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Histoire et Stratégies

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HANNIBAL (247-183 av. JC)

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Par Monsieur Thierry Widemann

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Hannibal, l’adversaire de Rome pendant la deuxième guerre punique, fut, avec Alexandre, le plus grand chef de guerre de l’Antiquité. Quelles étaient la nature et les limites de son talent militaire? On peut tenter quelques éléments de réponse après avoir rappelé les grandes lignes de sa carrière. Lors de la deuxième guerre punique (218-202 av. JC), le but stratégique d’Hannibal était de briser la confédération italique, c’est-à-dire de séparer Rome de ses alliés. Pour l’atteindre, il fallait détruire la force militaire romaine. Parti de Carthagène en 218, il traversa la péninsule ibérique, franchit le Rhône et les Alpes, et accumula les victoires tactiques: au Tessin et à la Trébie (218), et surtout à Trasimène l’année suivante. Cette bataille, qui se déroula comme une forme supérieure d’embuscade, fit 15.000 morts du côté romain. Conformément à ses objectifs, Hannibal ordonna le massacre des Romains et épargna les autres Italiens.

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Face à la supériorité tactique d’Hannibal, Rome comprit qu’il fallait éviter l’affrontement en rase campagne et lui préférer une stratégie indirecte mettant en œuvre des tactiques de harcèlement, afin de limiter les pertes et gagner du temps pour reconstituer ses forces. Rome y renonça trop tôt et chercha la rencontre frontale. Elle eu lieu à Cannes en 216. Les légions romaines furent anéanties, mais la bataille ne fut pas pour autant décisive: Hannibal, pour des raisons incertaines, ne marcha pas sur Rome.

Les Romains trouvèrent enfin, en la personne de Scipion, un général capable d’affronter Hannibal. Scipion, en s’inspirant des leçons du chef punique, élabora de nouvelles tactiques qu’il expérimenta en Espagne où il vainquit Hasdrubal, le frère d’Hannibal, à la bataille de Baecula (208). L’infanterie légère attaqua au centre, l’infanterie lourde attaqua en tenailles: les enseignements de Cannes avaient été tirés. Scipion pouvait alors espérer vaincre Hannibal lui-même. Il organisa l’offensive en portant la guerre en Afrique afin de contraindre Carthage à rappeler Hannibal. C’était également un moyen de forcer l’adversaire à la bataille. La rencontre eu lieu à Zama, en 202, bataille décisive où Carthage perdit son instrument militaire et fut acculée à la négociation.

 

Une quinzaine d’auteurs antiques forment le corpus de sources de la deuxième guerre punique. Mais du point de vue militaire, un auteur se distingue, il s’agit de Polybe (entre 210 et 208 – 126 av. JC). Né à Mégalopolis en Arcadie, Polybe a occupé des fonctions à la fois politiques et militaires au sein de la ligue Achéenne. Il est également l’auteur d’un Traité de tactique, aujourd’hui perdu, mais qui avait bonne réputation en son temps. Envoyé à Rome comme otage après la défaite macédonienne de Pydna face aux Romains (168), il a été accueilli par la grande famille des Scipion et s’est lié d’amitié avec Scipion Émilien qu’il a accompagné lors du siège de Carthage. Cette position lui a donné accès à de nombreuses sources historiques, et ses compétences militaires confèrent à ses récits de batailles une précision et une rigueur particulières.

 

La question de savoir si Hannibal était autant stratège que tacticien relève d’une historiographie plus vaste et, dans une certaine mesure, le débat n’est pas clos. La tendance dominante est de faire l’éloge du tacticien et de souligner qu’il n’a pas su exploiter ses succès tactiques. Ce que résumerait la célèbre phrase que Tite-Live prête à Maharbal, le chef de la cavalerie numide, après le refus d’Hannibal de marcher sur Rome: « Tu sais vaincre Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de ta victoire!». Polybe ne mentionne pas cet épisode, vraisemblablement inventé et très dans le style de Tite-Live, qui privilégie toujours la composante idéologique dans la guerre: là où le Romain se distingue du Barbare. Ce dernier est toujours présenté comme sujet à l’inconstance dans la victoire et au découragement dans l’échec. Il s’agit ici de ce que l’on appelle un topos, c’est-à-dire un lieu commun idéologique.

Si Hannibal n’a pas exploité sa victoire de Cannes, ce n’est probablement pas par pusillanimité. La ville était bien défendue par de solides murailles, Hannibal manquait de machines de siège, et l’armée punique, redoutable dans un contexte de mobilité, n’était pas très apte à conduire un siège, comme la plupart des armées de mercenaires.

Il n’en demeure pas moins que l’objectif stratégique d’Hannibal de séparer Rome de ses alliés n’a pas été atteint. Ce qui ne nous autorise pas pour autant à le considérer comme un mauvais stratège. D’une part, son attaque de l’Italie par le nord demeure à l’échelle de l’histoire un modèle de «guerre-éclair», et, d’autre part, Hannibal disposait bien d’un but stratégique articulé à des objectifs tactiques. Le fait d’avoir systématiquement, à l’issue d’une bataille, épargné les alliés de Rome en témoigne.

 

Si l’on revient au registre tactique, on peut tenter de dégager un style du chef punique à travers deux exemples, celui de Cannes, sa plus grande victoire, et celui de Zama, sa défaite définitive.

