rapport de force a priori écrasant et qui en outre ne s’embarrassait pas de dommages collatéraux, y a été tenue en échec par un adversaire asymétrique, en comparaison très faiblement armé. Comme l’avait prédit le général Krulak du Marines Corps américain, le conflit tchétchène apparaît donc bien comme la matrice des engagements contemporains, dans lesquels la ville constitue pour l’ennemi irrégulier le milieu le plus favorable pour résister aux armées modernes. Les récents déboires de Tsahal lors des attaques des fiefs du Hezbollah au Sud Liban l’ont rappelé.

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Au regard des succès des troupes américaines en Irak en 2003, les Américains semblent avoir su adapter leur doctrine du combat en zone urbaine. Ils ont su exploiter les enseignements de ces combats de Grozny afin de s’entraîner de manière réaliste et éviter ainsi de reproduire les erreurs russes. Ainsi, les succès de l’offensive qui a conduit à la prise de Bagdad, ainsi que la conquête de Falloujah fin 2004, sont en quelque sorte les dividendes d’un investissement important dans l’exploitation du retour d’expérience.

 

À l’inverse, du côté russe, en dehors de toute considération politique, le conflit en Irak a surpris de nombreux observateurs et a mis à mal les préjugés sur l’armée américaine. Même si personne à Moscou n’avait jamais sérieusement cru que Saddam Hussein pourrait battre les forces alliées en 2003, la vitesse et l’efficacité de l’offensive a déconcerté plus d’un expert militaire russe. En effet, les généraux russes s’attendaient à une autre guerre prolongée et menée à distance, comme celle au Kosovo en 1999, comme en Afghanistan deux ans plus tard ou encore comme la première Guerre du Golfe de 1991, lorsque l’offensive terrestre de 4 jours avait été précédée par 39 jours de bombardements aériens. Les Russes ont cru, à tort, que les Américains avaient peur des accrochages à courte distance, qu’ils ne toléraient pas les pertes et qu’en définitive, ils ne savaient que s’appuyer sur leur supériorité technologique. On peut en particulier citer deux généraux en retraite – Vladislav Achalov (un ancien parachutiste spécialiste du combat urbain) et Igor Maltsev (un spécialiste de la défense aérienne) – qui avaient visité Bagdad et avaient aidé S. Hussein à préparer un plan de guerre pour battre les Américains. Achalov avait à l’époque conclu que la défense de Bagdad était bien organisée, que les chars américains finiraient calcinés s'ils entraient dans la ville et que l'infanterie américaine serait massacrée. Selon lui, la seule manière pour les Alliés de prendre Bagdad et d'autres villes irakiennes était de les raser entièrement par des tapis de bombes.

 

Ce raisonnement s’appuyait essentiellement sur le modèle russe de la conquête de Grozny qu’ils considéraient comme la référence historique indiscutable. En effet, les Russes ont mené dans Grozny une véritable guerre, intense et meurtrière, qui préfigura les combats modernes en zone urbaine. Certes, après de sérieuses déconvenues, ils ont atteint leurs objectifs militaires. Mais peut-on réellement parler de victoire? Des erreurs d’appréciation ont provoqué des pertes importantes, tant civiles que militaires. Même si les Russes ont dans les conflits passés toujours admis le prix du sang, cette victoire parait bien amère.

 

De nombreuses personnes en Russie se sont alors demandées pourquoi leurs forces avaient été si inefficaces en comparaison de celles des Américains et des Britanniques, et pourquoi deux batailles pour prendre Grozny en 1995 et 2000 ont pris chacune plus d’un mois avec plus de 5.000 soldats russes tués et des dizaines de milliers de blessés dans les deux engagements. Même si l’agressivité et l’organisation des rebelles tchétchènes sont peut-être supérieures à celles des insurgés irakiens, le bilan humain de la bataille de Falloujah[1], est sans commune mesure avec celui de Grozny. C’est pourquoi, il convient de revenir ici synthétiquement sur les raisons du désastre de 1995.

 

Le conflit en Tchétchénie apparaît comme le prototype de la guerre de type asymétrique moderne: il a servi, et sert encore, de référence aux factions armées insurrectionnelles à travers le monde.

Engagées massivement, les forces armées russes devaient rapidement imposer la volonté politique de l’État fédéral. Or, la résistance imprévue en zone urbaine d’un ennemi fanatisé a dramatiquement remis en cause les prétentions russes: le «bourbier tchétchène» a révélé au monde dès 1995 la gravité de cette crise «réservée». De même, la première bataille de Grozny en 1994-1995, mais aussi, dans une moindre mesure, celle de 1999-2000 ont montré l’état de délabrement dans lequel se trouvait l’armée russe après l’effondrement de l’URSS: une armée totalement démotivée, mal rémunérée, qui ne s’entraîne pas, dotée d’un budget insuffisant et dont les matériels sont défaillants. Les erreurs fondamentales répertoriées des forces russes sont les suivantes:

-         une volonté politique aveugle qui souhaite emporter immédiatement la décision, au détriment d’une planification opérationnelle rigoureuse,

-         une armée déliquescente qui surestime ses propres forces et sous-estime la qualité de l’adversaire sur lequel elle manque de renseignements (notamment sur son dispositif, son moral et sa combativité),

-         un entraînement pratiquement inexistant dans le domaine du combat urbain, alors que pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’expertise acquise par l’Armée Rouge était certainement la meilleure au monde,

-         des problèmes d’organisation du commandement, de coordination entre les unités et de coopération interarmées,

-          une mauvaise utilisation tactique du couple char-infanterie et un manque de troupes de génie de combat, -

-          une communication opérationnelle maladroite.

 

Face à un ennemi soutenu par la population, déterminé, agressif, et organisé pour se mouvoir rapidement en zone urbaine en menant des actions de harcèlement et des embuscades antichar meurtrières, l’échec est inévitable. Pourtant à l’époque le ministre russe de la défense, le général Gratchev, avait affirmé à maintes reprises «qu’un bataillon de parachutistes serait suffisant pour régler la question».

 

Il est préférable d’apprendre de l’expérience des autres que de répéter leurs erreurs. L’étude des conflits menés par d’autres armées est donc importante, même s’il convient de conserver à l’esprit ses spécificités propres, notamment sur les plans organisationnel et culturel, mais sans non plus tomber dans l’errance des certitudes et la crainte des réformes.

 

 



[1]  71 morts américains pour 1300 rebelles tués et 2000 prisonniers, ainsi que très peu de pertes civiles.

 


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