C’est dans la plaine de Cannes, en 216 av. J.-C., qu’Hannibal élabora ce que l’histoire considère comme son chef d’œuvre. Les Romains engagèrent des forces considérables: près de 80.000 fantassins et 6.000 cavaliers contre l’armée carthaginoise, forte de 40.000 fantassins et 10.000 cavaliers. Les légions se déployèrent, cavalerie aux ailes, avec un centre fort, conformément à la tactique romaine habituelle qui visait à percer le centre adverse. Le dispositif carthaginois était inverse, avec des ailes fortes (infanterie et cavalerie) et un centre faible, composé de fantassins en ligne mince, disposés en arc de cercle convexe par rapport à l’adversaire.

La bataille se déroula en trois phases. La première vit l’affrontement des infanteries légères et des cavaleries. La cavalerie carthaginoise refoula la cavalerie romaine hors du champ de bataille. Lors d’une seconde phase, l’infanterie lourde romaine, la légion, attaqua le centre carthaginois. Celui-ci, conçu pour céder, plia en inversant sa courbure, puis recula sans rompre, aspirant les légions dans l’étau constitué par les ailes. Au cours d’une troisième phase, l’armée romaine fut encerclée et détruite.

À travers la description de Polybe, le dispositif d’Hannibal est présenté comme un piège mécanique: «C’est ainsi que les Romains, refoulant leurs adversaires et convergeant vers le centre du front ennemi, qui cédait sous leur pression, se portèrent si loin en avant qu’ils se trouvèrent encastrés entre les deux corps d’infanterie lourde africaine massés sur leurs flancs. Les Africains placés à droite opérèrent alors un quart de tour pour attaquer à gauche et ceux qui se trouvaient à gauche, un quart de tour pour attaquer à droite. La situation elle-même leur indiquait ce qu’ils avaient à faire» (souligné par moi). La manœuvre d’Hannibal n’est pas présentée comme une succession de mouvements s’adaptant chaque fois à la réaction adverse, mais comme un dispositif, qui, une fois mis en place, fonctionne comme une machine. Les différentes séquences de la manœuvre semblent se réaliser successivement d’elles-mêmes, par l’effet de l’action adverse. Et lorsque le piège se referme, selon Polybe, ce n’est pas sur ordre: c’est, dit-il, «la situation elle-même» qui infère le mouvement des combattants placés aux ailes.

 

On trouve une idée de manœuvre comparable dans le dispositif élaboré par Hannibal à Zama en 202 av. JC. Ce qui caractérise d’abord cette bataille, c’est que les Numides, dont la cavalerie avait joué un rôle fondamental à Cannes, étaient passés du côté romain. Leur chef, Massinissa, apportait à Scipion 6.000 fantassins et, surtout, 4.000 cavaliers qui s’ajoutèrent aux 23.000 légionnaires et 1.500 cavaliers romains. Face aux forces de Scipion, Hannibal alignait 36.000 fantassins, peu de cavaliers, et 80 éléphants.

Dans cette situation, Hannibal eut comme préoccupation de neutraliser la cavalerie adverse sans prendre le risque d’affronter Massinissa. Il donna ainsi l’ordre à sa cavalerie de ne résister que faiblement à la cavalerie romaine, puis de décrocher et de l’entraîner le plus loin possible. Pendant ce temps, un piège devait fonctionner.

Derrière l’écran des éléphants, Hannibal avait déployé son dispositif en trois lignes. La première était composée par les mercenaires, courageux mais indisciplinés. La seconde était constituée par les citoyens carthaginois, motivés mais peu entraînés. La dernière, la plus nombreuse et la plus étendue, comprenait les vétérans d’Italie, l’élite de son armée. Les deux premières lignes étaient conçues pour céder progressivement et, ce faisant, elles devaient épuiser les légions romaines, lesquelles, au terme de leur avance, se heurteraient à la dernière ligne des vétérans, la plus longue, qui pourrait ainsi les envelopper. Selon l’historien Giovanni Brizzi, spécialiste d’Hannibal, le chef punique avait prévu que les deux premières lignes en se repliant renforceraient progressivement la dernière, augmentant ainsi ses capacités d’enveloppement. Si l’hypothèse de Brizzi correspond à ce que fut la réalité, le dispositif d’Hannibal à Zama était au moins aussi génial que celui de Cannes.

La charge des éléphants ne produisit aucun effet: ils furent canalisés par des couloirs établis par Scipion, sans créer de dégâts. La cavalerie romaine entra en action et fut emmenée au loin, conformément aux instructions d’Hannibal. Il fallait alors agir vite. Comme Hannibal l’avait espéré, après la neutralisation des éléphants qui stimula l’ardeur romaine, les légions passèrent à l’offensive. La première ligne céda comme prévu, non sans désordre. Les légions continuèrent leur progression, mais en bon élève d’Hannibal, Scipion flaira le piège. Il arrêta son armée, attendit le retour de sa cavalerie, laquelle, après avoir éloigné les cavaliers carthaginois, revint, prit l’armée d’Hannibal à revers, et consomma la défaite punique.

 

Le génie militaire d’Hannibal serait donc bien spécifique. Il n’est pas présenté par les sources comme l’homme du coup d’œil, celui qui saisit le moment opportun dans une bataille pour y engager l’action d’une formation, une des qualités attribuées à Alexandre. Hannibal serait l’homme du dispositif: il élabore un mécanisme dans lequel le comportement des acteurs est attendu. Le dispositif, chaque fois, infère la manœuvre. C’est en tout cas ce qui ressort du récit de Polybe. Mais l’historien grec semble fasciné par la technique, en témoigne la précision avec laquelle il décrit les machines inventées par Archimède lors du siège de Syracuse par Marcellus. Polybe aurait-il ainsi accentué l’aspect mécanique des dispositifs d’Hannibal? Nous ne le saurons jamais.

 

 


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